Grandir en tant que musulmane après le 11-Septembre

Ou comment toute une génération de jeunes musulmans a subi une discrimination généralisée, au nom de la « liberté d'expression ».

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11 Septembre 2017, 5:00am

Ma sœur a commencé à porter le hijab à 20 ans. Je me souviens très bien de son voile turquoise pâle, qui encadrait son visage en forme de lune. Elle avait les lèvres charnues, couleur figue. C'était l'une des plus jolies femmes que je connaisse – talonnée par ma mère. Elle était forte, intelligente, et terrifiante.

J'avais 13 ans quand elle a commencé à porter le hijab – deux ans après le 11-Septembre.

Nous étions assises dans sa petite chambre. Par la fenêtre, on pouvait entrevoir notre piscine. Des feuilles tombées de notre manguier flottaient tranquillement à la surface. Mais je n'étais pas sereine. Je me sentais envahie par l'appréhension. Mon cœur battait la chamade. J'avais l'impression de voir un chevalier prêter serment d'allégeance, ou d'observer un samouraï en train d'endosser son armure.

Ma sœur m'avait justement expliqué qu'elle voyait le hijab comme une sorte d'armure. Selon elle, c'était un bouclier capable de la protéger d'un monde d'hommes, où les femmes sont considérées comme interchangeables. Avec son hijab, elle souhaitait encourager les hommes à la prendre au sérieux, et à valoriser son intelligence plutôt que sa beauté.

La première fois que j'ai compris que j'étais musulmane – et de fait, différente –, c'était à l'école primaire. Je ne connaissais pas les paroles des chansons chrétiennes qu'on nous faisait chanter en cours de religion. Je savais aussi que ma religion n'était pas étudiée en cours.


Ma sœur avait sept ans de plus que moi, et étudiait dans une école catholique pour filles située en banlieue de Brisbane. Son uniforme était composé d'une chemise jaune pâle et d'une jupe à carreaux écossais verte, ainsi qu'une affreuse paire de chaussettes marron. Tous les jours, j'allais la chercher à la sortie des cours avec mon père. En attendant son arrivée, j'errais dans les halls de l'école, dont les murs étaient tous décorés de crucifix. Parfois, quand j'avais un peu de chance, je croisais des nonnes en route pour le couvent. Je m'entretenais souvent avec Sœur Catherine, ma préférée, qui était aussi enthousiaste que zélée. J'ai ainsi développé un profond amour de la religion et de la spiritualité.

Mes parents n'étaient pas croyants, bien qu'ils n'eussent rien contre la religion. Ma mère est peintre, et travaille avec des enfants. Mon père est marxiste, et très porté sur le développement international et la philanthropie dans l'Islam. Il a été très inspiré par le Coran, mais ne l'a jamais imposé à ses filles. C'est quand même lui qui m'a appris tout ce que j'aime profondément dans la religion.

Ensemble, nous regardions des documentaires sur l'architecture islamique, et allions à des expositions dédiées à l'art islamique. Très vite, j'ai eu des notions en sciences islamiques, comment elles avaient participé à des découvertes historiques, à des inventions telles que le retrait de la cataracte telle qu'on la connaît dans le milieu hospitalier aujourd'hui. De la philosophie à l'astronomie – du voyageur Ibn Battuta au médecin Avicenna, je lisais aussi tout ce que je pouvais sur l'âge d'or de Bagdad. J'ai étudié les écrits du poète Rumi, fredonné sur les morceaux de Nusrat Fateh Ali Khan, et rêvé des univers et des galaxies qui m'entouraient.

Je me souviens d'une citation de Mohsin Hamid, qui disait qu'il avait l'impression d'être un Américain comme les autres avant le 11-Septembre – à ceci près qu'il avait un prénom plus étrange. Et le lendemain des attentats, il s'est rendu compte que comme tout musulman, il était devenu un individu suspicieux, une cible.

Je n'ai pas suffisamment de doigts pour compter le nombre de fois où ma sœur s'est fait harceler dans la rue parce qu'elle portait le hijab. J'ai entendu tellement d'histoires de musulmanes se faisant harceler ou abuser sexuellement. J'ai aussi eu vent de cas plus extrêmes, aboutissant à la mort.

Plus tôt dans l'année, le scientifique athée Richard Dawkins a suggéré la diffusion de vidéos érotiques dans des théocraties islamiques telles que l'Iran, afin de défier l'institutionnalisme religieux qui existe au sein de ces sociétés. Ce type de discours contribue à dépeindre les musulmans comme des créatures qui ne connaissent rien du plaisir. Représenter l'Islam comme une sorte d'entité monolithique évoluant selon l'ego des hommes éclipse tout ce que les musulmanes ont pu faire. Prenez par exemple le livre Paradise At Her Feet d'Isobel Coleman, qui étudie le féminisme dans l'Islam, pays par pays. Dawkins veut sauver les musulmans de leurs vies ennuyeuses et dépourvues de sexe à grand renfort de vidéos érotiques, mais il semble oublier que les théocraties qu'il critique sont gouvernées par la patriarchie. Le problème, ce n'est pas la religion – ce sont les hommes.

Bien sûr, Dawkins ne peut pas saisir toutes les nuances de la sexualité féminine. Sous le voile, nous dissimulons quelque chose d'érotique. Je me suis promenée dans les couloirs de centres commerciaux aux Émirats arabes unis, dans des villes d'Arabie saoudite, où régnait une odeur enivrante de parfum. Ma mère aime souvent nous répéter une anecdote sur sa voisine, à l'époque où elle vivait au Canada. Sa voisine portait la burqa, et a invité ma mère à prendre le thé. Quand ma mère est entrée dans la maison, et elle a immédiatement enlevé sa burqa, révélant son mini short et un débardeur à imprimé léopard. La sexualité peut être bien plus complexe qu'une affiche publicitaire comportant un corps blanc et transpirant.

Dawkins ne croit pas en Dieu parce qu'il ne croit en rien d'autre que lui-même. Les hommes comme lui sont tellement rongés par l'ego qu'ils s'imaginent que les femmes occidentales ne manquent de rien. Que les femmes américaines ne subissent plus de harcèlement sexuel ; que les femmes jouissent d'une parfaite équité des salaires ; que 40 à 70 % des femmes victimes de meurtre ne sont pas tuées par leur partenaire ; ou que 83 % des filles âgées entre 12 et 16 ans ne vivent plus aucune forme de harcèlement en milieu scolaire.

« L'idée que se fait la France de la laïcité est clairement fondée sur l'homogénéité. »

Après les attaques de Charlie Hebdo, la question de la liberté d'expression a fait l'objet de nombreux débats. Le phénomène #JeSuisCharlie a pris une ampleur mondiale, et de nombreux dirigeants ont manifesté en faveur d'une liberté qui n'était même pas présente dans les pays qu'ils gouvernaient. François Hollande avait alors déclaré : « On voit qu'il y a des tensions, des tensions à l'extérieur où les populations ne comprennent pas ce qu'est l'attachement à la liberté d'expression… On a vu des manifestations et je dis, en France, toutes les croyances sont respectées. »

En 2010, l'Assemblée nationale adoptait une loi interdisant le port du voile intégral dans l'espace public. Plus tôt, Fadela Amara défendait cette loi en déclarant que le voile était « un symbole visible de la soumission de la femme dans les lieux où doit être garant d'une stricte égalité des sexes. » À mes yeux, ce n'est qu'un symbole de la soumission à une société qui a une idée très précise de ce que les femmes devraient ou ne devraient pas porter. L'idée que se fait la France de la laïcité est clairement fondée sur l'homogénéité.

Je ne porte pas le hijab et ne compte pas le faire. Mais je crois à la liberté pour tous. En tant que féministe musulmane, je comprends que le féminisme englobe de nombreuses choses éloignées de mon existence, lesquelles sont tout aussi importantes que ce que je connais déjà.

Dans un monde post 11-Septembre, nous avons imposé de nombreuses restrictions aux musulmans, tout en nous attendant à un dévouement complet de leur part. Pour chaque drone qui frappe un enfant au Pakistan, nous refusons de comprendre les racines du terrorisme islamique ; à chaque fois qu'un homme politique tient un discours sur l'amour, nous isolons une religion ou une minorité pour leur dire que leurs pratiques sont mauvaises.

Les musulmans sont des êtres humains comme les autres. Nous sommes plus d'1,5 milliard. Il n'est pas évident de grandir dans un monde où chacun a sa propre opinion sur ce que l'on devrait être. Chaque fois que l'un de nous se fait contrôler sans raison dans un aéroport, chaque commentaire portant sur l'absurdité du voile – tout cela nous rappelle que l'islamophobie est bien réelle. Faire l'effort de comprendre ce que sont les musulmans est la clé d'un avenir plus simple. Je vous encourage à le faire, si ce n'est pas déjà fait – cela nous profitera à tous.