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Illustrations : Cat O'Neil pour VICE

Dans les coulisses du Funambus, cocon et infirmerie pour les travailleurs du sexe

ParElsa GambinillustrationsCat O'Neil

À Nantes, un véhicule hybride fait escale sur des lieux de prostitution afin de conseiller et écouter ceux qui en ressentent le besoin.

Illustrations : Cat O'Neil pour VICE

Alice a des lentilles si bleues, si grandes, que le regard de son interlocuteur est forcément attiré par cette couleur artificielle. Deux océans qui vous fixent, qui s’animent lorsqu’elle sourit. À 27 ans, Alice, travailleuse du sexe transsexuelle, raconte son histoire avec un calme olympien, et ses connaissances de la prostitution n’ont pas de frontières. D’origine équatorienne, Alice est passée par la Hollande, puis l’Espagne et la France – plus précisément à Nantes, où je l’ai rencontrée. Elle retourne souvent en Espagne, pays où elle est domiciliée et paye ses impôts. » Une voyageuse du sexe, qui assume « avoir choisi ce métier, depuis [ses] 18 ans » et longtemps fait du bénévolat dans des associations LGBT en lien avec le travail de la nuit. Son parcours lui permet aujourd’hui de déceler les embûches, mais aussi d’avoir une vue d’ensemble du monde de la prostitution.

Gabriella, elle, a 24 ans. Son visage doux, serein, son assurance quand elle parle, contrastent avec son jeune âge et son vécu. Avant de devenir animatrice de prévention, salariée de l’association Médecins du Monde, elle a été travailleuse du sexe. Dans les locaux de l’association, aux heures de permanence, au milieu des affiches sur l’anatomie féminine et des étagères pleines de préservatifs, masculin ou féminin, la jeune femme montre un gode jaune en silicone qui lui sert, la nuit, lors des maraudes du bus, pour expliquer « aux nouvelles » comment se place une capote. Le programme de réduction des risques et de promotion de la santé, qui date de 2000, est aujourd’hui son quotidien. Médecins du Monde s’adresse à toute personne recourant à des relations sexuelles tarifées. Constatant, au gré des rencontres, une profession parfois consentie et assumée, mais aussi, bien sûr, souvent contrainte ou exploitée.

L’organisation souhaiterait que les politiques publiques soient en mesure d’appréhender cette diversité. L’imaginaire collectif pense, à raison, que les travailleurs du sexe sont exposés au risque d’infections sexuellement transmissibles dont le VIH et l’hépatite B. Mais oublie souvent que ces femmes peuvent être concernées par d’autres problèmes, grossesses non désirées, cancer du col de l’utérus, manque de suivi des grossesses et du post-partum. De plus, la confrontation régulière à des actes violents limite leur capacité à se protéger et à imposer le port du préservatif. Comme toute grande ville, Nantes n’échappe pas à la recrudescence de ces violences, qu’elles soient physiques ou psychologiques. La fréquence des violences, dont les viols, auxquelles sont confrontés les travailleurs du sexe, augmente les risques de pathologies physiques et de souffrances psychologiques. La prévention que s’applique à mettre en place Médecins du Monde concourt à un mieux-être de cette population en danger.

« Même si, on le sait bien, nous ne rencontrons qu’une partie de la partie visible de l’iceberg », regrette Irène Aboudaram, coordinatrice pour l’association à Nantes. Ainsi, en 2016, l’association a rencontré plus de 300 personnes dans la ville. « Un chiffre qui ne veut pas dire grand-chose. La prostitution est très présente sur Internet, et, de plus, cela concerne une population très mouvante, qui reste souvent assez peu longtemps dans la même ville ». « Le travail de la rue est très dangereux », confirme Alice. Les problèmes sont nombreux, les tensions et les bagarres aussi. » En Espagne, elle a fréquenté un peu les maisons closes, plus sûres. Elle n’a pas aimé Paris, explique que « les très grandes villes sont stressantes, on y est en insécurité permanente. Puis on entend parler d’autres villes, plus petites, et on constate que c’est mieux pour nous. »

Il y a quatre ans, Gabriella a quitté le Nigéria pour la France. Elle ignorait alors jusqu’à l’existence des moyens de contraception. Elle ne savait pas qu’elle serait dans l’obligation d’en utiliser « pour rembourser sa dette et payer l’avion de ceux qui l’ont fait venir. » Cependant, celle qui souhaitait « changer sa vie, son avenir, en allant à l’école apprendre de nouvelles choses » pose aujourd’hui sur son parcours un regard sans regret. « Quand je suis arrivée à Paris, je n’avais pas le choix au début, pas d’avis à donner. Une fille m’a montré comment négocier avec les clients. J’avais honte. Elle me surveillait. » La jeune femme rencontre un homme, se saisit de l’occasion pour aller à Nantes. « Lui ne voulait pas que je bosse dans la rue. » Mais après une séparation, retour à la case départ. Entre temps, Gabriella a fait sa demande d’asile. Les rendez-vous sont espacés, longs à obtenir. « J’ai aussi fait une demande pour un centre d’accueil de demandeurs d’asile. Il y avait plus d’un an d’attente. »

Sur son chemin, une nuit, elle croise le Funambus de Médecins du monde, en maraude plusieurs fois par semaine. À son bord, une intervenante santé et une animatrice en prévention. « Cela nous permettait d’être au chaud, de boire un thé ou un café. On discutait. » Si Gabriella reconnaît que « le lien avec l’asso s’est créé grâce au Funambus, qui va là où il y a des filles », elle insiste aussi sur le fait que le contact, au début, était difficile. « On me répétait souvent : fais gaffe aux blancs, tout le monde travaille avec la police. » Le Funambus, lui, va se garer loin des policiers, pour donner confiance aux filles. Gabriella observe, comprend que l’association n’est là que dans l’intérêt des filles et ne travaille pas avec la police.

Pour la jeune femme, la rencontre avec l’association est un tremplin. On l’aide pour ses démarches administratives. Les acronymes se succèdent. ATA – allocation temporaire d’attente – puis ADA – allocation pour demandeur d’asile. Gabriella finit par avoir une place en centre d’aide aux demandeurs d’asile, à quatre dans un appart et deux par chambre. Une association propose des cours de français. « J’ai sauté sur l’occasion, moi qui aime bien étudier. » La jeune femme arrête alors de travailler dans la rue, cherche d’autres emplois, « grâce à une bonne association, on m’a aidé à chercher du boulot, pour le maraîchage, le muguet… » La nouvelle nantaise reçoit le récépissé administratif qui lui permet de travailler.

« Il y a beaucoup de personnes qui ne connaissent pas les moyens de contraception. Quand la plupart de ces femmes arrivent, elles ne savent rien, comme moi à l'époque. J’ignorais qu’il existait des préservatifs, des dépistages. » – Gabriella

En 2015, Gabriella, forte d’une situation stabilisée au regard du séjour, devient bénévole dans le Funambus. « Je voulais aider. » Puis, elle apprend que Médecins du Monde recherche une nouvelle animatrice de prévention, une jeune femme qui connaît bien la rue. Plus à l’aise avec son français, Gabriella postule. L’embauche est retardée par des administrations toujours plus lentes, qui tardent à lui accorder les papiers. Fin 2015, la jeune nigériane est toujours coincée par le diable administratif.

En février 2016, elle obtient enfin le statut de réfugié. Deux mois plus tard, elle intègre « le programme sex work » de Médecins du Monde. Et le Funambus, de l’autre côté, cette fois. Trois maraudes par semaines, du mercredi au vendredi : « Au départ, c’était dur avec les filles que je connaissais. Elles pensaient que parce que j’étais nigériane, j’allais tout raconter à d’autres nigérianes. Mais non, il y a la confidentialité ! » Chaque soir de maraude, l’animatrice rencontre des femmes « qui ne parlent ni anglais, ni français. Dans le bus, on leur demande si elles apprennent la langue. On les envoie vers les assos adéquates. »

Alice confirme que son travail l’a également aidée à s’intégrer. Elle prend des cours de français depuis quatre ans. Pour elle, c’est important de bien parler, de se débrouiller. Le bus, elle le fréquente, elle apprécie son rôle de prévention, de protecteur de la santé, sa distribution de préservatifs.

Gabriella est contente de pouvoir venir en aide aux femmes dehors qui font encore ce boulot qu’elle a quitté. « L'association pratique ‘l’aller vers’. C’est important de pouvoir discuter santé, contraception, médecin traitant, au chaud dans ce bus avec un café ou un thé offert. » Les maraudes sont là pour donner les bonnes informations, sur les IST, les pratiques. Le gode jaune en silicone, lui, est présent à chaque nouvelle rencontre. La démonstration du préservatif est primordiale : « Il y a beaucoup de personnes qui ne connaissent pas. Quand elles arrivent, comme moi, la plupart de ces femmes ne savent rien. On part de zéro. J’ignorais qu’il existait des préservatifs, des dépistages. » Le bus propose parfois un thème par maraude. « Elles discutent autour de ce thème, posent des questions. Nous, on rectifie les idées fausses. »


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Aujourd’hui, Alice a appris à bien se débrouiller dans son métier, elle apprécie d’être indépendante. Elle a chaque jour l’impression d’apprendre quelque chose de neuf, et se méfie, car « contrairement à ce que pensent certaines personnes, c’est tout de même un métier difficile. Tu ne sais pas sur qui tu peux tomber. » La jeune femme est aussi extrêmement lucide, elle qui relève en toute conscience la dimension sociale de la prostituée. « Elle vient combler une fonction sociale dans la société. On essaye de faire notre travail le mieux possible, pour que le client soit bien. Nous avons un rôle de confident. Certains clients cherchent juste un peu d’amour. D’autres ne peuvent pas exprimer leur sexualité, leurs fantasmes avec leur entourage. Alors ils cherchent ce qui leur convient. Une femme, un trans’, un homme. Et puis, parfois, on maintient aussi la santé mentale de certains hommes, en leur permettant d’extérioriser leurs perversions. Sans les prostituées, ils pourraient flancher. »

Alice est une travailleuse indépendante souvent en déplacement. Malgré la distance avec l’Équateur, où se trouve toujours sa famille, la jeune femme suit l’évolution de son pays sur les droits LGBT, et les décisions de l’ancien président, Rafael Correa, qui a aidé à cette évolution : « auparavant, il existait beaucoup de discriminations en Équateur. Je ressens moins ces discriminations en Europe. » Avec un certain humour, non dénué de gravité, elle explique également que la prostitution s’applique sans distinction de race ou de pays. Mais pour elle, ce qui prédomine est réellement le rôle social de la prostituée. Elle raconte ces rencontres incongrues, ces hommes fâchés avec leurs femmes qui lui demandent conseil, ces hommes pas très doués au lit qui se sentent mieux après, et, surtout, ces hommes en souffrance, « obligés de cacher leur véritable sexualité à des familles parfois conservatrices. » Alice est déçue et agacée de l’hypocrisie de la société autour de la sexualité. Elle perçoit les prostituées comme salvatrices, une échappatoire à ce mensonge ambiant. Mais elle rit, en parlant de ces « Français polis, qui les appellent les filles de joie. »

Elle s’étonne que dans beaucoup de pays, « la prostituée n’a droit à rien », elle qui a la sensation de faire partie intégrante d’un état, d’un pays, d’une société. Celle qui peut « offrir des câlins mais pas de l’amour » soupire à l’évocation de politiques mauvaises, voire dangereuses, pour les travailleurs du sexe. « Je comprends qu’il faille arrêter des mafias, mais ce n’est pas la bonne solution ». Pour elle, l’idée serait que les politiques arrêtent de parler à la place de toutes ces personnes, mais qu’ils leur demandent, à elles, ce qu’il faut modifier.

Dans les locaux de Médecins du Monde, Gabriella me dit qu’elle ne regrette rien. « Chacun a son histoire de vie. Moi, je voulais juste vivre ma vie comme je l’entendais. Je ne savais pas que la prostitution existait avant. Sans papiers, il n’y a pas de solution. Mais j’ai su ensuite que je voulais arrêter, que c’était le bon moment. » Certaines filles arrêtent donc, d’autres choisissent de continuer, même quand elles ont leurs papiers. Pour Gabriella, la parenthèse est bel et bien derrière. « C’est maintenant que ma vie commence. »

Médecins du Monde tient à ce que ces animatrices de prévention sachent de quoi elles parlent, avoir en commun avec le public concerné l’expérience du travail du sexe et de la migration. Le Funambus rassure, prévient, écoute. Irène Aboudaram, coordinatrice à Médecins du Monde, rappelle la position « ni abolitionniste ni prohibitionniste » de l’association. Simplement, la prostitution existe, il faut donc se préoccuper de la question de la santé publique. Ce qui n’empêche pas d’interroger l’impact des lois. « Et pour protéger les personnes, il faut avant tout écouter les premières concernées. Aujourd’hui, elles ne sont même pas impliquées dans les projets de loi ! D’autant que la prostitution est indissociable des questions de migration et de précarité. » La santé est donc le leitmotiv de Médecins du Monde, qui ne lâche rien pour venir en aide à toutes celles et ceux qui se prostituent.

Mais l’association n’a pas vocation « à intervenir sur la durée, seulement à mettre un dispositif en place lorsqu’une problématique n’est pas prise en charge » explique la coordinatrice. Alors Médecins du Monde a fait en sorte qu’un dispositif pouvant être pérenne puisse prendre le relais. Mêmes salariées, même Funambus, mêmes enjeux de prévention et de réduction des risques, ainsi est née, en avril dernier, l’association PALOMA (Plaidoyer – sAnté – Libertés et droits – RéductiOn des risques – eMpowerment – communAutaire).

PALOMA est indépendante, libre d’exister aussi longtemps que les prostituées, quelles qu’elles soient, auront besoin d’elle et de ses conseils. Surtout, le « communautaire » signifie que l’association tient à impliquer le plus possible les travailleurs du sexe dans la gestion de l’association et les prises de décision. Alice a d’ailleurs été élue au conseil d’administration. Un moyen de donner la parole à celles et ceux qui ne veulent plus que les politiques décident à leur place.

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