On a discuté féminisme décolonial avec Françoise Vergès

« Toutes les femmes qui nettoient vous parlent du fait qu’elles sont fatiguées, épuisées, du transport qui est long : ça devrait être une question féministe. »

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15 février 2019, 8:24am

Des manifestants brandissent des pancartes devant l’hôtel Park Hyatt à Paris, le 20 septembre 2013, pour dénoncer leurs conditions de travail. ©Miguel Medina/ AFP

« Longtemps je ne me suis pas dite féministe, je me disais militante anticoloniale et antiraciste dans les mouvements de libération des femmes. » Issue d’une famille de militants communistes réunionnais, Françoise Vergès a hérité d’une passion pour les luttes anticoloniales post-1962, post-Algérie française. Que ce soit au sein de la Marche des femmes pour la dignité (MAFED), du collectif Décoloniser les arts qui promeut la place des minorités ethniques dans le monde de la culture, du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage ou à la Maison des sciences de l’homme dont elle dirigeait jusqu’à l’an dernier la chaire Global South(s), la politologue de 67 ans porte avec ferveur le combat contre le racisme postcolonial.

Pour autant, celle qui a été par le passé compagnonne de route du Mouvement de libération des femmes (MLF) a toujours gardé en tête, dans ce combat, la place des femmes. En 2017, elle a signé un essai remarqué, Le Ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme, dans lequel elle revient sur les avortements et stérilisations forcés pratiqués sur les femmes réunionnaises dans les années 1970 alors même que l'avortement était encore illégal en métropole. À l’heure où les afroféministes de Mwasi ou les féministes musulmanes de Lallab s’affirment dans l’espace public et font systématiquement l’objet de critiques voire de cyberharcèlement, à l’heure où les femmes de ménage des gares et des hôtels relèvent la tête et luttent contre la dégradation de leurs conditions de travail, la chercheuse et militante propose un cadre théorique et une stratégie globale au féminisme de l’univers postcolonial, dans Un féminisme décolonial qui sort vendredi 15 février aux éditions de La Fabrique. Autour d’un thé vert, on a pu poser quelques questions à Françoise Vergès sur le féminisme antiraciste, anti-impérialiste mais aussi anticapitaliste qu’elle appelle de ses vœux.

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Les femmes de chambre de l'hôtel Park Hyatt à Paris, les bagagistes et le personnel de service manifestent le 24 septembre 2013 contre les conditions de travail et la sous-traitance, exigeant d'être engagés par l'hôtel ©Fred Dufour/AFP

VICE : Vous ouvrez votre livre sur la grève victorieuse des femmes de ménage de la gare du Nord en janvier 2018. Depuis, il y a eu d’autres victoires : à l’hôtel Holiday Inn de Clichy , au Park Hyatt Vendôme . Est-ce que 2018 était une année charnière dans la lutte des femmes racisées ?
Françoise Vergès : Ça a été une année de lutte pour des femmes totalement invisibilisées : celles qui font le ménage. Ce n’étaient pas des actrices ou des journalistes. C’étaient celles qu’on ne voit jamais qui s’affirmaient dans la rue. Au Park Hyatt, elles ont passé des semaines devant l’hôtel. Ça a montré ces femmes racisées qui travaillent et qui portaient un message de lutte.

Les médias en ont très peu parlé sous l’angle du genre et de la race...
Elles étaient toujours montrées comme des luttes salariales, ce qu'elles sont aussi. Mais pas sous cet angle où toutes ces choses se mettent ensemble : ce sont souvent des femmes de 40 ou 50 ans, qui vivent dans ce qu’on appelle les banlieues, qui nettoient les chambres d’hôtel ou les gares, et qui en luttant mettent ensemble le fait d’être femmes, racisées, de classe prolétaire, habitant loin et nettoyant.

« Ce que j’appelle féminisme décolonial, c’est un féminisme qui, tout en reconnaissant qu’il y a une domination masculine, ne se focalise pas sur la question de l’égalité de genre »

À quel féminisme s’oppose le féminisme décolonial que vous prônez ?
Surtout au féminisme que j’appelle « civilisationnel », celui qui veut faire la leçon aux autres femmes, que ce soit en France ou dans le monde, celui qui pense détenir la vérité, savoir ce que c’est que la libération des femmes, qui porte une certaine arrogance, un certain aveuglement à la multiplicité, à la complexité des situations, qui ne voit que la question de l’égalité avec les hommes. Mais les hommes en question sont toujours des hommes qui ont un bon travail, c’est rarement l’égalité avec un balayeur de rue. C’est une égalité qui prend comme référent quelque chose qui est pour moi problématique même pour des hommes : est-ce qu’on a tous envie de devenir des patrons de banque, de grandes entreprises ?

Qu’est-ce que le féminisme décolonial ?
Ce que j’appelle féminisme décolonial, c’est un féminisme qui, tout en reconnaissant qu’il y a une domination masculine, ne se focalise pas sur la question de l’égalité de genre, et qui fait attention à la manière dont le contexte économique et politique construit ce qu’est une femme bien, ce qu’est un homme bien, et celles et ceux qui ne correspondent pas à cette norme. Ce n’est pas un féminisme fixé sur la question de la domination masculine, qui prétend que si les hommes changeaient, tout irait bien. Comme si les hommes qui exercent cette domination n’avaient pas des intérêts, pas seulement économiques et sociaux, mais des intérêts de pouvoir.

Il faut élargir le féminisme pour répondre aux questions contemporaines. Dans mon livre, je donne l’exemple des féministes en Argentine, qui à la fois manifestent contre le féminicide et contre le viol, mais aussi pour le droit des peuples autochtones à la terre. Pour elles, tout ça va ensemble : si on dénie le droit à la terre aux peuples autochtones, ce n’est pas étonnant qu’on assassine les femmes. Ce sont des structures de pouvoir qui s’exercent sur des groupes ciblés.

« La question de la dénonciation de la violence sexuelle doit concerner tous les niveaux de la société, particulièrement ces secteurs économiques où elle est très présente »

Vous critiquez l’emploi de termes comme « nouvelle vague » ou « nouvelle génération » pour parler des luttes féministes dans les pays du Sud ou celles des femmes racisées dans les pays du Nord, car vous rappelez que ces luttes-là existent de longue date. De quelles luttes parlez-vous ?
On peut déjà parler des femmes qui ont participé aux révoltes d’esclaves ou aux mouvements de libération nationale, qui se posaient en tant que femmes, par exemple dans des textes de révolutionnaires haïtiennes. Ensuite, dans les années 1950, 1960 ou 1970, il y a eu des groupes de femmes racisées : la Coordination des femmes noires qui est la plus connue, mais aussi des groupes de femmes algériennes, latino-américaines… Des groupes qui se constituaient en disant : « On n’est pas blanches – au sens historique du terme, pas de la couleur de peau –, donc on a autre chose à dire. » Parler de « nouvelle vague » ou de « nouvelle génération » efface cette histoire. C’est parce qu’il y a eu des choses avant que tout ça est possible. Dans les livres sur l’histoire du féminisme français, il n’y a même pas un chapitre sur les femmes esclaves ou sur les femmes colonisées. On ne peut pas écrire l’histoire comme si tout s’était passé dans l’Hexagone.

Certains métiers concentrent beaucoup de femmes racisées : le nettoyage, la garde d’enfants, l’aide à domicile ou même le travail du sexe. Ces femmes-là sont confrontées à des enjeux de survie, pour boucler leurs fins de mois, sauver leur santé. Pour elles, les préoccupations du mouvement #MeToo sont-elles un « problème de bourgeoises », un luxe qu’elles ne peuvent pas se permettre ?
#MeToo, ce n’est pas seulement parler, c’est aussi parfois dénoncer à la police, prendre un avocat… Tout le monde n’a pas cette possibilité. Elle n’appartient qu’à certaines personnes d’une certaine classe, qui après vont être soutenues par leur entourage. Mais la question de la violence sexuelle est structurelle, il y a des boulots où elle est permanente. À cause de la précarité plus grande de ces femmes, le chantage est encore plus grand. Que ce soit dans les grandes surfaces ou dans le nettoyage, la question est la peur de perdre son boulot, ou d’être mise dans des horaires qui vont bouleverser sa propre vie, comme dans le livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham. Quand certaines femmes perçoivent #MeToo en se disant que « ça concerne les bourgeoises », c’est justifié. Est-ce qu’on parle de ces femmes qui n’oseront pas dénoncer, qui n’ont pas de recours ? La question de la dénonciation de la violence sexuelle doit concerner tous les niveaux de la société, particulièrement ces secteurs économiques où elle est très présente, d’après les témoignages. Même la compagnie Onet – donc pas les gauchistes du coin – reconnaît que ce sont des terrains plus favorables, parce qu’il y a un isolement dans le travail et dans la vie, une précarité.

L’enjeu du féminisme en 2019 est-il de renouer avec la question sociale et avec la question raciale ?
Oui, particulièrement dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui. La seule question de l’égalité de genre me semble totalement hors-sol. En France, en ce moment, il y a de nombreuses manifestations. Qu’est-ce qu’elles en pensent, ces féministes ? Tous les témoignages de femmes qu’on entend parmi les Gilets jaunes, celles qui disent « Moi 1 200 euros je ne peux pas, j’ai trois enfants, je suis infirmière à domicile, je dois faire des kilomètres si je suis en région », c’est la réalité d’une majorité de femmes. Allons sur le terrain, écoutons. Les maternités qui ferment, est-ce que ce n’est pas une question féministe ? Toutes ces questions qui font que la vie des femmes est de plus en plus difficile. Toutes les femmes qui nettoient, que ce soit à Buenos Aires, Paris, Londres ou Maputo vous parlent du fait qu’elles sont fatiguées, épuisées, du transport qui est long. Ça devrait être une question féministe. Leur vie est organisée de manière qu’elles soient épuisées. Ces femmes, à 40 ans, c’est comme si elles avaient vécu une double vie. Elles devraient avoir le droit au repos.

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