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Et si on travaillait 28 heures par semaine ?

Les économistes sont formels : on gagnerait moins, on partirait plus tard à la retraite... Mais on attaquerait l'apéro à 15 h !

VICE Staff

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REUTERS/Charles Platiau 

Début janvier, un syndicat allemand a appelé au passage à la semaine de 28 heures – une revendication qui a fait les gros titres en France, où la question de la réduction du temps de travail est récurrente. Du coup, on a passé un coup de fil à Philippe Askenazy, économiste au CNRS, pour savoir à quoi ressembleraient nos vies si la France décidait de passer aux 28 heures.


« Avant de faire un peu d’anticipation économique, il faut commencer par dire que le passage aux 28 heures est totalement illusoire au regard de l'état du débat public en France. Mais si, par hasard politique, un gouvernement ou des mouvements populaires portaient cette revendication et sa mise en œuvre, qu’est-ce que cela pourrait donner pour une économie comme la France ?

Dans un premier temps, il est utile de rappeler qu’en 1930, Keynes prévoyait pour un pays comme la France un temps de travail annuel qui oscillerait entre 700 et 800 heures à l’horizon 2030. Si l’on ramène cela sur 40 semaines travaillées, cela donne une semaine de 20 heures. Le raisonnement de l’économiste anglais était le suivant : les gains de productivité qu’allaient connaître nos économies, s’apprêtaient à rendre nécessaire le partage du travail, et le rendre soutenable d’un point de vue économique.

Mais aujourd’hui, on voit bien que l’on est très loin de cette prévision des 20 heures hebdomadaires. Cela permet en revanche de rappeler que la réduction du temps de travail sur le long terme est un fait historique lourd, qui se voit sur l’ensemble des pays avancés et ceux en transition. Il n’est donc pas absurde de se projeter dans un horizon où notre temps de travail serait plus faible que ce que l’on connaît. Pour dresser le scénario d’une France tournant aux 28 heures, il convient de distinguer deux types d’acteurs : le secteur public et les acteurs privés.

Le véritable obstacle aux 28 heures ? Le secteur public.

Dans le privé, on peut penser qu’il y aurait une forme d’équilibre qui se créerait entre des gains de productivité et les salaires qui seraient en partie rabotés, afin de mettre en place cette réduction du temps de travail. Cela n’est pas utopique puisqu’à court terme, cette perspective de gains de productivité n’est pas totalement improbable avec l’arrivée des intelligences artificielles et le progrès des machines. Ainsi, ce choc que représenterait ce passage aux 28 heures permettrait d’accélérer ce processus de modernisation de l’économie. De plus, avec l’allongement de l’espérance de vie, il va falloir travailler plus longtemps. Ainsi, une meilleure répartition du temps de travail permettrait une soutenabilité du report de l’âge du départ à la retraite. Cette réduction du temps de travail pourrait donc rentrer dans le cadre d’un vaste deal qui concernerait aussi une réforme des retraites et l’allongement des carrières professionnelles.

Si ce passage aux 28 heures pourrait théoriquement se faire dans le privé, il existe beaucoup d’obstacles dans le public. Les gains de productivité sont ici loin d’être évidents, que ce soit pour l’enseignement, la police, la magistrature ou encore les hôpitaux. On ne fabrique pas un enseignant, un policier ou une infirmière en un claquement de doigts. Ce choc du passage aux 28 heures pourrait donc être soutenable s’il est étalé sur plusieurs années. En revanche, l’État serait donc contraint d’embaucher massivement, ce qui représenterait un coût loin d’être négligeable pour les finances publiques.

Un effet minimal sur le chômage

Quand l’on évoque la réduction du temps de travail, survient souvent la question de son impact sur le chômage. En réalité, l’effet sur l’emploi est loin d’être évident. Les expériences historiques de réduction du temps de travail montrent que les effets ont été modestes. Lorsque la France est passée aux 35 heures en France, en réduisant le temps de travail de 7 %, on a créé 1 % d'emplois supplémentaires. Donc on voit bien que cela n’est pas non plus un remède miracle contre le chômage. D’autant plus, si l’on met en œuvre ce départ retardé à la retraite, qui ne va pas libérer des postes.

Dans ce grand jeu, ce n’est pas forcément l’emploi qui est clé, mais peut-être plutôt un équilibre de la société : travailler plus longtemps, vivre en bonne santé plus longtemps, avoir d’avantage accès aux loisirs… Ainsi, il ne faut pas surestimer les obstacles économiques, mais pas non plus surestimer les gains économiques potentiels. La réduction de temps de travail est un projet de société qui invite à s’interroger sur la place du travail dans la société.

Le passage aux 28 heures nous inviterait aussi à redéfinir notre rapport aux salaires. Toutes les grandes baisses de temps de travail se sont accompagnées d’inflexion salariale, qui était d’une certaine manière compensée par le fait que les personnes disposaient de plus de temps libre. Mais cette baisse des salaires ne doit pas être vue comme un appauvrissement de la société, mais une redéfinition de son fonctionnement. Si l’on réfléchit en termes de consommation, on s’aperçoit que les gens vont faire plus de choses eux-mêmes, ce qui induit aussi une forme de gain de pouvoir d’achat. Passer de 35 à 28 heures représenterait un choc non négligeable qui devrait immanquablement induire une modification dans les choix de société. »

Propos recueillis par Pierre Longeray.