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Harry Benson

Les clichés de Benson sont parmi les plus célèbres du 20e siècle.

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Les clichés de Benson sont parmi les plus célèbres du 20e siècle. Il a photographié tout le monde, des Beatles à Mohammed Ali et de Martin Luther King à Robert Kennedy, quelques minutes après sa mort. Disons que bosser pour Life, ça aide, mais il semble que Benson ait toujours été au bon endroit, au bon moment. Il a aussi fréquenté quelques-uns des endroits les plus dangereux de la planète, la Bosnie et l’Irak pendant la première guerre du Golfe et le Belfast des paramilitaires de l’IRA.


Vice: Qu’est ce qui vous fait accepter ou refuser un travail ?

Harry Benson:
J’ai toujours accepté tout ce qu’on me proposait, parce qu’on ne peut jamais préjuger du résultat.

On a aussi l’impression que vous ne vous cantonnez pas à un genre photographique. Il y a dans votre œuvre autant de portraits chics que de photo-reportages intenses.

Je ne me suis jamais spécialisé. Quand même, je n’ai jamais fait de publicité.

C’est peut-être la seule discipline que vous n’ayez jamais pratiquée. Pourquoi ?

Simplement parce que ça m’emmerde. J’aime bien ne pas savoir où je vais me retrouver. Vous voyez ce que je veux dire ?

Absolument. Je me demande aussi quelle était la proportion de photos de commande et de celles que vous avez faites en indépendant.

Et bien, ça a été très dur pour moi – tiens, je me mets à parler comme un homme politique – très dur de faire de la photo pour m’amuser. Pour prendre une bonne photo, je dois être énervé, à l’affût, je dois avoir une cible. Je ne pourrais pas me balader dans les rues de New York et prendre des photos au hasard. Mais si c’est pour une commande, je peux faire le vide autour de moi et me concentrer sur l’image. On n’entre pas dans une bagarre sans l’avoir cherché, c’est la même chose.

Quand vous faites une commande, vous aimez bien vous dire que vous êtes en mission.

Oui, mais pas comme Cartier-Bresson, par exemple. On voit qu’il préparait ses photos.

Oui, il traînait en attendant que l’occasion se présente.

Je ne fais jamais ça.

Comme vos portraits sont très flatteurs pour vos modèles : c’est un peu surprenant que vous parliez de colère.

Quand je dis colère, je parle d’un état de concentration. Pour photographier une personnalité, je préfère être un peu nerveux, un peu mal à l’aise. Je m’approche le plus près possible de mon modèle et je me fous de ce qu’il ou elle pensera de moi plus tard. Mais malgré ça, la plupart de mes photos ne sont pas là pour nuire aux gens. Ça ne m’intéresse pas.


Nancy et Ronald Reagan. Maison Blanche, Washington DC, 1985.


Hillary et Bill Clinton. Little Rock, Arkansas, 1992.

Vous n’essayez pas de rendre les gens grotesques, au contraire.

Il n’y a pas longtemps, j’ai vu un portrait en gros plan de Condoleeza Rice, on pouvait voir tous ses points noirs. C’est une mauvaise photo. Ce n’est pas réglo. C’est comme prendre Nixon en photo sans qu’il sache qu’il y a un écriteau derrière lui où il y a écrit « The Loser of All Time ».

Vous avez photographié des politiciens de tous bords avec le même regard. Est-ce que vous vous obligez à oublier vos positions pour faire ce boulot ?

J’ai photographié tous les présidents américains depuis Eisenhower. Et non, je n’oublie jamais mes convictions politiques. Je dirais même qu’il est plus facile de travailler avec les Républicains qu’avec les Démocrates. Les Républicains trichent moins alors que les Démocrates mentent plus facilement. Si je photographie un président démocrate, il y aura la plupart du temps un photographe officiel sur le plateau – sauf Clinton, qui n’a jamais fait ça, il les envoyait balader. Mais c’était quand même plus facile de travailler avec Reagan et Nixon.

Ils étaient plus directs ?

Ils avaient de bonnes manières. Leur entourage aussi. C’est quand même important.

Quel président a été le sujet le plus difficile ?

Jimmy Carter. Mais encore une fois, il ne m’a pas empêché de faire ce que je voulais. Vous savez, j’ai beau dire qu’il est plus facile de travailler avec les Républicains, je me sens plutôt Démocrate.


Combattants de l’IRA. Irlande du Nord, 1985.
 

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Et quand vous avez photographié des membres de l’IRA à Belfast, dans les années 80 ?

Là, il fallait juste être prudent.

C’est un euphémisme.

Ils étaient dangereux mais ils ne me faisaient pas peur. C’était plutôt les Anglais qui m’inquiétaient.

Vous aviez peur des conséquences s’ils vous trouvaient avec des membres de l’IRA ?

Tout à fait. Quand je suivais l’IRA, on me disait qu’on se ferait exécuter sur-le-champ si jamais on se faisait prendre. Ils vous fusillent sur place sans prendre la peine de vous emprisonner. Une nuit, une patrouille est passée près de nous et on a dû s’allonger dans la boue en attendant qu’elle s’éloigne.


Artificier de l’IRA. Belfast, 1985.

La photo du soldat en train de fabriquer une bombe est fascinante. Ça se passe dans une maison typique de Belfast avec les rideaux tirés pour seul camouflage.

C’était en plein centre de la ville et c’était une vraie bombe. On sentait l’odeur. En fait, on la sentait à 15 mètres à la ronde. Une odeur âcre. Je me posais des questions. Il y avait toujours des patrouilles dans le coin : si moi je pouvais sentir ça, qu’est-ce que ça donnerait avec un chien ?

Est-ce que vous vous êtes lié avec certains membres de l’IRA ?

Bien sûr. Ils enlevaient leur masque et on buvait le thé. Parfois, en planque, ils faisaient des œufs au bacon. J’aimais bien.

Mais la période des Troubles était très violente.

Oui. C’était horrible. Je pense que le 11 septembre a contribué à enterrer tout ça. C’était plus du tout chic d’être terroriste après ça, surtout en Occident. Et puis Boston a arrêté de les aider.


Harry Benson et Lord Beaverbrook. Sussex, Angleterre, 1963.

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Lors de quel reportage vous êtes vous senti le plus en danger ?

Le plus dur, ça s’est passé quand je travaillais pour le London Daily Express. Un lord – non, un duc – allait se marier avec une domestique irlandaise.

Et on connaît l’importance des classes…

Oui. Tout le monde à Fleet Street (la rue de Londres où sont installés les plus grands journaux britanniques, ndlr) voulait un cliché. On a réussi à les pister jusqu’à un restaurant de Londres, le Caprice. Le reporter est entré le premier et m’a montré où était leur table. Bien sûr, ils n’étaient pas près de la porte mais dans un coin au fond de la salle. Je suis alors entré avec mon appareil et mon flash cachés dans mon manteau et j’ai pris la photo. Après, il a fallu se tirer de là. Les serveurs se sont mis à hurler « Attrapez-le ! » C’était horrible.

Plus dangereux que d’être en Irak ou en Bosnie ?

Oui ! Dans un sens, j’avais plus d’appréhension. En Bosnie, je calculais les risques que je prenais mais là, les circonstances étaient complètement différentes. Et c’était vraiment moche.

Fleet Street, à l’époque où vous avez démarré, avait l’air d’être un milieu très dur. La compétition était rude entre tous ces jeunes reporters qui se battaient – souvent littéralement – pour être le premier à prendre une photo. C’était presque un sport ou un jeu.

Oui et non. Si je n’obtenais pas la photo, je savais que le vieux – mon boss – m’appellerait à 23 heures et ne serait pas très content. Et je parle de Lord Beaverbrook, l’homme le plus proche de Churchill pendant la guerre. On savait très vite si on s’était fait doubler – et c’était jamais très agréable.

Je suppose qu’il valait mieux aller dans le sens de Lord Beaverbrook.

Tout à fait. Mais c’était aussi quelqu’un qui pouvait vous soutenir. Surtout s’il fallait photographier un duc ou quelque chose comme ça (rires).

C’est intéressant de voir que Fleet Street est en partie à l’origine des tabloïds. Mais le métier avait quand même l’air un peu plus élégant à l’époque.

Personne n’allait à la chasse au scoop comme les photographes de Fleet Street. Le rédac’chef disait : « Lâchez les chiens ! » C’était marrant. Au Nigeria ou à Yalta – ou ailleurs, je ne sais plus – on logeait dans un hôtel minable. J’étais avec un type qui avait fait partie des services secrets de l’armée pendant la guerre. C’était un correspondant étranger, un ancien d’Oxford – Beaverbrook l’avait à la bonne. Quand on a pris nos chambres, on s’est rendu compte qu’il n’y avait qu’une seule ligne téléphonique pour tout l’hôtel, alors qu’il y avait un téléphone dans chaque chambre. Et l’endroit était plein de journalistes, des gens du Evening Times, du New York Times

Tous les concurrents, quoi ?

Oui. Ils étaient tous là. Mon collègue est descendu demander à l’homme chargé du téléphone quel était le meilleur restaurant du coin. Le type a répondu quelque chose comme « Le Cock-a-Doo » (rires). On y est allé et, quand on est revenu, on a dit au type : « Merci, mon gars, c’était super ». Et on lui a donné 50 livres. Plus de six fois son salaire mensuel. Et devinez qui a pu se servir de la ligne ? On arrivait toujours à joindre Londres, sans aucun problème. Au bar, on entendait les autres reporters dire des trucs du genre : « J’ai été coupé au milieu de ma phrase ! » Les seuls endroits où ils pouvaient téléphoner à leur rédaction étaient à une soixantaine de kilomètres.

D’après ce que j’ai lu, vous ne faisiez pas dans la dentelle à l’époque, surtout avec la concurrence.

Disons que j’avais carte blanche.

Mais dans l’excitation du moment, quand tout le monde se marchait dessus pour prendre une photo…

Ah, oui. Mais j’avais la chance de travailler avec des gens talentueux, intelligents et instruits.
 

Assassinat de Robert F. Kennedy. Hôtel Ambassador, Los Angeles, 1968.

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Ie crois savoir que Lord Beaverbrook vous a donné le meilleur conseil de votre carrière sur la manière de photographier un sujet.

Il m’a dit : « Quand on flatte les gens, il faut le faire à la truelle ». Et il avait raison. C’est ce que les gens veulent quand on les prend en photo. Ils veulent entendre qu’on a bien aimé leur film, même si c’était de la merde. Vous comprenez ? Mais je ne leur parle pas beaucoup. Si on m’invite à dîner la veille de la séance, je refuse. Je ne veux pas qu’on me jauge ou qu’on cherche à voir où je veux en venir. On pourrait me dire : « Alors, où est-ce que vous allez prendre les photos ? » Je répondrais : « Près de votre piscine, avec tous vos chiens ». L’autre dirait que c’est une très bonne idée jusqu’à ce que sa femme lui rappelle qu’il y a un programme de revitalisation urbaine qui a laissé toutes les piscines à disposition des enfants défavorisés. Et devinez qui refusera de se faire photographier près de sa piscine ? Ça se terminerait dans la bibliothèque.

Si vous ne leur dites votre idée qu’au dernier moment, ils n’ont pas le temps de réfléchir.

Il faut être spontané. Et si on m’appelle pour m’inviter à dîner après la séance, j’essaye de raccrocher le plus rapidement possible. Je ne veux pas qu’un type comme Jack Nicholson me dise : « Cette photo dans le jacuzzi, ne vous en servez pas ». C’est difficile de refuser si le type est devenu votre nouveau meilleur ami. Je dis à tous les reporters avec qui je travaille : « Ne me mêlez à rien. Dites-leur que j’ai disparu et que toutes les photos sont à New York. »

S’ils arrivent à vous approcher, ils peuvent essayer de vous influencer ?

Oui, et ce n’est pas souhaitable. Moi, je veux les voir dans le jacuzzi.

Comment préparez-vous une séance ? Vous faites des recherches sur votre sujet ?

Pas beaucoup. Je sais qui ils sont. Trop de recherche peut vous alourdir. C’est pareil pour les écrivains. Un photographe doit être spontané et doit encourager ses sujets à bouger. S’ils restent immobiles pendant trop longtemps, la rigor mortis s’installe. Ça se voit dans leurs yeux.

Et il faut bien traiter les gens dans votre métier.

Si je ne m’entends pas avec quelqu’un, au bout d’une heure ou deux, je me demande si je n’ai pas un problème. Quand je vais photographier quelqu’un, je ne joue pas au prince entouré d’assistants. J’y vais souvent tout seul. Et puis, les photographes ont parfois la mauvaise habitude de s’habiller comme des plombiers. Un jour, à la Maison Blanche, un photographe m’a demandé pourquoi on m’avait invité dans les salons privés du premier étage et pas lui. Je lui ai répondu : « C’est simple : tu es habillé comme un clochard. Je ne te laisserais même pas rentrer chez moi. Regarde-toi. » Je porte un costume, une cravate et je respecte à la fois mon sujet et le journal ou le magazine que je représente. Je n’ai besoin que d’objectifs et je peux les mettre dans mes poches. Aujourd’hui, rien n’a changé, je suis le même salopard de prédateur qui rôde mais les autres photographes s’habillent comme s’ils venaient réparer l’installation électrique.

Qu’est-ce que vous pensez des magazines actuels ?

Il y a trop d’images trop construites. Tout est calculé. Comme Annie Leibovitz – il n’y a aucune vie. On se croirait au Musée Grévin.

Je souhaite que ce style disparaisse à jamais.

Ce genre de photos pousse les jeunes à se dire : « Je dois tout préparer, installer de l’éclairage et avoir trois assistants ». Ce sont des conneries. Mais je crois que c’est en train de passer.

Est-ce que la photo numérique peut concurrencer ces trucs surproduits ?

Je trouve ça magique. Ça a donné une deuxième vie à mon travail.

Ça entraîne aussi de fâcheuses conséquences, tous ces paparazzis qui traquent les people.

Je ne sais pas. Si j’étais agent à Hollywood, je dirais à mes clients : « Allez au supermarché avec vos vêtements les plus sexy et sortez avec un grand salami à la main. » À la place, ils se pomponnent pour les Oscars et se font critiquer sur ce qu’ils portent. C’est complètement fou.

Ils devraient apprendre à manipuler les paparazzis pour que les magazines publient des photos où ils sont à leur avantage. C’est un point de vue original.

Ils devraient payer les paparazzis ! C’est pas compliqué.