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Crime

Attaque d'un hôpital MSF en Afghanistan : les versions changeantes du Pentagone

Le général en charge des forces de la coalition en Afghanistan a donné une nouvelle version des événements — la quatrième en quatre jours — devant le Comité sénatorial des Forces Armées.
7.10.15
Image via C-SPAN

Quatre jours après que les États-Unis ont bombardé un hôpital géré par l'ONG Médecins sans frontières (MSF) en Afghanistan, la version officielle des événements ne cesse d'évoluer.

Le Général John Campbell, qui témoignait ce mardi devant le Comité sénatorial des Forces Armées, a admis pour la première fois que les forces spéciales américaines présentes au sol dans le nord de l'Afghanistan avaient appelé de leur voeu une frappe d'un Lockheed AC-130 (un avion de guerre américain). Cette frappe a alors fait 22 morts ce samedi — 10 patients de l'hôpital et 12 membres de MSF.

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À lire : Bombardement d'un hôpital en Afghanistan : le bilan relevé à 22 morts, MSF demande des réponses

C'est la quatrième fois en quatre jours que la version américaine prend une nouvelle tournure.

Le bombardement a eu lieu alors que les forces américaines et afghanes tâchaient de reprendre le contrôle de la ville de Kunduz des mains des Talibans. L'armée régulière afghane et les Talibans étaient engagés dans de féroces combats dans la journée de samedi, quand la frappe aérienne américaine a touché le seul véritable hôpital civil de la ville, tenu par MSF.

MSF, qui s'attache à soigner tous les blessés (peu importe à quel camp ils appartiennent), a estimé que l'attaque de ce samedi était un « crime de guerre » et une « grave violation du droit international. » MSF rappelle avoir pourtant fourni aux forces américaines les coordonnées GPS du bâtiment principal de l'hôpital, où l'on trouve l'unité de soins intensifs, les salles d'urgence et le centre de psychothérapie. Ce bâtiment central a été « pilonné de manière très précise » pendant plus d'une heure, « alors que les bâtiments annexes n'ont pas été touchés » par les bombes, a fait savoir MSF.

Au cours de ces derniers jours, MSF a demandé aux autorités américaines de leur fournir un compte rendu complet des événements précédant la frappe aérienne, et qui aurait justifié l'utilisation de la force contre un hôpital connu.

Jusqu'ici, les détails de la frappe sont encore flous. Tôt, ce samedi matin, le Pentagone ne confirmait pas que la frappe avait effectivement touché l'hôpital, alors que les membre de MSF expliquaient que les patients étaient « brûlés vifs allongés dans leurs lits » et que les médecins blessés mourraient sur des tables d'opération de fortune.

« Si les Afghans ont réclamé ce soutien, cette requête a tout de même dû être validée par une rigoureuse procédure américaine nécessaire pour tout tir au sol. »

Juste après le bombardement, le Pentagone a diffusé un communiqué mentionnant l'hôpital comme un « dommage collatéral » d'une frappe visant « des individus menaçant » des forces armées afghanes, qui se trouvaient « dans les alentours ». Ce dimanche, la Défense américaine a clarifié sa réponse, admettant que l'hôpital avait été directement frappé — sans pour autant livrer des détails sur les circonstances de la frappe.

Puis, lors d'une conférence de presse ce lundi, le Général Campbell a de nouveau modifié la version officielle des événements. Devant les journalistes, le général a suggéré que la frappe avait été demandée par les forces afghanes qui se battaient contre les Talibans à proximité de l'hôpital.

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Il a aussi rejeté la faute sur les Talibans, qui ont créé selon lui les conditions menant à la frappe. « Malheureusement, les Talibans ont décidé de rester dans la ville et de se battre depuis l'intérieur — mettant de fait en péril les vies de civils, » a déclaré Campbell, ajoutant que les insurgés avaient « délibérément choisi de se battre depuis une zone très densément urbanisée. »

Mais au cours de l'audition de ce mardi au Sénat, Campbell a admis que c'était en réalité les Forces spéciales américaines — et non l'armée afghane — qui avaient pris contact avec l'avion de guerre. Il a expliqué que la frappe a été faite à la demande des forces afghanes, mais que les Etats-Unis sont ceux qui l'ont autorisée. « Si les Afghans ont réclamé ce soutien, cette requête a tout de même dû être validée par une rigoureuse procédure américaine nécessaire pour pour tout tir au sol, » a expliqué le général devant le comité sénatorial. « Nous avions une unité d'opérations spéciales présentes à proximité qui était en contact avec l'avion à l'origine des frappes aériennes. »

Campbell a annoncé qu'une enquête interne avait été lancée — en complément de l'investigation de l'OTAN et celle des autorités afghanes — sans toutefois préciser quand le rapport final serait rendu. Il a néanmoins assuré que des résultats préliminaires seraient disponibles sous 30 jours.

MSF s'est empressé de critiquer l'intervention du Général devant le Comité sénatorial. L'ONG appelle à une enquête indépendante internationale. « Les déclarations du Général Campbell de ce jour viennent s'ajouter à la longue liste des explications confuses émanant de l'armée américaine, » a déclaré à VICE News, Jason Cone, le directeur exécutif de MSF aux États-Unis. « Ils parlent à nouveau d'une erreur. Une erreur qui a duré plus d'une heure, et alors qu'ils connaissaient l'emplacement exact de l'hôpital. »

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Les sénateurs démocrates et républicains du comité n'ont pas paru particulièrement concernés par le sujet, et semblaient satisfaits de l'explication fournie par le Général Campbell.

Le sénateur de l'Arkansas, Tom Cotton, a remis la faute sur les Talibans. « Les Talibans, comme nos ennemis en Irak, comme le Hezbollah au Liban, et le Hamas à Gaza, ciblent intentionnellement des civils, et se servent sciemment de civils comme de boucliers humains, » a déclaré le sénateur républicain. « Qui peut-on blâmer à part les Talibans qui vont se réfugier dans une zone civile pour continuer leur combat ? »

La déclaration de Cotton fait écho aux accusation faites par le gouvernement afghan selon lequel l'hôpital de MSF accueillait des combattants Talibans. Mais MSF a répété à plusieurs reprises qu'aucun combattant n'était présent au moment de l'attaque.

Les sénateurs démocrates du comité ont fait abstraction de l'attaque, préférant se concentrer sur le retrait américain d'Afghanistan et le degré de corruption du gouvernement afghan.

Le sénateur John McCain (Rep.), président du comité, a lui aussi minimisé l'attaque. « Nous regrettons cette tragédie, » a conclu l'ancien candidat à la présidentielle américaine, suggérant que l'incident était la résultante du « brouillard de la guerre ».

Suivez Avi Asher-Schapiro sur Twitter : @AASchapiro