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La fausse promesse des dispositifs anti-viol

Vernis détecteurs de drogue, boutons connectés et préservatifs dotés de dents – autant de technologies qui capitalisent sur la peur des femmes et promeuvent un faux sentiment de sécurité.

par Sirin Kale
06 Octobre 2017, 5:00am

Illustration de Lia Kantrowitz

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

« Inquiétez-vous moins, communiquez plus », peut-on lire sur la publicité de Revolar, un bouton de sécurité que vous pouvez attacher à votre porte-clés ou votre sac. Ce dispositif portable envoie votre position GPS à vos proches en cas de besoin. Appuyez une fois et ils sauront que vous êtes bien rentré. Appuyez deux ou trois fois et ils sauront que vous êtes en danger.

La vidéo promotionnelle de Revolar met en scène une femme à la manucure parfaite, qui attache l'élégant porte-clés en argent à son sac à main de créateur. Ensuite, une autre jeune femme vêtue d'une chemise en jean et de lunettes de style Wayfarer tient une banderole sur laquelle il est écrit qu'elle ne veut plus être une « statistique ». Il est évident que l'appareil cible les femmes – quatre des cinq personnes présentes à l'écran sont des femmes. Mais tout le monde n'est pas impressionné par le marketing de Revolar, ni par l'idée plus large qui voudrait qu'on puisse acheter notre liberté pour 60 dollars. Le message de la société ne pourrait pas être plus paradoxal et stupide.

Les dispositifs anti-viol n'ont rien de nouveau : ils sont en réalité extrêmement anciens, n'en démontre la célèbre ceinture de chasteté du XVe siècle. Plus récemment, une flopée de produits anti-viol ont été introduits sur le marché : un dispositif conçu en 1979 et placé à l'intérieur du vagin permet d'injecter un sédatif dans le pénis du violeur. « The Trap », inventé en 1993, est une poche en caoutchouc munie de lances en plastique qui, placée à l'intérieur du vagin, vient se resserrer autour de l'extrémité du pénis. En 2000, une chercheuse sud-africaine a inventé un tampon contenant une lame de rasoir afin de couper tout pénis importun.

De telles méthodes n'ont rien d'idéal, et ce, pour des raisons évidentes – d'abord, elles laissent aux femmes la lourde responsabilité d'empêcher un viol, ensuite, elles ne fonctionnent que lorsqu'il y a pénétration. Des innovations technologiques récentes destinées à prévenir les agressions sexuelles ont été conçues pour intervenir plus tôt, notamment en facilitant les appels et messages silencieux : l'application de sécurité Circle of 6, lancée en 2011, permet de demander rapidement de l'aide à vos amis lorsque vous vous sentez en danger.

Circle of 6 est en bonne compagnie : les boutiques d'applications sont désormais aussi bondées qu'un métro à l'heure de pointe. Il y a Watch Over Me, une application qui suit votre activité – par exemple quand vous courez – et envoie une alerte si vous ne vous connectez pas après avoir terminé votre jogging. Avec Scream Alarm, votre portable se met à pousser des cris avec une voix de femme lorsque vous appuyez sur un bouton, et Panic Guard allume votre caméra vidéo et votre alarme lorsque votre portable est secoué.

« Et si les femmes n'avaient pas besoin de porter un vernis à ongles spécial ou de tremper leurs doigts dans chaque cocktail pour ne pas être violées ? »

Mais comme l'ont souligné les critiques, ces applications et dispositifs anti-viol modernes continuent de considérer le viol comme étant de la seule responsabilité de la victime. Cette attitude insidieuse a fait son chemin dans de nombreuses autres innovations bien intentionnées en matière de lutte contre le viol – en 2014, par exemple, une équipe de recherche entièrement masculine de l'université d'État de la Caroline du Nord a remporté une subvention pour développer un vernis à ongles, Undercover Colors, qui change de couleur pour indiquer la présence de « drogues du viol » dans une boisson. De même, un bracelet anti-viol libère une mauvaise odeur lorsque son propriétaire est attaqué.

Tout comme Revolar, le vernis à ongles a suscité des critiques immédiates. Tout le monde n'est pas enthousiaste à l'idée d'utiliser son petit doigt comme touillette, sans parler du fait que ces technologies – qui sont généralement créées par les hommes – renforcent la notion dépassée selon laquelle les femmes devraient modifier leur comportement pour éviter le viol. « Et si les femmes n'avaient pas besoin de porter un vernis à ongles spécial ou de tremper leur doigt dans chaque cocktail pour ne pas être violées ? » s'interroge l'écrivaine et activiste Lindy West. « Si vous pensez que les femmes ne se donnent pas déjà assez de mal pour ne pas être violées, alors oui, ce nouveau vernis est génial », se moque l'auteure Kelly Oxford sur Twitter.

Aucune de ces technologies ne tend vers la solution la plus évidente pour mettre fin à la violence sexuelle – à savoir décourager les violeurs potentiels de commettre des actes d'agression sexuelle, que ce soit par le biais d'initiatives éducatives ou en aidant à attraper et poursuivre davantage de violeurs. Malheureusement, les produits comme celui-ci renforcent l'idée culturelle selon laquelle les femmes ne sont pas en sécurité et ont besoin de protection.

« Revolar capitalise sur la peur des femmes et promeut un faux sentiment de sécurité », affirme le Dr Fiona Vera-Gray, experte en violence sexuelle à l'Université de Durham. Elle souligne que, statistiquement, les femmes sont plus susceptibles d'être violées par des proches, et non par des inconnus dans la rue. « Cela renforce l'idée selon laquelle les femmes doivent avoir peur et recourir à ces produits afin que les hommes ne représentent plus de danger pour elles. »

Ces dispositifs portables renforcent-ils la culture sexiste et paternaliste qui veut que les femmes ne puissent pas se déplacer comme elles le souhaitent ? Ou bien reconnaissent-ils la triste réalité dans laquelle se trouvent les femmes et contribuent à résoudre ce problème ? Jacqueline Ros, fondatrice et directrice de Revolar, qui a conçu son produit après que sa sœur a été agressée sexuellement quand elle était adolescente, opte pour la seconde option. « Je soutiens à 120 pour cent les efforts d'éducation [pour réduire la violence sexuelle] », déclare-t-elle. Mais le changement culturel prend du temps, et entre-temps, elle souhaite aider les femmes à se sentir plus en sécurité. « C'est le pouvoir combiné de la technologie et de l'éducation. À chaque fois que vous ajoutez une personne sur Revolar, c'est une personne de plus qui est sensibilisée au fait que ses proches vivent dans un monde où ils ne se sentent pas en sécurité. »

Et s'il existait un moyen véritablement innovant de répondre aux agressions sexuelles, axé sur la prévention des actes de violence isolés ? C'est l'une des idées de Callisto, une nouvelle application qui permet aux victimes d'agressions sexuelles sur les campus d'université d'enregistrer et de dater leur agression. De là, elles ont trois options. Soient elles transmettent par mail leur rapport au responsable de leur école. Soient elles enregistrent leur rapport et décident de ce qu'elles en font plus tard (il est de toute façon daté afin de faciliter les recherches futures).

La troisième option est la plus novatrice. Les utilisateurs ont la possibilité de ranger leur rapport dans la catégorie « matching ». « Cela va permettre aux victimes d'entrer l'identité de leur agresseur dans le système, tout en sachant que cette information ne sera révélée que si un autre utilisateur de Callisto fait face au même agresseur », explique Anna Kim, responsable de la communication et du marketing chez Callisto.

Mettons que vous êtes agressée par un étudiant appelé Joe Brown. Vous signalez les faits sur le site de Callisto et intégrez le lien de la page Facebook de Joe dans votre rapport. Plus tard, une autre femme est violée par Joe et fait de même. Le projet Callisto envoie alors une alerte à l'administration de l'université : un prédateur sexuel se promène en liberté sur le campus.

Le fait est que la plupart des violeurs sont considérés comme des prédateurs en série, si bien qu'en ayant deux comptes indépendants et datés, les administrateurs pourront plus facilement enquêter. L'arrêt des violeurs en série peut également être considéré comme une mesure préventive précieuse : selon l'Atlantic, les créateurs de Callisto ont affirmé que l'arrestation de certains récidivistes à partir de leur deuxième victime avait permis d'éviter jusqu'à 60 pour cent des agressions sur le campus.

« Nous savons que la raison principale pour laquelle les victimes de viol signalent leur agression est qu'elles veulent protéger la communauté – elles ne veulent pas que ça arrive à quelqu'un d'autre », explique Kim. L'application web joue sur ce qui motive les victimes à en parler, ajoute-t-elle : la peur que leur agresseur n'attaque quelqu'un d'autre.

« Nous avons réfléchi à un moyen de réduire les obstacles rencontrés par les victimes désireuses de protéger leur communauté, de sorte que si elles ne veulent pas traverser ce traumatisme seules, elles puissent le faire ensemble », explique Kim.

« Mais ni un bouton connecté onéreux, ni un bracelet qui vous fait puer comme un putois ne vous garderont en sécurité, même s'ils vous aident à vous sentir en sécurité. »

Si le projet Callisto nous enseigne une chose, c'est qu'il est possible de créer une technologie qui répond à la violence sexuelle endémique sur les campus sans pour autant renforcer les mythes sur le viol. Mais pouvons-nous concevoir une technologie préventive dépourvue de mythes sur le viol ?

Les femmes ont été encouragées à modifier leur comportement pour éviter les viols depuis que le viol a été conceptualisé comme un crime. Plus récemment, les militants qui tentent de lutter contre les violences sexuelles ont réussi à inciter les hommes, plutôt que les femmes, à prévenir la victimisation à travers des ateliers de consentement et des initiatives éducatives. Mais il reste difficile de mettre au point des technologies anti-viol qui n'exigent pas que les femmes se comportent d'une certaine manière pour éviter d'être agressées – ou qui ne perpétuent pas les notions dépassées selon lesquelles les violeurs sont toujours des inconnus croisés dans des ruelles.

Nous sommes encore loin de la percée technologique qui nous permettra de lutter contre le viol à un niveau plus large et systémique, plutôt que de répondre aux incidences individuelles. Mais les experts dans le domaine de la violence sexuelle commencent à envisager à quoi cette technologie pourrait ressembler.

« Il y a une philosophe australienne, Moira Carmody, qui donne des cours d'éthique sexuelle à de jeunes étudiants, explique le Dr Vera-Gray. Elle apprend aux enfants à s'interroger sur leur prise de décision, à créer une culture de pensée radicale. Si une technologie de la sorte pouvait être appliquée aux adultes – sous la forme d'une application ou d'un jeu – cela pourrait réellement entraîner un changement. »

La plupart des applications et technologies que nous avons développéees aujourd'hui pour aborder les agressions sexuelles semblent très modernes, que ce soit les porte-clés en argent élégants ou les applications mobiles interactives. Mais ni un bouton connecté onéreux, ni un bracelet qui vous fait puer comme un putois ne vous garderont en sécurité, même s'ils vous aident à vous sentir en sécurité. Malgré leurs bonnes intentions, bon nombre de ces technologies perpétuent l'idée ancienne selon laquelle la prévention du viol est un travail de femme – sauf qu'elles revêtent désormais une facette féministe.