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Dans le quotidien des jeunes correspondants de guerre

« Je suis assez désensibilisé à la violence – je fais ça comme je couvrirais l’ouverture d’une maison de retraite dans une petite ville française. »

par Inès Khaldi
17 Octobre 2017, 5:00am

Jérémy André, Mosquée du Prophète Jonas à Mossoul, Irak, février 2017. Photo : Eli Sharro

Dans l'imaginaire collectif, le correspondant de guerre est un être débrouillard et intrépide. Sa vie est une succession d'aventures plus folles les unes que les autres, au cours desquelles il risque sa vie en permanence. Le reporter de guerre est libre, sans attache, et vogue là où bon lui semble au nom de la liberté et du droit à l'information. Cette figure presque mythique rappelle l'âge d'or de la presse, bien avant que les objectifs de trafic et de production de contenus ne deviennent les maîtres-mots de l'ensemble des rédactions.

Mais ça, c'est juste notre imaginaire. Comme souvent, la réalité est bien différente. Être correspondant de guerre consiste principalement à se mettre en danger, à attendre (beaucoup) et à boire (beaucoup aussi). C'est du moins ce que m'ont expliqué cinq reporters, avec qui je me suis entretenue pour en savoir plus sur leur quotidien, leurs rapports amicaux et familiaux, et ce qui les avait poussés dans cette voie.

Jérémy André, 32 ans, se trouve en ce moment à Erbil, au Kurdistan irakien

Je suis parti pour Erbil en 2016, après une énième proposition de CDD, pour des sujets qui ne m'intéressaient plus. Je ne suis pas passionné depuis toujours par le Kurdistan, et si je l'ai choisi, c'est avant tout parce qu'il y avait du travail pour les journalistes de presse écrite. Mon baptême du feu s'est déroulé le 29 mai 2016 : quand on est arrivé sur le front, un peshmerga a ramassé la tête d'un djihadiste qui venait de se faire exploser, et nous a crié : « On se bat pour l'humanité », en nous la présentant.

J'aime ce métier, mais comme tout le monde, je le fais pour gagner de l'argent et en vivre. Ce qui me motive, c'est la passion d'écrire sur une matière exceptionnelle. Je suis assez désensibilisé à la violence – je fais ça comme je couvrirais l'ouverture d'une maison de retraite dans une petite ville française. Je ne dirais pas que je suis là-bas pour porter la voix des sans-voix, comme le revendiquent certains collègues. Il y a des tonnes de journalistes sur ce genre de conflits. L'Irak, ce n'est pas du tout un trou noir de l'information. Il y a des guerres oubliées au Yémen, au Soudan du Sud et au Congo, par exemple, et c'est un autre métier que d'aller là-bas.

Il n'existe pas de journée type, mais il y a des cycles. Souvent, il y a une période de plusieurs jours voire de semaines de frustration : tu as du mal à vendre des sujets, il ne se passe rien, du coup tu es constamment en gueule de bois, étant donné que tu picoles parce que tu t'ennuies. Ce n'est pas forcément une vie faite d'aventures constantes – il y a des vraies périodes de latence.

On trouve deux types de journalistes sur le terrain : les jeunes qui galèrent et les reporters envoyés par leur rédaction qui ont beaucoup plus de moyens. Entre jeunes, on réussit en se serrant les coudes – et souvent avec l'aide des vétérans. Tout le monde se respecte. Les reporters envoyés par les rédactions ont de bien meilleurs accès, grâce au nom de leur média et parce qu'ils travaillent depuis longtemps sur le même terrain. Par contre, certains taisent clairement les problèmes de l'armée qu'ils suivent, afin de protéger leurs accès.

On fait beaucoup la fête entre journalistes, à Erbil particulièrement, car nous sommes beaucoup et il n'y a rien à faire. Il y a une vraie vie sociale entre journalistes, traducteurs et fixeurs. C'est plus difficile avec le reste de mon entourage – quand je rentre, je n'ai plus rien à dire, car je ne vis plus trop dans le même monde.

Le site de Jérémy André.

Laurence Geai, photographe, 33 ans, a couvert la Centrafrique, la Syrie, l'Irak, la Palestine et Israël

Laurence Geai, Mossoul, Irak, juin 2017. Photo : Andrea Dicenzo

J'ai commencé à m'intéresser aux territoires en conflit en 2013. J'avais envie de couvrir les révolutions arabes, mais j'étais déjà en poste dans une agence de presse TV. Puis en 2013, je suis allée en Syrie pendant une semaine avec un appareil photo. Je m'étais donné un an pour décider si c'était fait pour moi. La photo est le média que j'affectionne le plus – je me rappelle d'images qui m'ont marquée lorsque j'étais plus jeune, et il est vrai que parfois, une photo vaut mille mots. Dans mon métier, j'aime suivre l'histoire des gens et la raconter – que ce soit celle de civils ou de soldats. Le jour où je me serai lassée de raconter ces histoires, j'arrêterai. De même si je ne vends plus mes photos, car elles n'ont aucun intérêt si elles ne sont pas regardées.

La guerre, c'est finalement beaucoup d'attente – nous passons beaucoup de temps à établir des contacts. En revanche, il y a une vie vraie sociale sur le terrain car il y a beaucoup d'étrangers. On se connaît à peu près tous. Je sens un décalage avec mes amis qui ne sont pas dans le métier, mais ce n'est pas grave – la guerre n'est pas toute ma vie. Je me réadapte très vite à mon quotidien « normal » et je m'intéresse à énormément d'autres choses. Au niveau sentimental, j'avais un compagnon qui comprenait mes envies d'aller sur le terrain sans savoir pendant combien de temps je serai absente, car lui-même était journaliste. Pour moi, c'est important d'être en couple avec quelqu'un qui comprend ou connaît ton métier.

Le site de Laurence Geai.

Pierre Sautreuil, 24 ans, a couvert le conflit ukrainien

Pierre Sautreuil, bataille de Debaltsevo, Ukraine, 2015. Photo : Rafael Yaghobzadeh

Je suis devenu reporter de guerre un peu par hasard. Après ma première année en école de journalisme, j'ai démarré une césure d'un an en mai 2014. Je faisais un stage au Courrier de Russie à Moscou, mais tout s'est arrêté au bout d'un mois à cause d'un désaccord éditorial. Je me suis retrouvé sans visa – on m'a conseillé d'aller en Ukraine, et c'est ce que j'ai fait.

Au risque d'exagérer, je pense que les reporters de guerre n'existent presque pas. Les journalistes qui consacrent l'intégralité de leur carrière à la couverture de conflits dans le monde entier, comme C. J. Chivers ou Patrick Chauvel, constituent une minorité. La majeure partie – moi inclus – sont des journalistes en zone de guerre : soit des journalistes qui travaillent dans un pays où tout à coup éclate un conflit, soit des envoyés spéciaux de rédactions, soit des pigistes attirés par le conflit pour des raisons X ou Y : goût du risque, aventurisme, passion pour les enjeux, envie de faire progresser sa carrière… souvent un mélange de tout ça. Je ne vais pas choquer grand monde en disant qu'une guerre n'est pas un événement hors-sol, mais un phénomène politique. C'est pourquoi il faut comprendre l'histoire politique et la culture du pays où elle a lieu. Cela dit, travailler en zone de guerre exige aussi un certain nombre de connaissances très spécifiques, notamment en matière d'armement – c'est là que les années à jouer à Call of Duty s'avèrent utiles. Cette exigence technique est devenue cruciale, notamment en situation de « guerre hybride », où le matériel des belligérants est souvent le point de départ des enquêtes. J'ai pu par exemple illustrer la participation de la Russie à la guerre en Ukraine en révélant la présence de systèmes de défense antiaériens russes chez les séparatistes.

Je vais être honnête, je ne me levais pas tous les matins avec l'envie de risquer ma peau pour informer – ce n'est pas comme ça que ça marche. Ce qui m'a attiré dans le journalisme, c'est un certain mode de vie. J'aime être en reportage, j'aime le terrain de jeu intellectuel que représente l'ex-URSS, c'est un objet passionnant pour quiconque s'intéresse à l'histoire et à la politique. Du reste, les gens s'informent s'ils le veulent, je ne vais pas les juger s'ils n'ont pas envie de s'informer.

C'est tout de même un métier grisant et valorisant. Le reportage de guerre est vu comme une aventure courageuse et altruiste, car au service de l'information, une cause plus grande que soi. De fait, le regard des gens sur toi change et te donne une certaine reconnaissance. Tu rêves un peu ta vie, tu rentres dans un rôle de journaliste de guerre. Se mettre dans cette identité, c'est un mécanisme de défense : ça permet de prendre de la distance avec ce que l'on vit.

C'est difficile de revenir en France après une longue période sur le front. On s'expose à de vrais traumatismes, on tire sur une corde et elle peut craquer si on ne fait pas attention. Alors, il faut aller vider son sac chez un psy en revenant et apprendre à garder les pieds sur Terre. Tu vis quelque chose de tellement extrême qu'il faut faire attention à pas devenir un connard avec ceux qui t'entourent et qui n'ont pas vécu ça.

Capucine Granier-Deferre, photographe, 34 ans, a couvert l'Égypte, la Tunisie, l'Ukraine de l'Est et l'Irak

Capucine Granier-Deferre, place Tahrir au Caire, Égypte, novembre 2011. Photo : Corentin Fohlen

Je ne m'étais pas du tout destinée au métier de photographe de guerre. J'ai commencé par des études d'économie avant d'arrêter pour entrer en école de photographie. Durant mon cursus, j'ai rencontré des photographes qui sont partis couvrir les révolutions arabes et j'avais très envie de les rejoindre – mais je devais d'abord finir mes études. Une fois diplômée, je suis donc partie en Égypte. C'était déjà la fin des révolutions et la mise en place de nouveaux régimes. J'ai toujours été intéressée par les mouvements citoyens car j'étais (et je suis toujours) impressionnée par leur force : ils peuvent faire tomber un gouvernement et changer le cours de l'Histoire de leur pays. C'est vraiment ces mouvements qui m'ont donné envie d'exercer ce métier, mais aussi mon intérêt pour l'humain et ses interactions. Malgré l'amour que je porte à mon travail, il m'arrive souvent d'avoir envie d'arrêter parce que c'est parfois compliqué financièrement. Une sorte de ras-le-bol se crée avec l'accumulation – c'est fatigant d'être dans l'incertitude quant aux ventes de photos et de devoir se battre pour faire son travail.

En zone de guerre, on est coupé de notre réalité quotidienne – mais ça ne veut pas dire qu'on arrête de vivre. Comme tout le monde, on a besoin de relâcher la pression en rentrant. Donc lorsque l'on est dans une situation difficile, dangereuse et tendue, on a encore plus besoin d'avoir une vie sociale. Le terrain est aussi propice à la création de liens amicaux indéfectibles. Dans ces conditions, l'humain a plus que jamais envie de vivre, ce qui favorise les relations de tous types. C'est plutôt quand tu rentres en France que ta vie sociale se trouve modifiée. C'est une période un peu étrange. Quand je rentrais d'Ukraine, j'avais besoin d'être seule chez moi, de me réapproprier ma réalité. On peut se sentir en décalage avec son entourage, il faut en avoir conscience et éviter de s'enfermer là-dedans. On pourrait imaginer qu'être correspondant de guerre et l'envie de fonder une famille sont aux opposés, mais avec le temps, j'ai compris que non. Il y a quatre ans, je ne pensais qu'au travail. Maintenant, j'ai rencontré quelqu'un et j'ai envie d'avoir des enfants. Je n'arrêterai pas de bosser, mais je sais qu'il y a des ajustements à faire : partir moins longtemps, prendre moins de risques – il y a aussi plein d'histoires à raconter en dehors des zones de combat.

Le site de Capucine Granier-Deferre.

Pierre Terdjman, 38 ans, a couvert Israël, la Palestine, la Libye, la Centrafrique, l'Afghanistan, la Géorgie, Haïti et les révolutions arabes en Égypte et en Tunisie

Pierre Terdjman, Centrafrique, 2014. Photo : Michael Zumstein

Je suis devenu photographe en zone de guerre un peu par hasard. J'ai rencontré des photographes aguerris lors d'un voyage en Israël. Je m'y suis intéressé, ils m'ont tout appris puis m'ont mis en contact avec des agences. Ce qui m'a motivé et qui me motive toujours, c'est de voir au plus près ce qu'il se passe et de témoigner. J'ai besoin de donner un vrai sens à ce que je fais – si le travail était juste une question de revenu, je ferais autre chose. C'est une passion et un engagement. Quand je suis sur le terrain, je vais chercher l'information : je me balade et je reste constamment à l'affût d'un événement. Forcément, il y a de l'attente, c'est inévitable.

Quant à la vie sociale, elle est nécessaire en France comme sur le terrain. Je ne suis pas du genre à trop faire la fête sur le terrain, je pars par tranche de deux mois maximum donc je reste concentré et en forme durant toute cette période. Ça m'arrive de nouer des amitiés, mais plutôt avec des locaux.

Le site de Pierre Terdjman.

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