Hong Kong déchet
Image : Justin Heifetz
Environnement

Hong Kong tremble sous le poids de ses propres déchets

Les décharges de la métropole chinoise seront bientôt remplies à ras bord, et les déchets s'accumulent plus vite qu'ils ne sont enfouis.
10 août 2017, 7:59am

Pendant presque tout le trajet, notre van est resté prisonnier d'une longue file de camions-poubelles. Des monticules de débris grisâtres gâchent la vue sur les arbres et la mer, qui forme une tache bleue éblouissante à l'horizon. Le centre de la décharge est hérissé de grues qui stockent toutes sortes de déchets industriels. Comme dans une zone de guerre, la poussière et la saleté sont partout. Nous sommes bien loin de l'étincelant Hong Kong des magazines, celui des hautes tours de verre dans lesquelles s'agitent des traders et des magnats richissimes. Pourtant, c'est bien là que nous nous trouvons.

La métropole chinoise de Hong Kong et ses 7,4 millions d'habitants ont un problème de traitement des déchets, sans doute lié à l'absence d'usines de traitement suffisamment performantes et à un manque d'intérêt pour les questions environnementales. Le territoire autonome de 1 105 kilomètres carrés, qui revendique la quatrième densité de population la plus élevée du monde, produit 15 000 tonnes de détritus chaque jour. À titre de comparaison, la tour Eiffel pèse un peu moins de 10 000 tonnes.

Le front de mer oriental de Hong Kong est une longue enfilade de plages tranquilles et de parcs protégés. La zone est prisée des baladeurs et des familles. Mais à six kilomètres de là, une décharge où croupissent 4 500 tonnes de déchets solides dévore lentement le sol.

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Des tracteurs roulent sur un tas de déchets industriels au centre de la SENT, sur la côte est de Hong Kong. Image : Justin Heifetz.

Bienvenue dans la Southeast New Territories Landfill, ou SENT, l'une des trois décharges actives de Hong Kong. Les deux autres sont situées respectivement à la frontière avec la Chine continentale et sur la côte nord-ouest de la métropole. Le trio, qui occupe un total de 2,3 kilomètres carrés, accueille presque tous les déchets produits par les Hongkongais. Le problème, c'est que les trois décharges approchent de leur capacité maximale : le gouvernement de Hong Kong estime qu'elles déborderont d'ici quelques années.

En 2012, les législateurs ont accordé le budget nécessaire à l'agrandissement des trois sites. À ce moment-là, le gouvernement s'attendait à ce qu'ils soient remplis à l'horizon 2018. Cette échéance a depuis été repoussée aux années 2020, mais le temps presse.

Du fait de restrictions gouvernementales, le responsable de la SENT qui m'a guidé au coeur de la décharge d'un kilomètre carré n'avait pas le droit de parler. Les pieds dans les déchets, j'ai tenté de comprendre comment Hong Kong en était arrivé là - et comment ses responsables comptaient régler le problème.

Le gouvernement hongkongais a proposé beaucoup de mauvaises solutions au problème des déchets ; l'une d'entre elles prévoyait la construction d'un incinérateur qui aurait rejeté des particules toxiques dans l'air de la ville. Pour ne rien arranger, Hong Kong recycle certains de ses détritus mais n'en tire quasiment aucun bénéfice, les produits recyclés étant envoyés à l'étranger.

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À moins que le gouvernement ne décide de l'étendre, la SENT devra cesser ses opérations quand les déchets compacts auront atteint le niveau le plus haut de la décharge. En arrière-plan, un panneau signale ce niveau. Image Justin Heifetz.

Ici, les déchets sont écrasés et déposés au sol. La nuit tombée, ils sont recouverts de terre. L'eau qui s'infiltre dans cette masse en décomposition, le lixiviat, est récupérée et traitée dans des usines spéciales. Malheureusement, le gouvernement hongkongais a reconnu il y a déjà dix ans que cette substance extrêmement toxique passait aussi dans les nappes phréatiques de la métropole.

"Nous reconnaissons qu'entreposer les déchets alimentaires dans des décharges n'est pas une pratique viable ou écologique, écrit Joanna Tse, porte-parole de l'Environmental Protection Department (EPD) du gouvernement de Hong Kong, dans une déclaration écrite adressée à Motherboard. À l'avenir, cette solution sera utilisée plus prudemment et en dernier recours."

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Image : Justin Heifetz.

Les alternatives gouvernementales aux décharges sont extrêmes, voire inhabituelles. Une nouvelle usine de retraitement des déchets doit entrer dans sa première phase d'opération en 2025. Les législateurs affirment qu'elle pourra brûler 3 000 tonnes de déchets par jour grâce à la technique de "l'incinération avancée". L'usine, qui a été construite sur une île artificielle éloignée de la ville, a déjà fait l'objet de vives critiques. L'air et l'écosystème marin de Hong Kong vont beaucoup souffrir de sa mise en activité.

"Le consommateur va continuer à produire des déchets et le gouvernement les brûlera. Ce n'est pas la bonne marche à suivre, m'a affirmé Edwin Lau, le fondateur et directeur exécutif de Green Earth, une ONG environnementale basée à Hong Kong, au cours d'une interview téléphonique. Je pense que le gouvernement a conscience de la nécessité d'une gestion holistique des déchets, mais il doit légiférer et se mobiliser pour engager le public."

Le gouvernement prévoit d'agrandir encore les trois décharges. Le problème, c'est que Hong Kong manque déjà de place : les prix de l'immobilier, parmi les plus chers du monde, continuent de flamber. Il n'y a presque plus de place pour construire.

"La vérité, c'est que le gouvernement cherche aussi de la place pour mener un plan de développement immobilier, m'a affirmé Lau. Les ordures le disputent aux gens. Nous ne devrions pas croire que nous pouvons continuer à agrandir nos décharges. Nous ne sommes pas en Chine [continentale], là où la terre ne manque pas."

Une bonne partie du problème des décharges peut être attribuée à un état d'esprit. Le gouvernement de Hong Kong a été mis en place il y a 20 ans, mais il ne s'est toujours pas mesuré aux problèmes environnementaux de son territoire. À la base, peu de Hongkongais prennent la peine de réduire, réutiliser ou recycler leurs déchets. Résultat : la métropole produit plus de 3 300 tonnes de déchets alimentaires par jour. Pour ne rien arranger, peu de gens semblent se soucier du problème du suremballage ; les plages du territoire autonome sont pourtant recouvertes de plastiques non-réutilisables.

Tracey Read, la fondatrice et directrice de l'organisation caritative Plastic Free Seas, se demande pourquoi le gouvernement a dépensé 2,4 milliards de dollars dans un incinérateur plutôt qu'un centre de recyclage de grande ampleur.

"S'ils jettent tous ces déchets dans un incinérateur, c'est l'air qui sera pollué, m'a-t-elle déclaré au cours d'un échange téléphonique. L'incinérateur pourrait aussi créer une boue très toxique."

La solution évidente au problème des décharges débordantes est un programme de recyclage bien rôdé. Malheureusement, le gouvernement hongkongais peine à la tâche.

La ville propose des poubelles dotées de trois bacs pour le plastique, le métal et le papier dans les complexes résidentiels et les immeubles de bureaux. C'est bien, mais la plupart de ces matériaux ne sont pas recyclés à Hong Kong. Les terrains sont rares et coûteux, on l'a dit. Dès lors, trouver un espace sur lequel construire une usine de recyclage convenable est ardu. (Hong Kong peut aussi créer des espaces constructibles par remblaiement, un procédé coûteux qui a été utilisé pour bâtir l'incinérateur.)

"La grande majorité des produits recyclés sont exportés vers le continent (en Chine, ndlr), d'autres économies, d'autres villes, où ils sont à nouveau traités, m'a expliqué Tse. Une très petite partie est recyclée localement, le biodiesel et le bois de chauffage par exemple."

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Des enfants à l'entrée d'une usine de traitement des déchets électroniques de Longtang, en Chine.

Lau et Read affirment que Hong Kong vend la majeure partie de ses déchets à des villes en voie de développement d'Asie du Sud-est. L'EPD n'a pas souhaité détailler les destinations des matériaux recyclables d'Hong Kong et les raisons de leur exportation. Cependant, Lau m'a expliqué que la métropole avait peu d'interlocuteurs majeurs. À l'en croire, la plupart du recyclage a lieu en Malaisie et en Thaïlande.

Read m'a assuré qu'elle avait vu des déchets recyclés en provenance d'Hong Kong dans une décharge de Manille. La Chine continentale n'accepte que les plastiques réduits en granulés ; le gouvernement de Xiao Jinping est particulièrement dur vis-à-vis des déchets importés à cause d'une politique connue sous le nom de Green Fence, "Barrière verte". En pratique, cela signifie que les matières plastiques non-conformes aux exigences chinoises transitent vers d'autres parties de l'Asie.

En Asie du Sud-est, explique Read,

"Vous avez des enfants qui vivent et grandissent des ces décharges, qui manipulent des déchets électroniques et qui trient les matériaux recyclables. Il n'y a pas de suivi de ces matériaux. C'est une zone obscure. Vous ne savez pas où finissent les déchets."

Elle ajoute : "Nous savons aussi que certains choses qui sont supposées partir pour l'usine de recyclage, y compris depuis Hong Kong, finissent jetées à la mer."

Le programme de recyclage hongkongais est trop hasardeux pour être utiles aux populations locales. Lau prend l'exemple d'une bouteille en plastique. Ce plastique peut être recyclé en fibres, elles-même destinées à être transformées en vêtements.

"Normalement, il y a une chaîne : plastique, vêtements, travail qualifié, marketing… Mais à Hong Kong, tout ceci est sacrifié sur l'autel du profit rapide, du retour sur investissement rapide, l'investissement conséquent est évité à tout prix, explique Lau. Investir un peu pour empocher rapidement, c'est le business model de Hong Kong."

La partie la moins glorieuse du business du recyclage, la collecte et le tri des matériaux, est effectuée au sein de la métropole. Tse affirme qu'environ 2 000 sociétés privées se chargent de ces tâches. "La plupart sont de petites entités, affirme-t-elle. Et elles reposent sur un mode opératoire simple."

Ces entreprises privées sont avant tout des affaires familiales établies dans les zones les plus rurales de Hong Kong. En 2016, la journalist locale Sarah Karacs a révélé que ces recycleurs de petite envergure, qui extraient la plupart de leurs matériaux de décharges dangereuses et non-régulées, étaient exposés à des risques toxiques extrêmement hauts. "Nous avons vu des ouvriers couverts de crasse faire des pauses-cigarette au milieu de détritus toxiques et potentiellement inflammables", m'a raconté Karacs.

Le gouvernement a affirmé qu'il commanderait bientôt une usine de recyclage des déchets électroniques et des bouteilles en verre sur la côte nord-ouest de Hong Kong d'ici à la fin de l'année. L'EPD n'a pas fourni plus de détails.

Hong Kong gère ses déchets avec un laxisme tel que les dégâts sont déjà manifestes. Bien sûr, cette constatation n'a rien de bien neuf. Une décharge à ciel ouvert a empoisonné l'environnement pendant des années avant que le gouvernement ne se décide à agir. En ce moment, beaucoup de plages ressemblent plus à des décharges qu'aux paradis tropicaux qu'elles étaient jadis. Et l'année dernière, les déchets flottants étaient plus nombreux que jamais dans les eaux du territoire indépendant.

Plastic Free Seas a remarqué que les hongkongais ne comprenaient pas les conséquences d'une mauvaise gestion des déchets. Read m'a expliqué que beaucoup d'entre eux ne savent pas qu'un détritus jeté à la mer finira aussi dans leur assiette, puis dans leur corps. Plastic Free Seas, qui a financé plusieurs opération de nettoyage des plages, a noté que la plupart des déchets ramassés étaient des emballages. Les efforts de l'ONG ont abouti à la sensibilisation de quelques 25 000 élèves des écoles locales, mais Read admet que la route est encore longue.

"Il y a toujours des déchets générés localement", explique-t-elle. En nettoyant le port d'Aberdeen, au sud de l'île de Hong Kong, Plastic Free Seas a récupéré deux camions de détritus. "Les gens ne font pas le lien, continue-t-elle. Ils ne comprennent pas que leurs habitudes alimentent le problème."

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Suite à des plaintes du voisinage, des désodorisants mobiles comme celui-ci ont été installés dans la SENT en 2016. Ces machines aident à masquer l'odeur qui s'échappe des déchets. Image : Justin Heifetz.

D'ici peu, le gouvernement de Hong Kong lancera un nouveau programme de lutte contre la production de déchets en quantité excessive. Le plan est simple : tous les gens qui se débarrassent de leur détritus auront droit à une amende. Read affirme qu'elle ne comprend pas l'intérêt de l'initiative : à cause de l'absence d'infrastructures dédiées au recyclage, les hongkongais seront juste condamnés à payer pour des déchets qui vont finir à la décharge de toute façon.

Lau dit que les sociétés privées devraient protester contre la lenteur du gouvernement. Pour lui, il serait aisé de mettre en place un partenariat entre le gouvernement et le secteur commercial dans le but de mieux traiter les déchets. S'ils le souhaitaient, les agents du privés pourraient aussi créer leur propre solution encore plus rapidement, par exemple en réduisant l'utilisation des emballages à usage unique.

Pour le moment, rien n'indique qu'un partenariat public-privé de ce genre soit en marche.

Dans la décharge des nouveaux territoires du Sud, des désodorisants mobiles crachent des nuages de savon blancs qui se dissipent lentement dans l'air. Comme la plupart des initiatives gouvernementales de traitement des déchets, ces engins brillants ne sont que des cache-misère. Le problème demeure et s'aggrave : une ville d'importance internationale ne sait plus où mettre ses détritus.

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