Porno

Ce que ça fait d’avoir un père critique de films porno

Comme on dit, il n’y a pas de sot métier.
04 septembre 2017, 5:00am
L’auteure en compagnie de son père et de sa sœur. Toutes les photos sont publiées avec l’aimable autorisation d’Amber Bryce.

Cet article a été initialement publié sur Broadly__.

C'était un début d'après-midi et nous avions invité des amis chez nous. Ma sœur et moi avions installé un repaire secret dans le salon, à l'aide de tables, de couvertures et de coussins. Un de nos amis, un garçon, était là ; une fois, j'ai avalé cinq beignets à la confiture devant lui juste pour avoir l'air cool. Il parcourait les jeux PlayStation de mon père quand il a soudainement sorti un magazine qui était caché sur une étagère, à côté de la télévision. Sur la couverture, une femme blonde aux énormes seins. Elle avait des étoiles sur les tétons.

« BAAAH ! Ton père lit du porno ! » Il m'a lancé le magazine et je l'ai empoigné, les joues brûlantes : « Mais non, pas du tout ! Il… il écrit simplement sur le sujet ! » Le mec a continué de me taquiner tout le reste de l'après-midi. J'étais tellement gênée. Nous n'avions que 11 ans. J'étais d'autant plus contrariée qu'il le voyait comme un sale petit secret – ce qui n'était pas le cas.

Malgré la moustache à la Burt Reynolds qu'il arborait dans les années 1970, mon père n'est pas le genre de personne qu'on imaginerait travailler dans l'industrie du porno. Il est bizarre et ringard ; vous pouvez être sûr qu'il se rappelle dans les moindres détails de chaque film obscur sorti en VHS il y a plusieurs décennies. Il est aussi étourdi et maladroit, ce qui explique pourquoi des exemplaires de Penthouse ont terminé derrière la PlayStation.

Mon père a intégré l'industrie britannique du divertissement pour adultes à la fin des années 1970 en tant que critique. À l'époque, le porno s'articulait autour « de la presse masculine et des films certifiés "X" comme Emmanuelle ». La nudité n'était pas explicite, et toute vidéo qui n'était pas sujette à la loi sur les publications obscènes était coupée de façon spectaculaire afin de supprimer tout élément jugé vulgaire.

« J'entrais parfois dans son bureau dans l'espoir d'apercevoir un flou de pixels couleur pêche, avant qu'il ne ferme rapidement son ordinateur portable. »

Sa carrière de critique avait commencé assez innocemment. « Je bossais pour des magazines grand public, quand un rédacteur m'a demandé de faire la critique d'Electric Blue [une série softcore réalisée par le magnat du porno britannique Paul Raymond] car aucun de ses employés ne se sentait à l'aise pour le faire », a-t-il expliqué.

Pour plaisanter, il a soumis une critique dans le style de Carry On, la série télévisée britannique kitsch. « Ça a été si bien accueilli qu'on m'a demandé de tenir une colonne dans un magazine intitulé Video World. J'ai donc adopté le pseudonyme de D. Ross, parce que je trouvais que la plupart des films pour adultes étaient de la merde [dross en anglais]. » (Les films porno que mon père ne trouve pas merdiques : Deep Throat, Cafe Flesh, The Opening of Misty Beethoven, Latex et, parmi les plus contemporains, les films à gros budget tels que Pirates, la version XXX de Pirates des Caraïbes.)

Mon père, alias D. Ross, a fait la critique de plusieurs films érotiques dans les années 1980. « Avant l'apparition d'Internet, ajoute-t-il, personne n'écrivait sur ces films, et c'est précisément la raison pour laquelle ce sujet m'intéressait. »

En 1990, année de ma naissance, il a commencé à travailler pour le magazine porno softcore Video X. Ma mère, professeure de danse classique et de claquettes, a un jour posé en couverture. La photo était de très bon goût – et ma mère était habillée – mais néanmoins très embarrassante quand elle l'a montrée à mon copain la première fois qu'elle l'a rencontré.

D'ici le milieu des années 1990, mon père était rédacteur pour Penthouse et lançait Television X, un service d'abonnement qui diffuse du porno amateur pour le public britannique. C'est lui qui achetait des films pour les passer sur la chaîne, mais il officiait également en tant que présentateur pour une émission qui mettait en scène des pornstars. Il a interviewé des sommités, comme l'acteur porno devenu mannequin Sean Michaels, et Bill Shipton, un ami à lui qui dirigeait Splosh, la société spécialisée dans les images de filles couvertes de crème pâtissière ou de haricots cuits.

J'essaie de repenser à un moment où tout cela m'a frappée, mais je ne pense pas qu'il y en ait eu un seul. Ma première prise de conscience concernant la carrière de mon père ressemblait à ce moment où vous reconnaissez un visage que vous avez croisé il y a quelques jours – les traits s'assemblent soudain dans un ordre parfait jusqu'à ce que vous réalisiez : « Eh, mais j'ai vu cette fille se faire double-pénétrer dans un DVD de mon père ! »

Malgré d'occasionnels incidents comme celui survenu avec la PlayStation, mon père prenait soin de rester discret sur son activité. J'entrais parfois dans son bureau dans l'espoir d'apercevoir un flou de pixels couleur pêche avant qu'il ne ferme rapidement son ordinateur portable. Il n'a jamais été quelqu'un de particulièrement ouvert ; il est gentil, mais extrêmement mal à l'aise en ce qui concerne le sexe – comme la fois où, paniqué, il a répondu par un « euuuuh » à ma sœur qui lui demandait ce qu'étaient les règles. Nous n'avons jamais vraiment discuté de sexe ou de l'industrie du porno ensemble – en tout cas pas dans un contexte personnel. Ce n'est qu'à mes 18 ans que j'ai commencé à m'intéresser à son travail – avant cela, il me paraissait tout à fait étrange de l'interroger sur le sujet.

Les parents de l'auteure, un peu éméchés lors du Sex Maniacs Ball en 1987-1988.

En 2013, j'ai assisté aux SHAFTA (Soft and Hard Adult Film and TV Awards) avec mon père, ma belle-mère, mon copain et des amis. À 23 ans, c'était la première fois que je me rendais à un tel événement. J'ai traversé la foule de femmes plantureuses, j'ai vu un homme en costard danser comme un pingouin qu'on électrocuterait, je suis montée à l'intérieur d'une calèche de fête foraine (la soirée tournait autour du thème d'un parc d'attractions pour adultes), et j'ai tenu dans mes mains une récompense en forme de pénis.

Certaines personnes m'ont demandé s'il n'était pas bizarre d'être là avec mon père. Pour moi, il s'agissait simplement d'une fête kitsch et surréaliste, peuplée d'excentriques très bien dotés au niveau de la poitrine ou de la braguette. J'ai du mal à expliquer en quoi ce monde me paraissait sensé – je suis une introvertie anxieuse qui préfère se cacher sous des sweat-shirts surdimensionnés et qui se sent gênée en voyant des hommes dans le rayon soutiens-gorge des grands magasins – mais pour une quelconque raison, je me sentais à ma place.

« Je ne me suis jamais senti mal à l'aise face à des stars du porno, car ce sont des personnes qui ont consciemment pris la décision de faire ce qu'elles ont fait, et certaines ont beaucoup souffert dans leur vie personnelle à cause de cela », explique mon père.

Dans de nombreux aspects, le porno était plus tranquille qu'il n'y paraît. « J'ai fait une interview très agréable de Hugh Hefner, lors de laquelle nous nous sommes liés autour d'un amour partagé pour les vieux Sherlock Holmes avec Basil Rathbone. Il m'a dit que chaque vendredi soir, au manoir Playboy, c'était soirée films en noir et blanc. Puis il m'a donné une invitation ! »

L'auteure et son père, lorsque ce dernier écrivait pour le magazine Penthouse vers 1995.

Étrangement, je me sens particulièrement chanceuse d'avoir pu me faire une idée de l'industrie britannique du porno. C'est en réalité plus sage que ça en a l'air. J'ai récemment utilisé les contacts de mon père dans le cadre d'un article sur l'anulingus, et la plupart des pornstars à qui j'ai parlé ne l'avaient jamais pratiqué ou avaient vraiment détesté.

« Tout est permis en Amérique, mais pour qu'un film porno y soit légalement vendu, il devait avoir un certificat R-18, ce qui signifie que les golden showers, le gagging, l'obstruction de la respiration, les dialogues suggérant du sexe avec des mineurs et autres déviances n'étaient pas autorisés, m'explique mon père. Les producteurs britanniques devaient supporter les coûts de cette censure – environ 1 000 livres – et avaient le droit de vendre leurs films uniquement dans des sex-shops agréés. »

Le fait de grandir en ayant une fenêtre sur l'industrie des films pour adultes a entraîné un certain nombre d'expériences intéressantes, mais a également rendu notre vie de famille parfois difficile. Mes parents ont divorcé quand j'avais 15 ans, en partie à cause de l'implication de mon père dans le porno. Si ma mère en aimait le côté glamour des années 1980 et 1990, elle a jugé qu'il était malsain d'avoir un parent là-dedans à notre naissance.

Mais je suis reconnaissante de l'étrange carrière de mon père dans mon éducation. Cela a permis à ma sœur et à moi de voir le porno pour ce qu'il est vraiment. Plus important encore, cela m'a aidée à être ouverte d'esprit envers des aspects de la vie que certains pourraient qualifier de sordide ou étrange.

Aujourd'hui, mon père se concentre sur l'édition et la publication de son propre magazine spécialisé dans les films d'horreur, The Dark Side, ainsi qu'à l'écriture d'articles pour diverses publications cinématographiques. L'écriture est son véritable amour, comme en témoigne une de mes anecdotes préférées.

Il y a quelques années, il a croisé George Harrison Marks, le photographe légendaire qui avait lancé l'industrie du porno au début des années 1960 avec son magazine Kamera. Au moment de leur rencontre, l'alcoolique de renom dirigeait un magazine spécialisé dans la fessée, Kane.

Comme le dit mon père, le foie de Marks « tendait un drapeau blanc ». Passé 11 heures du matin, il n'y avait plus rien à tirer de lui. Il y avait toutefois un flux régulier d'enseignants et d'écolières qui traversaient les bureaux de sa rédaction.

« Ce n'est pas mon truc, lui avait-il confié après son quatrième brandy. De sales pervers, si tu veux mon avis. Mais bon, il faut bien payer son loyer. »