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Une brève histoire des liens entre Donald Trump et la Mafia

Dans les années 1980, le magnat de l'immobilier avait un faible pour les crapules.

Donald Trump en compagnie du journaliste Edward Kosner, au centre, et de Roy Cohn, son mentor et avocat, qui comptait parmi ses clients deux boss des organisations criminelles les plus importantes de New York. SONIA MOSKOWITZ/GETTY IMAGES

L'opinion de Donald Trump sur le système judiciaire américain fait partie des mystères qu'il dévoilera sans doute s'il est élu un jour dans le Bureau ovale. Nous savons tout de même déjà plusieurs choses à son sujet. Tout d'abord, c'est un « grand fan » de la police. Il aimerait d'ailleurs lui octroyer plus de pouvoir – bien qu'il n'ait jamais précisé de quel genre de pouvoir il s'agissait. Ensuite, il est convaincu que des créations d'emplois permettront de résoudre le problème de l'incarcération de masse. Enfin, il s'est montré on ne peut plus clair au sujet de la peine de mort – qu'il aimerait rendre plus « dure » en supprimant l'injection létale, jugée « trop confortable ».

Afin de mettre en perspective le regard que porte Trump sur la criminalité et l'application de la loi, il est utile de se pencher sur son passé afin de mieux saisir ses relations tumultueuses avec le crime organisé. Malgré ses diatribes incessantes contre les criminels, différents documents prouvent que le favori du Parti républicain a été plus que tolérant envers certains malfrats. Au cours de ses quarante années passées à faire des affaires, il s'est vu proposer par la mafia de nombreuses offres juteuses qu'il ne pouvait apparemment pas refuser.

Durant la campagne électorale, Trump s'est montré plutôt discret au sujet de ses anciennes fréquentations, même s'il n'a pas pu s'empêcher de se gargariser de son importance : « Je connais des gens qui feraient passer les politiciens les plus crapuleux pour de petits bébés », a-t-il déclaré à Chris Matthews en février dernier.

Un vieux rapport du FBI jette un nouveau regard sur l'attitude du magnat de l'immobilier vis-à-vis de la mafia. Il dresse le portrait d'un Trump jeune, mais déjà doué pour les affaires. Il a été rédigé en 1981 par un agent du FBI à la retraite, et évoque les discussions que lui et un autre agent ont eues avec le promoteur de 35 ans originaire du Queens – alors qu'il n'était encore qu'une étoile montante des affaires new-yorkaises. L'objet de ces réunions était d'évoquer l'irruption imminente de Trump dans l'industrie des casinos d'Atlantic City. Alors que ce rapport a été rédigé dans le langage empesé caractéristique des bureaucrates du FBI, les commentaires de Trump tranchent et dévoilent un amusement à peine masqué. Le candidat à la primaire républicaine avoue candidement avoir déjà entendu parler de l'importance de la mafia à Atlantic City – mais sans plus.


Un extrait du rapport détaillant les rencontres de Trump avec des agents du FBI

Pour de nombreuses raisons, les agents du FBI ont douté de la sincérité de ses propos. À l'époque, le mentor de Trump s'appelait Roy Cohn, un avocat sordide qui comptait comme clients une kyrielle de mafieux, dont les boss des familles Genovese et Gambino. Cohn, qui fut l'un des hommes de main du Sénateur américain Joseph McCarthy lors de sa chasse aux sorcières, s'était lancé par la suite dans le privé. Il recevait régulièrement ses clients Anthony « Fat Tony » Salerno et Paul « Big Paul » Castellano dans ses bureaux luxueux situés à New York. Au-delà de simples avis juridiques, ces visites leur permettaient de parler librement sans avoir à s'inquiéter des micros du FBI. De son côté, Cohn a fini par avouer à un journaliste que Trump l'appelait « quinze à vingt fois par jour ».

Si le FBI se méfiait des propos de Donald Trump, c'est parce qu'il connaissait précisément ses liens avec des entreprises de construction de New York réputées mafieuses. Pour construire son premier projet à Manhattan, le Grand Hyatt New York sur la 42 e rue, Trump avait choisi de s'entourer d'une célèbre entreprise de démolition détenue en partie par des gangsters de Philadelphie qui officiaient également comme seigneurs du crime à Atlantic City. Pour couler le béton de son nouvel hôtel, Trump avait fait appel à une entreprise dirigée par Biff Halloran, un mec condamné quelques années plus tard pour son rôle dans l'augmentation démesurée du prix de l'immobilier dans la ville, le tout en lien avec la mafia. Trump avait également porté son choix sur une entreprise contrôlée par la famille Genovese, comme l'a démontré une enquête fédérale.

De plus, Trump avait été présenté aux agents du FBI par Daniel Sullivan, son consultant de l'époque, un associé de Kenneth Shapiro – gangster réputé d'Atlantic City. Ce dernier contrôlait le marché de la ferraille locale et était sur le point de vendre à Trump une grande parcelle de terrain pour la construction de son casino.

Sullivan, qui avait été proche de Jimmy Hoffa, travaillait secrètement comme informateur pour le FBI. Il fournissait au Bureau des informations sur les gangsters qui croisaient son chemin. Je le sais parce que Sullivan, décédé d'une crise cardiaque en 1993, m'a raconté tout cela, rapports du FBI à l'appui. Les agents du FBI m'ont confirmé l'authenticité de ces documents. Ils m'ont également affirmé que Sullivan avait arrangé des rencontres avec Trump.

J'ai rencontré Sullivan à la fin des années 1980 alors que je travaillais pour le New York Daily News . À l'époque, je m'intéressais à un autre entrepreneur douteux à qui Trump avait eu recours pour démolir le Bonwit Teller – bâtiment qui a disparu pour donner naissance à la Trump Tower, là où Trump a annoncé sa candidature en juin dernier.

Sur le papier, l'entreprise de démolition était une entreprise légale, comme tous les collaborateurs de Trump à l'époque. En réalité, il s'agissait d'une filiale de la famille Genovese. La plupart des travailleurs étaient des immigrés polonais tellement mal payés que beaucoup devaient dormir sur le chantier. Un syndicaliste a même poursuivi Trump en justice pour ne pas avoir respecté les termes du contrat. L'homme d'affaires a nié connaître les conditions de travail sur le site. Sullivan, qui avait désormais une dent contre Trump, prétendait le contraire. Dans son témoignage au tribunal, il a affirmé qu'il avait averti à plusieurs reprises le promoteur. Trump, pressé de raser l'immeuble, avait ignoré ses inquiétudes.

Trump a mis fin ce procès en payant une somme non divulguée. Quel que soit le montant, le syndicaliste et ses avocats semblaient en être satisfaits.

Pour la défense de Trump, il était difficile à l'époque pour un promoteur à New York d'éviter la mafia. Entre les années 1970 et 1990, les Cinq familles avaient la mainmise sur les deux plus grandes entreprises de construction et sur la plupart des syndicats représentant les ouvriers sur les chantiers. De plus, personne n'a jamais accusé Trump d'être un « associé de la mafia », le terme technique du FBI utilisé pour désigner les personnes sous l'emprise du crime organisé.

Sauf que Donald Trump n'a tout de même pas hésité à faire équipe avec pas mal de types dont les liens avec la mafia étaient tout sauf discrets – tout en prétendant être blanc comme neige.

Prenons la fois où le bientôt septuagénaire a décidé de prêter son nom à une ligne de limousines de luxe. L'entrepreneur à l'origine de cette idée était John Staluppi, un concessionnaire automobile prospère vivant à Long Island. Selon le FBI et ses informateurs, Staluppi était membre de la famille Colombo. Comme William Bastone l'a récemment rappelé dans The Smoking Gun, Trump n'hésitait pas à mettre en avant ces voitures somptueuses, habillées de cuir italien et munies de téléviseurs, lors d'une foire organisée à Atlantic City en 1988. Staluppi, qui avait à son actif des condamnations pour vol de pièces d'automobiles, était surveillé par les autorités fédérales depuis plus d'une décennie. Des enquêteurs l'avaient suivi lors de ses réunions avec Carmine « Le serpent » Persico, le patron de la famille Colombo. Trump a affirmé qu'il n'en savait rien et qu'il s'était contenté de commander 20 limousines pour ses casinos.

Donald Trump côtoyait également un autre homme lié à la mafia, Joseph Weichselbaum, qui dirigeait un service d'hélicoptères transportant des VIP jusqu'aux casinos de l'homme d'affaires. Weichselbaum vivait dans un appartement du Trump Plaza quand il a plaidé coupable pour trafic de cocaïne en 1986. Les deux hommes étaient suffisamment proches pour que Trump accepte de lui offrir une partie du loyer en échange de transports en hélicoptère. Quand Weichselbaum a fait l'objet d'une accusation, Trump a envoyé une lettre à la cour dans laquelle il affirmait que son ami était « consciencieux, franc et appliqué ». Ce dernier a malgré tout été condamné à une peine de trois ans d'emprisonnement. À sa sortie de tôle, il a emménagé dans un appartenant luxueux de la Trump Tower avec sa petite amie. En 1990, quand on l'a interrogé au sujet de la lettre écrite en faveur de Weichselbaum, Trump a prétendu ne pas se souvenir de ladite lettre.

Cette même année, Trump a posé d'autres problèmes à la Commission de contrôle des casinos. Cette dernière l'a en effet accusé d'avoir cédé aux caprices de Robert LiButti, un riche éleveur de chevaux qui avait insisté pour qu'aucun noir ni aucune femme ne soient ses croupiers pendant qu'il jouait au craps. Trump avait de bonnes raisons de se montrer arrangeant avec LiButti – qui avait perdu plus de 20 millions de dollars au jeu entre 1984 et 1990. Pour fidéliser ce client en or, les casinos de Trump avaient gracieusement offert au joueur invétéré des voitures de luxe – Rolls Royce et Ferrari – ainsi que des voyages en Europe et une place pour le Super Bowl.

Les casinos de Trump ont été condamnés à payer des centaines de milliers de dollars pour ces infractions. En 1991, LiButti a été banni d'Atlantic City par les régulateurs – non pas pour ses mauvaises manières, mais pour ses liens avec le parrain de la mafia, John Gotti. Des conversations enregistrées levèrent le voile sur les liens entre Trump et LiButti. Ce dernier évoquait les conseils qu'il offrait à Trump au sujet de la gestion des casinos. Pourtant, quand le possible futur président des États-Unis fut questionné par un journaliste au sujet de sa relation avec LiButti, il se contenta de déclarer : « S'il se tenait là, en face de moi, je ne saurais même pas de quoi il a l'air. »

Tom Robbins a été finaliste du Prix Pulitzer en 2016 pour son reportage sur la violence r égnant dans les prisons new-yorkaises une collaboration entre le Marshall Project et le New York Times . Entre 1985 et 2011, il a écrit sur la politique, le travail et le crime organisé pour le Daily News et le Village Voice. Suivez-le sur Twitter.

Cet article a été initialement publi é par le Marshall Project, une organisation à but non lucratif qui s'intéresse au système judiciaire américain. Abonnez-vous à la newsletter, ou suivez le Marshall Project sur Facebook ou Twitter.