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L'histoire du Français devenu champion du monde de boxe avec une plaque de fer dans la mâchoire

Après une terrible blessure, Eugène Criqui – alias « Gueule de fer » – a triomphé à New York.

Romain  Gonzalez

Romain Gonzalez

Eugène Criqui (à droite) avec Léon Pontet, son sparring-partner. Photos fournies par la Manufacture des livres

Champion de France, blessé de guerre, gueule cassée puis second champion du monde français de l'histoire de la boxe, Eugène Criqui est une légende méconnue du noble art, un type né dans les faubourgs du Paris de la fin du XIXe siècle et qui accédera à la renommée mondiale en triomphant de l'américain Johnny Kilbane à New York, le 2 juin 1923, lors d'un combat pour le titre mondial des poids plumes.

Mais avant d'être porté en triomphe, Eugène Criqui a connu l'enfer des tranchées, l'insalubrité extrême, la violence la plus folle. Du premier conflit mondial, il sortira avec une grave blessure au niveau du visage, un éclat d'obus ayant traversé sa mâchoire – ce qui lui vaudra de multiples opérations, et aboutira à la mise en place d'une plaque de fer dans cette même mâchoire. De là découle son surnom, « Gueule de fer », qui lui vaut aujourd'hui d'être le héros d'un récit de Pierre Hanot, publié à la Manufacture des livres. On vous en file deux extraits : le premier revient sur la blessure de Criqui, le second sur le combat de sa vie.


Sabre au clair à la tête des renforts, le gland [surnom du capitaine de la compagnie de Criqui, ndlr] s'est pris pour le chevalier Bayard sauf qu'en face ils n'étaient pas outillés avec des couteaux suisses. Ça n'a pas fait un pli, il est mort comme il a vécu, en se la pétant, mais les copains ont tout de même réussi à désengager la compagnie. Ou plus exactement ce qu'il en restait, et au prix fort.

Le 14 mars, Eugène est de nouveau en faction au poste de tir dans leur tranchée. Ça bouge chez les chleuhs. Il arme son Lebel, épaule à gauche, toujours cet œil droit qui lui joue des tours.

Concentré sur sa cible, il ne prête pas attention au mauvais agencement des sacs de sable empilés de part et d'autre du créneau.

Sifflement, collision, son crâne vrille sous l'impact.

Il part à la renverse, la sensation que la voûte du ciel lui est tombée sur la tronche, il s'effondre.

Un ectoplasme s'agite au-dessus de lui. L'ancien, l'épouvante dans ses prunelles. Criqui veut parler mais ça sort pas, il se tâte, le bas de son visage est en compote, il saigne comme un bœuf, à flots le résiné l'étouffe, il se noie, quelque chose de dur a giclé de sa bouche, ses dents, nom de Dieu il a perdu ses ratiches !

Des brancardiers accourent.

– Pas la peine, il est foutu, dit l'un d'eux.

– Vous l'embarquez ou je vous flingue ! s'écrie l'ancien.

Brandissant son fusil, il ne plaisante pas. Sans ménagement ils soulèvent Eugène par les aisselles et le basculent sur une civière.

Les cahots du brancard sont une torture, la douleur le submerge, immense, cyclonique, annihilant toute pensée cohérente.

Bien plus tard il revient à lui. Sur quelle planète a-t-il atterri ? Il discerne la toile d'un chapiteau clapotant sous le vent, une rangée de lits de camp, des blessés qui gémissent. Mal, il a affreusement mal. Il suinte, il inonde l'oreiller écarlate.

Une infirmière vérifie les aiguilles enfoncées dans son thorax et leur entrelacs de tuyaux relié au réservoir de sérum suspendu à la potence, puis elle lui tourne la tête sur le côté, lui change le pansement imbibé de chlorure mercurique qui lui entourait le visage.

– Mon pauvre, murmure-t-elle.

Gégène pleure, les larmes ruissellent de ses yeux boursouflés et coulent dans le trou de ses lèvres.

– Allons, petit, courage ! dit le major aboulé à son chevet.

Et l'auscultant :

– Balle à fragmentation, vous l'avez échappé belle ! Entrée par la bouche et ressortie par le cou, l'ogive a toutefois fait du dégât au passage : dentition arrachée, langue sectionnée en deux, mâchoire inférieure démantibulée en plusieurs endroits, j'ai suturé ce que j'ai pu avec les moyens du bord pour juguler l'hémorragie. Demain, vous quitterez l'unité médicale de campagne, les collègues de l'hôpital de Verdun vous opéreront afin de retirer le maximum d'éclats.

Eugène n'a pas tout capté, la souffrance le dévaste.

– Injection d'huile camphrée, préconise le toubib, et vous l'attachez, qu'il reste tranquille.

On lui sangle les membres au sommier, on le seringue, une bouffée de chaleur l'embrase, il crève de soif.

« La boxe, ma boxe », régurgite-t-il dans un hoquet avant de s'abandonner à la fièvre.


2 juin 1923, THE MATCH. Après examen des médecins officiels, les deux hommes sont jugés aptes à combattre. Puis dernière formalité, le pesage : Johnny Kilbane et Eugène accusent grosso modo le même poids, la même taille, la même allonge.

Face au Français, l'Américain sait lui aussi ce qu'est l'adversité : sa mère décédée alors qu'il n'avait que trois ans, son père devenu aveugle quand il en avait six, soutien de famille dès l'adolescence et à l'instar de Criqui, le noble art comme unique rédemption.

Onze piges qu'il détient le titre mondial, un bail, mais il y a faille dans la cuirasse, il est resté plus de vingt mois sans boxer.

Sur la balance, il cache ce désavantage en narguant Eugène qui face aux photographes se fait violence pour ne pas lui mettre une praline.

Sitôt l'après-midi, la foule, quarante mille spectateurs se sont entassés dans les gradins.

17 heures 45, les boxeurs font leur apparition. Entouré d'un groupe de figurants en uniforme bleu-horizon chantant à tue-tête La Marseillaise – encore un plan oiseux de l'Irlandais [Tom O'Rourke, promoteur du match] ou d'Eudeline [manager du boxeur français] –, Criqui se fraie un passage entre les spectateurs du parterre.

La tension est à son comble, son entrée martiale, mais le public réserve une folle ovation à Kilbane qui à sa suite monte sur le ring sous un déluge ininterrompu de flashs au magnésium.

Présentation du speaker. Contraste saisissant, Johnny rigolard et Criqui livide, crispé, seul contre tous. Le public est un magma antagonique, jamais Eugène ne s'est produit devant une telle arène.

Eudeline débarrasse son champion de son peignoir, Mario lui masse les trapèzes. Gégène secoue la tête. Luce, mon bébé d'amour, tout ça c'est pour toi !

– En garde, box !

Présentation du combat entre Ledoux et Criqui, 1922

Premier round.

Ils s'observent, l'approche est tactique. Sur la défensive, aucun ne se découvre, introspection de part et d'autre des éventuels points faibles.

Criqui esquisse enfin une brusque attaque par des crochets, trop à distance cependant pour inquiéter l'Américain.

Fin de la reprise.

– Trop mou, trop frileux ! le tance son entraîneur. Léon, fais-lui de l'air avec la serviette !

Deuxième round.

Criqui reçoit un avertissement de l'arbitre pour coup bas mais fair-play, Kilbane n'en rajoute pas. Le combat reprend, quelques gauches réciproques non appuyés et l'échange se termine en eau de boudin. Au pointage, les deux adversaires sont à égalité.

Troisième round.

Johnny cherche le combat au corps. Bien campé sur ses jambes, Criqui qui redoute les jabs de l'Américain se dégage en latéral et riposte par des godilles que Kilbane parvient sans problème à esquiver.

Eudeline :

– Il bluffe les juges et toi tu fais la danseuse, tu es petit bras ! Fixe-le, et envoie la soudure !

– Coach, calmos, il est ruiné, j'vais abréger !

Quatrième round.

Kilbane s'efforce toujours de coincer Criqui qui contrairement à ce qu'il a affirmé lui laisse l'initiative, se contentant de parer une série de directs sans grande efficacité.

– Étends tes guiboles, s'angoisse Mario, ventile, bois, recrache, bouge pas, j'te mets de la vaseline ! Chope la colère, pète-le, ta femme, elle te regarde, on est tous avec toi !

– M'les brisez pas, s'énerve Eugène sur son tabouret, j'vous dis qu'il est mûr !

Cinquième round.

Criqui attaque enfin, déchirant la garde jusque-là hermétique de son adversaire. Au buffet, dans les côtes, puis il touche l'Américain au-dessus du menton.

Commotionné, pissant abondamment de la bouche, Kilbane rejoint cahin-caha son coin.

Pour le clan français, inutile à présent de jabouiner. Poche de glace magique sur les cervicales, bourrade, go mon champion, go !

Sixième round.

Johnny a senti le vent du boulet. Direct à la pommette de Criqui qui lui renvoie illico l'ascenseur d'un gauche de mammouth à l'estomac.

Johnny dans les cordes. Au rebond, Eugène le sèche d'un swing à la mâchoire. Johnny au tapis. Compté six il se relève dans le cirage et s'effondre aussitôt.

Criqui gueule cassée, gueule de fer, personne n'aurait parié le moindre pan de chemise sur lui et le voilà champion du monde des poids plumes !

Mario le porte sur ses épaules, mouvements de foule, échauffourée, le merdier, on l'extirpe non sans mal du barnum et debout dans une Chevrolet décapotable qu'O'Rourke a spécialement affrétée, escorté par des policemen motocyclistes, il quitte le Polo Grounds sous les vivats des New-Yorkais.

À chaque coin de rue la frénésie, les familles aux balcons, les gamins qui courent derrière la voiture, grimpent sur les marchepieds, s'agrippent aux ailes.

La presse notera le lendemain que le Frenchman a terrassé avec brio un Kilbane sur le déclin et qu'après Georges Carpentier, « Le vieux continent nous a donné la leçon en enfantant d'un nouveau demi-dieu ! »


« Gueule de fer » de Pierre Hanot est disponible à la Manufacture des livres.

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