Toute les photos sont de Diletta Sereni

Dans la ferme autogérée qui fait son huile sans patrons

Bienvenue dans la coopérative de Mondeggi où un collectif de fermiers squatte et gère plus de 200 hectares abandonnés.

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07 Février 2018, 11:40am

Toute les photos sont de Diletta Sereni

À qui appartient la terre ? Je me pose la question alors que je me trouve au beau milieu des champs, entre Bagno et Ripoli, au sud de Florence. Je roule vers Mondeggi où, en 2014, un collectif a décidé d’occuper un ancien domaine agricole appartenant à l’État afin de s’opposer à sa privatisation.

À l’époque, ces 200 hectares de terres – presque une colline entière – étaient à l’abandon. En cause, une mauvaise gestion du lieu par une société de la province de Florence (actuellement Città Metropolitano) qui, jusqu’à sa liquidation en 2009, a accumulé des dettes pendant des dizaines d’années, laissant le terrain se dégrader et dilapidant ses ressources. Les appels des universitaires et les réunions avec l’administration n’ont pas eu les effets escomptés. La province souhaite toujours aujourd’hui vendre la totalité du terrain.

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La campagne environnante de Mondeggi

J’ai grandi dans le coin. Je sais à quel point l’endroit a une forte valeur sentimentale pour la population locale. Enfants, on se rendait à la Villa Mondeggi lors des fêtes du printemps et on se perdait en chemin dans les vergers de citronniers. C’est là que les plus vieux se sont mariés. Mais petit à petit, la vie a quitté les lieux. Les ruines ont commencé à pousser dans les champs alors que Mondeggi se vidait de ses habitants. Aujourd’hui, on ne garde que le souvenir de la statue du chien qui monte la garde à l’entrée du domaine.

L’occupation a commencé par une grande fête organisée en juin 2014 qui a permis à certains de remettre les pieds dans le coin. Elle a perduré suite à la réflexion menée en interne par Genuino Clandestino et le comité de Terra Bene Comune, devenant, de nom et de fait, la « Ferme sans patrons ».

« Attention, Ferme sans patrons, on ne mord pas. »

Une fois les salles de vente désertées, la production a repris grâce aux occupants – tous, ou presque, âgés de 25 à 35 ans. Aujourd’hui, quelques années plus tard, les habitants des collines environnantes ont commencé à revenir à Mondeggi pour y acheter du pain, de l’huile d’olive, des légumes, du vin, de la bière et du miel. Dans le même temps, les occupants ont été attaqués en justice. Leur procès devrait bientôt avoir lieu, ce qui ne les empêche pas de continuer leurs efforts dans la tâche difficile et délicate de rappeler aux gens ce à quoi devrait ressembler un bien commun.

Pour en savoir plus sur la situation actuelle, j’ai rencontré ces fermiers sans chef. Une quinzaine d’entre eux vit et travaille sur place, et ils m’ont emmenée pour une promenade à travers les différentes activités quotidiennes du lieu.

Alessio

Alessio est agronome. Il s’occupe de Mondeggi depuis 2013, l’année où s’est tenue la première assemblée du collectif Agraria di Firenze, qui a donné naissance au projet. Il énumère quelques-uns des différents travaux réalisés par l’équipe, au tout début de l’occupation : « On a refait les toits, sécurisé les chemins, acheté du matériel agricole et créé un système de récupération des eaux de pluie. Ce qui nous guide, c’est la volonté de laisser cette terre dans de meilleures conditions que celles dans lesquelles nous l’avons trouvée ».

Un bout du potager.

Aujourd’hui, je participe à la cueillette collective des olives . « Il y a ici plus de 10 000 oliviers. Les gérants précédents avaient expérimenté sur eux des techniques de récolte mécanisée, mais les arbres sont devenus trop gros pour être productifs, alors ils les ont abandonnés. Quand on a repris le lieu, cela faisait entre sept et huit ans qu’ils étaient à l’abandon, et ça a pris du temps avant qu’on puisse les réhabiliter », raconte Alessio. Il ajoute : « On n’est pas là pour prôner un retour à l’âge de pierre. Tu vois, on a des filets de 25 mètres de longueur et on utilise des facilitateurs, mais la mécanisation fait baisser la qualité des produits et réduit la force de travail, ce qui est tout le contraire de ce que nous voulons. »

L’année dernière, la « Ferme sans patrons » a produit 40 quintaux d’huile d’olive vendue sur place ou envoyée dans le circuit de distribution Rimaflow. La vente d’huile est un sujet sensible étant donné les protestations des producteurs locaux : l’huile de Mondeggi est vendue moins cher que les autres huiles d’olive bio du secteur puisqu’elle n’est pas soumise aux taxes et à la bureaucratie.

« J’essaye de leur expliquer qu’on ne tire aucun profit des revenus de l’huile, mais qu’ils permettent de remettre en état les chemins et les champs, et profitent au projet Mondeggi Bene Comune, qui comme, son nom l’indique, a vocation à être un bien commun. Si nous étions légalisés, on paierait des taxes avec plaisir ! Mais, avant tout, j’essaye de leur faire comprendre que nous ne sommes pas leurs ennemis – leur ennemi, c’est l’huile vendue 3 euros dans les supermarchés. Au lieu de se faire la guerre entre petits vendeurs, on devrait essayer de lutter ensemble contre les grandes entreprises. »

Duccio

Duccio s’occupe des abeilles et a lui aussi étudié l’agriculture. À son arrivée à Mondeggi, il avait déjà travaillé comme apiculteur pendant cinq ans. « Nous avons tous un travail en dehors de la ferme. Certains taillent des oliviers, d’autres sont consultants agricoles, on essaye de se débrouiller. » Il y a environ 50 ruches et chacune produit en moyenne 20 kg de miel par an – selon les conditions climatiques. L’apiculture est aussi l’un des ateliers proposés par la Scuola Contadina, une initiative éducative qui réunit à Mondeggi, une fois par an, des professeurs et des personnes désireuses d’apprendre des savoir-faire agricoles.

Daniele

Daniele a lui étudié les sciences sociales et les coopératives, ce qui l’a amené à s’intéresser au développement rural et à l’agronomie. Une de ses activités, à Mondeggi, est la culture du safran. « On a commencé, en 2014, avec des bulbes amenés par un type de Val Camonica. Ils ont pris racine, et aujourd’hui nous en cultivons sur une surface d’environ 500 mètres carrés, où cohabitent trois variétés différentes – deux Sardes et une Toscane. » En dehors de sa consommation alimentaire, le safran, à l’instar des autres produits, est vendu sur les marchés, notamment celui affilié au réseau Genuino Clandestino, qui se tient tous les vendredis à Florence.

Elena

Pendant ce temps-là, du pain est en préparation dans la cuisine. Elena et Valentina forment des miches et préparent les paniers pour la phase finale de fermentation. Elles utilisent une pâte au taux d’hydratation élevé, faite à partir des céréales plantées dans les champs de la propriété. « Vingt hectares sont dédiés à la production vivrière », m’explique Elena. « Mais, en prenant en compte la rotation des cultures, on peut dire que nous cultivons des semences anciennes dans quatre à cinq hectares, chaque année, et nous gardons un hectare pour la culture de houblon, avec lequel nous fabriquons de la bière. On a commencé par des semences provenant du réseau Semi Rurali. »

Le pain d'Elena et de Valentina

Le pain est fabriqué deux fois par semaine, à raison de 30 à 40 kg par fournée, mais Elena et Valentina expliquent que cela pourrait augmenter dans un futur proche. « On travaille à réhabiliter une grange pour y faire notre atelier boulangerie. Il y a de l’espace et le sol est pavé, ça nous permettrait de mieux contrôler la température, ce qui facilite la phase de fermentation. » Pour l’instant, elles utilisent un four à bois qu’elles ont fabriqué. Elena vient d’y allumer un foyer qu’elle alimente en y ajoutant des branches sèches.

Valentina

Valentina étudie la naturopathie. En plus de son activité de boulangère, elle travaille aussi dans le laboratoire d’herboristerie qui produit du savon, des huiles et des crèmes. « Au début, sur notre stand, au marché, on ne vendait que des herbes que j’avais cueillies. Puis, petit à petit, le stand s’est diversifié, et les produits ont participé à changer la perception qu’avaient les gens du projet. Ceux qui disaient qu’on n’avait que de la gueule viennent maintenant nous acheter du pain toutes les semaines. Bien sûr, le temps passant, on est devenus de plus en plus organisés, et il y a eu comme une sorte de sélection naturelle au sein de l’équipe. Ce sont les gens les plus motivés qui sont restés. »

En plus de l’huile d’olive, du safran, du pain et des herbes médicinales, on trouve aussi un vaste potager et des pieds de vigne, produisant principalement du raisin Sangiovese. Une partie de l’oliveraie est directement cultivée par des gens venant des campagnes environnantes. Chaque famille a 35 oliviers à sa charge et l’huile produite est divisée entre les personnes qui entretiennent ces arbres. C’est le Projet Mota. En passant près des champs, j’aperçois plusieurs volontaires en train de déjeuner dans l’herbe.

Le projet Mota

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À qui appartient la terre ? Au propriétaire enregistré au cadastre de la province, me répondrait-on d’après « la légalité de la loi ». Mais c’est une loi qui, souvent, ignore sa responsabilité envers la planète et qui nous fait faire, à nous humains, des choses bien étranges.

Elle nous fait considérer comme innocents ceux qui – avec notre argent et sous la protection de l’adjectif « public » – laissent la terre se détériorer pendant des dizaines d’années puis poursuivent en justice ceux qui l’ont transformé en pain et en huile. Pain et huile que l’on peut acheter à n’importe quel moment si l’on se sent d’humeur à grimper la colline et à venir se promener sur un terrain qui, pour le moment, est aussi le vôtre.


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES Italie.