On a discuté avec Pierre Carles de son film sur Jean Lassalle

Dans « Un berger et deux perchés à l'Elysée », le réalisateur et son compère Philippe Lespinasse ont suivi le député des Pyrénées-Atlantiques pendant la campagne présidentielle de 2017.

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23 Janvier 2019, 8:01am

Pierre Carles et Jean Lassalle,  Un berger et deux perchés à l'Élysée, Jour2Fête

En 2006, les Français faisaient connaissance avec Jean Lassalle qui débutait une grève de la faim à l’Assemblée nationale. Le député des Pyrénées-Atlantiques s’opposait alors à la délocalisation d’une usine Toyal de la vallée de l’Aspe, là où il est né. Trente-neuf jours plus tard, cet ancien berger obtenait gain de cause et sa notoriété dépassait largement son fief.

Jean Lassalle a ensuite fait un bout de chemin au MoDem avec François Bayrou avant de quitter le parti en 2016 – pour divergence de points de vue – et de se la jouer solo pour la présidentielle de 2017. C’est justement l’objet d’Un berger et deux perchés à l’Elysée ?, le dernier film de Philippe Lespinasse et Pierre Carles en salles ce mercredi 23 janvier. Les deux réalisateurs ont collé aux basques de Jean Lassalle pendant sa grande aventure électorale, jusqu’à lui prodiguer quelques conseils.

Observateur et critique des médias, Pierre Carles a accepté de revenir sur son périple aux côtés de Jean Lassalle, un homme politique qui détone et fait rire, autant qu'il émeut et énerve. Bien loin des sourires dents blanches et des discours policés de la classe politique française.

VICE : Pourquoi s’être attaché au personnage de Jean Lassalle ?
Pierre Carles : Quand je faisais de la critique des médias, il m’arrivait de croiser des hommes politiques tels que Sarkozy, Hollande ou des clones de Macron. Or, contrairement à eux, Jean Lassalle est un élu d’origine modeste. Et il nous semble que ça fait du bien, par les temps qui courent, de voir un homme politique qui n’a pas l’air trop déconnecté de la réalité sociale et culturelle de son territoire, qui n’a pas renié ses origines. Ensuite c’est un vrai pacifiste, la vente d’armes est pour lui inconcevable. Ce pacifisme est lié à son histoire personnelle. C’est quelqu’un qui a vécu un fort sentiment d’exclusion à son arrivée à l’école : il ne parlait que le Béarnais à l’âge de cinq ans et n’a pas compris ce « assieds-toi » prononcé par son institutrice lors de son premier jour d’école. Il a pensé qu’elle lui disait quelque chose comme « tu vas être puni ce soir. » Ne sachant pas mâcher un chewing-gum, pas monter à vélo, pas jouer au football, il est également devenu le souffre-douleur de ses camarades. C’était un « banlieusard de Lourdios-Ichère », aux yeux des fils de petits notables du centre village. Il a souffert de ce regard porté sur lui par ses camarades de classe jusqu’au moment où, adolescent, il a tué le cochon, l’a fait proprement et est devenu un homme respecté.

L’exclusion est néanmoins aujourd’hui toujours présente quand on voit le regard des élites parisiennes sur cet élu rural. Au-delà de ce profil intéressant, avec Philippe Lespinasse, on s’est dit pourquoi ne pas essayer de faire mentir la pesanteur sociologique en aidant un candidat cumulant les handicaps à accéder au poste de Président de la République.

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Vous avez un double rôle dans ce documentaire, pouvez-vous l’expliquer ?
Quand on a commencé à le filmer, on imaginait rester un peu distant, on pensait se contenter de filmer l’animal politique. Sauf que Jean Lassalle nous a tout de suite sollicités et ça aurait été un peu cruel de rester simple observateur. Résultat : nous sommes retrouvés à essayer de l’aider, à tenter de lui donner des conseils en communication, à chercher à le protéger de certains médias qui voulaient le ridiculiser. On s’est rapidement pris au jeu et, petit à petit, même quand il ne nous demandait pas notre avis, on le lui donnait quand même. D’observateurs-participants nous sommes passés à participants-observateurs à certains moments. Parce que la présidentielle rend un peu mégalo et parce que nous ne pouvions rester indifférents face à quelqu’un d’aussi démuni dans cette course réservée à une certaine caste.

S’il n’est pas dominant politiquement, il compense physiquement ?
C’est certain qu’il ne ressemble pas à Macron et aux autres candidats qui dépensent de fortunes en frais de maquillages. Son physique hors norme par rapport au reste de la classe politique participe aussi de cette distinction. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la majorité des plans du film sont en contre-plongée : Philippe et moi mesurons 10 cm de moins que lui. Heureusement qu’on n’a pas eu à filmer son fils aîné, un rugbyman de 2m02 [Thibault Lassalle, joueur au Castres olympique, ndlr]. Jean Lassalle fait peur à certaines personnes, il est très maladroit et un peu gauche, ce qui peut aussi expliquer ses quiproquos avec certaines personnes qu’il embrasse et malaxe avec ses grands bras.

« On ne pouvait pas pour autant gommer l’aspect burlesque du personnage, bien réel. Volontairement ou involontairement, il y a un côté Pierre Richard dans ses gaffes et maladresses »

Il a fallu trouver un équilibre entre le comique du personnage et l’enjeu d’une campagne présidentielle ?
Il y a un passage du film où il reconnaît être une caricature de lui-même. Lassalle est conscient des effets qu’il produit. Si notre boulot a été de restituer le bonhomme un peu mieux que la vision caricaturale de la télé, on ne pouvait pas pour autant gommer l’aspect burlesque du personnage, bien réel. Volontairement ou involontairement, il y a un côté Pierre Richard dans ses gaffes et maladresses. Notre proximité géographique – Philippe est de Bègles alors que ma famille est originaire de Dax – a été importante pour filmer Lassalle en se donnant la possibilité de pouvoir rire de certaines situations sans verser dans le ricanement ou la moquerie parisienne.

Aussi, quand on rit pendant le film, on rit d’abord et avant tout de nous-mêmes. On pratique une certaine autodérision en Gascogne, ce qui n’est pas forcément le cas partout en France. La scène drolatique du hall d’aéroport où il ne reconnaît pas la personne pour qui il a fait le déplacement [Philippe Poutou à qui il venait d’accorder son parrainage, ndlr], c’est une situation de la vie de tous les jours.

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Quel type de programme aviez-vous imaginé pour lui ?
On réfléchissait à lui faire des propositions originales, mais toujours à partir de son histoire personnelle. Jean Lassalle a par exemple tué le cochon et c’est certainement le seul député siégeant actuellement à l’Assemblée nationale qui a tué une dizaine de cochons de ses propres mains. Il sait ce que ça coûte de tuer un animal de cette taille. Se réapproprier la mort des animaux quand on consomme de la viande, ne pas forcément la déléguer ou la sous-traiter à des abattoirs industriels, il nous semble que c’est une question politique qui pouvait faire sens chez lui. Même chose pour l’idée de service civique de construction de cabanes, d’abris, de refuges. Jean Lassalle a souvent dormi dans un abri rudimentaire avec son père, berger. Ensuite en tant que chef d’une PME, il a aussi passé des nuits dans sa voiture car il n’avait pas de quoi se payer l’hôtel. On aurait voulu qu’il se serve plus de ce vécu-là pour faire des propositions singulières, notamment en matière de mise à l’abri des SDF. Mais il ne s’est pas trop aventuré sur ce terrain-là qu’il ne trouvait pas « noble ».

« S’il y a bien un parlementaire qui avait vu arriver le mouvement des "gilets jaunes" et senti la colère monter dans ce pays après avoir fait une marche de plusieurs milliers de kilomètres dans le pays, c’est Jean Lassalle »

Vous avez réussi à avoir un impact sur lui au final ?
Lors de la campagne présidentielle de 2017, probablement par complexe social et culturel, il s’est retrouvé à singer les candidats décrétés « grands » par les médias. Il a voulu faire croire que, comme eux, il avait plus ou moins réponse à tout. Entretemps, Lespinasse et moi nous étions faits marginaliser par son entourage de la dernière heure, des gens s’affichant avec un certain opportunisme auprès d’un homme politique qualifié pour la présidentielle. Ce sont eux qui ont poussé Jean Lassalle à singer les « gros candidats » sans en avoir les moyens, au lieu de le laisser être lui-même. Mais peu importe. On verra s’il finira par y arriver à la prochaine élection présidentielle.

Le film est en prise avec l’actualité.
L’absence de programme de Lassalle avait été présentée comme une marque d’incompétence dès le départ. Or, il disait juste qu’il fallait écouter les Français avant de proposer quoi que ce soit. C’est ce qui se passe en ce moment avec ce soi-disant « grand débat national », mais avec un peu de retard. S’il y a bien un parlementaire qui avait vu arriver le mouvement des « gilets jaunes » et senti la colère monter dans ce pays après avoir fait une marche de plusieurs milliers de kilomètres dans le pays, c’est bien Jean Lassalle. Il a d’ailleurs dit sa fierté après l’amende reçue pour avoir porté un gilet jaune à l’assemblée nationale.

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Est-ce qu’on atteint les limites du personnage avec l’épisode de sa visite en Syrie dont vous montrez des extraits ?
On l’a laissé exprimer ses doutes sur le fait que la population syrienne ait été gazée. Sur le moment, on lui a fait part de notre consternation. Il venait d’expliquer dans l’émission de Ruquier que Bachar el Assad l’avait convaincu en le regardant droit dans les yeux. En même temps, le montage du film permet au spectateur de se dire que quand on est attaqué par des « chiens de garde » comme Yann Moix et Vanessa Burggraf, il a peut-être raison de refuser de se plier à leurs injonctions. Pourquoi a-t-il tenu ce discours ? C’est quelqu’un qui n’a personne pour lui faire des fiches. Il faut néanmoins noter que ce sont des propos tenus devant notre caméra dans le cadre d’un documentaire. Peut-être qu’hors caméra il aurait admis plus facilement certaines choses. Ce n’est pas le dispositif le plus approprié pour une sincérité totale lorsque l’on est quelqu’un de relativement fier. En même temps, rendons hommage à Lassalle pour nous avoir donné « carte blanche ». C’était ça le contrat tacite entre nous : on abordait toutes les questions, y compris les sujets qui fâchent.

Comment a-t-il reçu ce film ?
Lors du premier visionnage, en famille, il était un peu dérouté, il ne se reconnaissant pas trop dans ce que nous avions réalisé. Il craignait qu’on se moque de sa famille. Il y a un vrai complexe de classe chez lui. On lui a répondu que sa mère était formidable, lucide, prophétique même, tout comme son frère que l’on voit aussi à l’écran. Il a accepté de se rendre à une projection publique du film dans un festival et il a été surpris de voir des gens applaudir spontanément sa mère. Les spectateurs lui ont confié qu’ils avaient apprécié de le découvrir avec ses forces et faiblesses, avec ses défauts et ses qualités. Tout cela, ça le rendait humain au final. Ça l’a réconcilié avec le film.

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