La France va enfin autoriser les gays à donner leur sang, mais leur demande un an d’abstinence

La loi qui interdisait à vie aux hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes de donner leur sang va être modifiée en France. Mais des associations dénoncent le fait que les conditions ne seront toujours pas les mêmes que pour les...
4.11.15
Image via Wikimedia Commons / Vegasjon

La ministre française de la Santé a annoncé ce mercredi matin « mettre fin à l'exclusion du sang en raison de l'orientation sexuelle », en vigueur depuis 1983, pour les hommes ayant eu des relations sexuelles avec d'autres hommes.

Il s'agissait d'une promesse de campagne du président François Hollande. Cette annonce fait également suite au rappel de la Cour européenne de justice, qui incitait en avril dernier la France à changer sa législation. Sur Twitter, la ministre de la Santé s'est déclarée « fière et heureuse » de mettre fin à cette « discrimination ».

Les gays et les hommes bisexuels pourront donc, à partir du printemps 2016, donner leur plasma (partie liquide du sang) dans les mêmes conditions que les hétérosexuels, ainsi que leur sang, mais cette fois à la condition suivante : ne pas avoir eu de relation sexuelle avec un autre homme depuis un an. Une condition qui ne passe pas auprès des associations.

« Pour nous, c'est une insulte doublée d'une régression, » s'insurge Frédéric Pecharman, coordinateur du collectif Homodonneur, qui se bat depuis 2009 pour changer la loi. « C'est non seulement une mesure inacceptable sur le plan humain, puisqu'en général une personne en bonne santé a des relations sexuelles, mais c'est aussi un danger, car on pousse ceux qui voudront donner leur sang à mentir. »

Les personnes hétérosexuelles, les lesbiennes et les femmes bisexuelles, elles, peuvent donner leur sang si, dans les quatre (et non douze) mois précédant le don, elles n'ont pas eu de relations sexuelles avec un nouveau partenaire (et non aucune relation comme cela est demandé aux donneurs gays).

Le ministère assure dans son communiqué qu'il ne s'agit là que d'une première étape. Les prélèvements de plasma — qui contrairement aux poches de sang peuvent être conservés — seront placés dans « une filière sécurisée par quarantaine », et ils serviront à réaliser des études statistiques. Si ces études révèlent que les prélèvements sur les HSH (hommes ayant eu des rapports sexuels avec des hommes, dans le jargon des autorités sanitaires) ne sont pas plus risqués, alors les règles « seront rapprochées », promet le ministère.

Ce délai d'un an a aussi été adopté en Grande-Bretagne depuis 2011, ou encore aux Pays-Bas depuis le 29 octobre dernier. Là-bas aussi, les associations LGBT ont fait part de leur déception, puisque comme en France, la loi y empêche toujours des hommes sexuellement actifs avec d'autres hommes de donner leur sang. Au Pays-Bas le gouvernement a également promis de continuer à effectuer des recherches sur le sujet.

Pour certains, de telles mesures ont pour conséquences de se priver inutilement de dons précieux. Une oeuvre d'art intitulée « Blood Mirror » de l'artiste Jordan Eagles est exposée à New York dans la Trinity Church jusqu'au 1er décembre prochain, pour la journée internationale contre le SIDA. Le « miroir » contient le sang de 9 hommes homosexuels ou bisexuels — un sang qui aurait pu être utilisé pour sauver des vies. Aux États-Unis, il est interdit pour les gays de donner leur sang depuis 1983, cette année, la FDA, autorité sanitaire, a proposé de revoir cette politique, dans des termes similaires à ceux de la France.

— GMHC (@GMHC)November 3, 2015

L'abstinence exigée pose problème

Yohann Roszéwitch est le président de SOS Homophobie, une autre association investie dans les négociations qui ont mené à cette annonce. Contacté par VICE News ce mercredi en milieu de journée, il a reconnu qu'il s'agissait bien d'une « avancée symbolique, puisqu'on avait auparavant un ajournement à vie, et que demain il ne sera plus que de douze mois ».

Toutefois, il juge cette loi insuffisante, voire hypocrite. « Les homosexuels pourront difficilement donner leur sang, et même un homme marié, fidèle, ou qui se protégerait ne le pourra pas », fait valoir Roszéwitch.

« La gauche nous a autorisés à nous marier, mais pour donner du sang, elle nous oblige à l'abstinence. Il n'y a même pas besoin de détailler la stupidité de la mesure », s'indigne Frédéric Pecharman. Selon lui, cette contrainte est à nouveau fondée sur les préjugés qui touchent la communauté gay, et selon lesquels « on serait tous des libertins, qui couchent sans préservatifs. »

Le virus du VIH peut être dépisté de façon totalement fiable dès six semaines après l'infection présumée. Pour plus de sécurité, le délai d'attente pour les personnes hétérosexuelles avant de pouvoir faire un don a été multiplié par deux, pour atteindre les quatre mois. Chaque poche de sang est par ailleurs testée par l'établissement français du sang (EFS), afin de limiter encore plus le risque d'infection accidentelle.

Comment passe-t-on d'un délai de quatre à douze mois pour les dons autorisés aux hommes gays et les bisexuels ? La Direction Générale de la Santé (la DGS, qui dépend du ministère de la Santé) rappelle qu' « il n'y a pas, à ce stade, de données suffisantes pour démontrer l'absence d'augmentation du risque transfusionnel VIH pour des délais d'ajournement inférieurs à 12 mois ». Faute de statistiques pertinentes, les autorités sanitaires françaises préféreraient donc un principe de précaution, en attendant de les élaborer elles-même.

« Le ministère explique qu'ils n'ont pas d'étude à moins de douze mois, » explique Yohann Roszéwitch, président d'SOS Homophobie, qui a participé à toutes les réunions ministérielles préparatoires à cette annonce. « En Italie, on a un vrai alignement des conditions [pour les personnes hétéro- et homosexuelles], et a priori il n'y a eu aucune contamination. Mais on nous dit que le modèle n'est pas comparable. »

Le souvenir douloureux du scandale du sang contaminé

Les pressions des associations françaises représentants les receveurs des dons, soucieuses de s'assurer de la qualité du sang, ont également pesé sur le débat. Thomas Sannié, le président de l'Association française des hémophiles, a déclaré au début des discussions : « Nous acceptons la contre-indication d'un an car l'expérience australienne montre que l'on peut appliquer cette politique. Ce que nous refusions absolument, c'était le passage à 4 mois. »

Si certaines associations sont si fermes, c'est peut-être parce que l'affaire du sang contaminé qui a touché plusieurs pays dans les années 1980 et 1990, et notamment la France, reste dans les mémoires. Plusieurs personnes ont été contaminées par le virus du SIDA ou de l'hépatite C après avoir reçu un don de sang qui était donc « contaminé ».

En France, le scandale est arrivé en avril 1991, quand une journaliste révèle que le Centre national de transfusion sanguine (CNTS) a distribué des produits sanguins contaminés par le virus du SIDA entre 1984 et 1985. Pour cela, le Premier ministre de l'époque, Laurent Fabius, et les anciens ministres Georgina Dufoix (Ministre des Affaires sociales) et Edmond Hervé (son secrétaire d'État de Dufoix à la Santé) sont jugés pour homicide involontaire en 1999. Le verdict rendu par la Cour de justice de la République a innocenté Laurent Fabius et Georgina Dufoix. Edmond Hervé a été reconnu coupable de « deux contaminations » mais dispensé de peine.

« Nous comprenons que les associations d'hémophiles aient été durement touchées par ce scandale » affirme Frédéric Pecharman. « Mais le débat ne doit pas être fondé sur des arguments passionnels. Il nous faut un débat rationnel. Et d'ici là, nous reprenons nos actions de terrain. »

Suivez Lucie Aubourg sur Twitter : @LucieAbrg

Pierre Longeray a participé à la rédaction de cet article : @PLongeray

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