Les manoeuvres de Lula et Rousseff exaspèrent les Brésiliens

Selon certains observateurs, l'ancien président Lula aurait accepté de rentrer au gouvernement de Dilma Rousseff pour échapper à une affaire de corruption. De nouvelles écoutes téléphoniques confirmeraient cette hypothèse.
17.3.16
Photo par Sebastian Moreira/EPA

L'ancien président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, dit « Lula », a accepté l'offre de son ancienne protégée, l'actuelle présidente du pays, Dilma Rousseff, qui lui proposait de devenir son chef de cabinet.

Cette manoeuvre politique est un pari à haut risque pour Rousseff. Elle espère que l'arrivée de Lula va lui permettre de contrecarrer les procédures de destitution dirigées contre elle. D'impressionnantes manifestations anti-gouvernement ont justement eu lieu ce dimanche pour pousser Rousseff à la démission.

Pour Lula, devenir un membre du gouvernement, lui permettrait surtout d'obtenir une protection à court terme pour éviter d'éventuelles poursuites judiciaires. Celui qui a été président entre 2003 et 2011 est actuellement sous le coup de plusieurs accusations pour des faits de corruption.

Ce mercredi soir une conversation téléphonique entre Lula et Rousseff a été révélée. On peut y entendre la présidente actuelle dire à Lula « Ne t'en sers qu'en cas de nécessité, » en parlant d'une nomination au gouvernement. Pour certains observateurs, cette petite phrase confirme que la nomination précipitée de Lula au gouvernement n'est qu'un moyen pour lui d'échapper à la justice.

En tant que membre du gouvernement, Lula ne peut désormais être jugé que par la Cour suprême brésilienne.

La publication de ces écoutes a produit un petit séisme dans le pays. Au Congrès, les députés de l'opposition scandaient des « Démission ! Démission ! », alors que des milliers de citoyens ont manifesté dans les rues, pour réclamer la destitution de l'actuelle présidente.

« Un pari très risqué »

« Nommer Lula au gouvernement est un pari très risqué à la fois pour Rousseff et Lula, puisqu'il s'agit en réalité d'une stratégie dite du "gagnant rafle tout" », explique Gabriel Petrus, un analyste politique du cabinet de consulting Barral M Jorge de Brasília, la capitale brésilienne.

La nomination de Lula a été annoncée sur Twitter par les leaders du Parti des travailleurs (PT), après une rencontre entre Lula et Rousseff ce mercredi matin. La veille au soir, Rousseff et son ancien mentor s'étaient rencontrés pendant plus de 4 heures.

Cet étonnant pari politique survient alors que la gronde se fait de plus en plus vive pour destituer Rousseff de son poste de présidente. Elle est suspectée d'avoir trafiqué les comptes du gouvernement pour couvrir des dépenses excessives lors de sa réélection en 2014.

La position de chef de cabinet semble avoir été conçue pour donner un rôle stratégique à Lula dans les négociations avec les autres partis politiques brésiliens — qui ont actuellement entre leurs mains le futur politique de Rousseff.

« Dilma se prépare au combat contre sa destitution et Lula est le meilleur soldat qu'elle pouvait rêver d'avoir dans son camp, » indique Petrus, l'analyste politique. « Cette manoeuvre pourrait aussi lui permettre de réorganiser son gouvernement après les manifestations. Il s'agit d'une réaction de haute intensité politique. »

Le processus de destitution, qui a été porté devant le parlement en décembre, semblait être au point mort — avant que les hommes et femmes politiques ne prennent conscience de la taille des manifestations anti-gouvernement. Des millions de personnes ont défilé dans les rues du pays ce dimanche. Rousseff bat des records d'impopularité, notamment parce que l'économie du pays a chuté de 4 pour cent l'année dernière.

Le fantôme du Lava Jato

Des informateurs au sein du Parti du mouvement démocratique brésilien — le principal partenaire de la coalition au pouvoir — ont fait savoir à Reuters que les manifestations ont motivé des députés à faire avancer le processus de destitution. Le Congrès doit élire d'ici la fin de semaine une commission spéciale qui jugera de l'affaire.

Rousseff avait apparemment déjà demandé de l'aide à Lula, mais l'ancien président avait décliné les offres de Rousseff d'entrer au gouvernement. Lula aurait changé d'avis à cause des accusations de corruption qui ont été portées la semaine dernière devant un juge de Sao Paulo.

Mais ce qui aurait vraiment décidé Lula à accepter le poste est le transfert de son dossier au juge fédéral qui présidait l'enquête du « Lava Jato » (Lave-Auto), qui a dévoilé un scandale de corruption de 2 milliards de dollars au sein de plusieurs entreprises, dont la compagnie pétrolière d'État Petrobras.

On reproche à Lula d'avoir caché l'achat d'un penthouse, qui était enregistré sous le nom du contracteur en travaux civil OAS. OAS est l'une des entreprises liées à l'enquête du Lava Jato.

Le procès-verbal de l'audition de Lula par la police a été rendu public ce lundi. Il explique à la police que l'enquête contre lui va le pousser à se présenter à nouveau à la présidentielle — ce qu'il pourrait bien faire selon plusieurs experts.

« Je serai candidat à la présidence en 2018, » a déclaré Lula. « Il va leur en falloir du courage pour me rendre inéligible. »

Un rassemblement pro gouvernement, en soutien à Rousseff et Lula, devrait se tenir ce vendredi.

« En faisant entrer Lula au gouvernement, Rousseff protège sa propre réputation et son héritage, mais aussi ceux de Lula. Cela va leur permettre de gagner un peu de temps, » explique Lloyd Belton, un spécialiste du risque pays et politique en Amérique latine chez S-RM — un cabinet de consulting. « Cependant, si Lula est arrêté et accusé de corruption, cela paraît difficile que le gouvernement de Rousseff survive à cela — puisque Lula est réellement le socle du Parti des Travailleurs. »


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