Photo : Hubert Crabières

Se tatouer pour soigner la dépression

« Depuis que j’ai des tatouages, même lorsque les pulsions se font intenses et que j’ai envie de m'enfoncer une lame le plus profond possible dans les chairs, je me retiens de le faire sur ces zones-là ».

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29 Mars 2019, 8:47am

Photo : Hubert Crabières

Réalisé par l'Ifop en 2018, un sondage estimait qu’au moins 1 Français sur 5 avait déjà inscrit un tatouage sur sa peau. Soit 18% de la population âgée de plus de 18 ans (l’âge légal requis pour se faire tatouer en France). Art ancestral devenu un véritable effet de mode dans une société hipstérisée, le tatouage a pourtant des propriétés thérapeutiques dont on a tendance à éluder l’existence. Nous sommes allés à la rencontre de jeunes adultes âgés d’une vingtaine d’années qui nous ont ouvert une fenêtre sur leur intimité où le tatouage est une arme au service du combat contre la dépression.

Sur la côte gauche de Carole, 28 ans, on peut lire ceci : « J’ai déjà eu envie d’abandonner mais j’ai gardé espoir, pour pouvoir continuer à avancer aujourd’hui. J’ai survécu à hier et je survivrai à aujourd’hui. Je peux le faire. Je vais le faire. Je le fais. Je suis forte et j’en suis capable. Je n’abandonnerai pas ». Pour elle comme pour Grâce, qui s’est fait tatouer une tulipe avec sa sœur, le tatouage est là pour ne pas oublier. Tirées d’une citation en anglais bien plus longue et gravées en italique sur sa peau il y a de cela quelques années, ces phrases sont là pour rappeler quotidiennement à Carole que la vie mérite d’être vécue et d’être aimée.

Près du texte, un point-virgule tatoué en gras s’inspire directement du Project semicolon créé en 2013 par Amy Bleuel en hommage à son père disparu. L’organisation à but non lucratif encourage les personnes atteintes d’une maladie mentale et celles qui ont vécu le suicide d’un proche à se faire encrer un point-virgule, souvent sur le poignet, en guise d'acte de solidarité et de prévention. La signification ? En grammaire, ce signe de ponctuation sert à séparer des propositions indépendantes ou à procéder à une suite d’énumérations dans une même phrase sans avoir à la terminer. De fait, dans l'imaginaire collectif des adeptes du mouvement, il sert à symboliser la continuité de la vie qui est elle-même ponctuée de phases et de périodes plus ou moins difficiles.

Julia* tatoue des dizaines de personnes chaque jour au sous-sol d’un salon parisien situé en plein cœur de Châtelet. Pourtant elle n'a eu l’occasion que deux fois dans sa carrière de tatouer un point-virgule. « Le premier point-virgule que j’ai fait, c’était en septembre 2018. Une jeune fille est venue et a demandé à avoir ça sur son poignet. Je ne savais pas ce que c’était et elle m'a expliqué qu’elle avait passé un séjour à Sainte-Anne pour tentative de suicide. Je trouve que ça a une très belle signification ». Des tatouages qui ont du sens, les artistes tatoueurs en voient et en dessinent tous les jours. Mais celui-ci n’est pas anodin. Le sujet de la santé mentale demeurant peu discuté en France, porter le symbole de sa lutte aux yeux et à la vue de tous reste un acte relativement isolé.

« J’ai compris qu’un simple motif pouvait aider à sublimer une partie du corps et que je n’avais plus envie de me mutiler là où j’ai des tatouages pour éviter de les endommager » – Bili

Sollicités pour partager leur opinion sur la corrélation entre le tatouage et l’amélioration de l’état dépressif, de nombreux médecins psychiatres et psychologues de la région parisienne ont décliné l’offre, faute de connaissances en la matière. L’un d’entre eux, après un bref moment de réflexion, a néanmoins envisagé la piste chimique. En effet, pardon si on vous a assuré le contraire, tatouage et douleur vont souvent de paire. Si la tolérance à celle-ci diffère d’une personne à l’autre, elle n’en est pas moins présente. Or qui dit douleur dit endorphines.

Les endorphines sont des molécules présentes dans le cerveau humain, qui agissent sur les récepteurs lorsqu’elles sont libérées. Pour ce faire, il suffit par exemple de s’adonner à une activité sportive intense, d’avoir un orgasme pendant l'amour ou de ressentir de la douleur. La molécule possède des propriétés euphorisantes (comme une injection de morphine), raison pour laquelle les personnes souffrant d’un coup de mou au moral se voient souvent orientées vers une reprise de l’activité physique. Difficile, vous l’admettrez, pour un professionnel de la santé de conseiller à un patient de recourir au tatouage. Pourtant, sur le plan physiologique, le résultat est le même. Plaisant, voire cathartique.

C’est en tout cas le point de vue de Bili, qui souffre d’un état dépressif latent. « Cette douleur-là n’est pas comme les autres, elle a quelque chose de satisfaisant. Elle contribue à l’élaboration de quelque chose de beau, d'éternel, et ça a quelque chose de réconfortant ». La jeune femme n’a jamais été diagnostiquée. Les médecins, les cabinets médicaux et les consultations en one-on-one ne sont pas sa tasse de thé. Ironique pour cette étudiante en médecine de 23 ans. Au cours de son adolescence elle a commencé à se mutiler en cachette dans sa chambre. « Je ne me soucie pas vraiment de ma santé. Ma propre vie n’a pas réellement de valeur pour moi au quotidien, confie-t-elle. J’ai pour habitude de me mutiler, de me faire mal de différentes manières. Mais depuis que j’ai des tatouages, même lorsque les pulsions se font intenses et que j’ai envie de m'enfoncer une lame le plus profond possible dans les chairs, je me retiens de le faire sur ces zones-là ».

Pour recouvrir les boursouflures sur son avant-bras gauche, elle s’est tatouée la maison hantée de Salem, roman de Stephen King. « En me faisant tatouer sur d’anciennes cicatrices, j’ai appris à aimer cet avant-bras mutilé que j’ai caché pendant des années. Mais je n’avais pas dans l’idée de les effacer pour autant, elles font partie de moi ». Par amour pour le côté esthétique de la chose, Bill s’est pris au jeu et arbore fièrement sur les bras des références à ses livres et ses romans préférés, ainsi qu’un portrait de Ganesh réalisé par une artiste américaine pendant l’hiver. Elle s’est prise au jeu des aiguilles et y trouve la motivation qui lui permet de continuer à avancer. « J’ai compris qu’un simple motif pouvait aider à sublimer une partie du corps et que je n’avais plus envie de me mutiler là où j’ai des tatouages pour éviter de les endommager. Sans compter que lorsque je me sens un peu down, ils me donnent envie de davantage m'apprécier et de me réconcilier avec moi-même. Cela peut paraître étrange, mais ils me donnent au quotidien la force et l’envie de continuer à vivre ».

De l’espoir, voilà ce qu’elle partage sans le savoir avec Adeline*. La jeune femme de 26 ans ne s’est coupée qu’une fois depuis qu’elle a recouvert ses jambes de dessins. « En ce moment, j’attends qu'une de mes cuisses cicatrise complètement avant de la tatouer. Je pense réellement que ça m'a aidée parce que quand je sais que j’ai un rendez-vous pour un nouveau tatouage je suis excitée et j’ai quelque chose qui me donne envie d’attendre et de rester ».

Peut-être accorderions-nous un peu plus d’attention et d’importance à une succession de chiffres romains, à une plume, à un envol d'oiseau, à une sempiternelle clef de sol ou à un infini si l’on savait que derrière il peut se cacher un combat aussi fort que celui auquel se livrent des milliers de personnes en France au quotidien. Dans l’ombre et le silence, le tatouage serait-il en phase de devenir l’élément salvateur qui manque à notre société gangrénée par les thérapies sans résultats et les ordonnances à rallonge ?

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