Un dessin par an depuis la mort de Jérôme Bosch, il y a 500 ans
Dessins : Damien MacDonald
Culture

Un dessin par an depuis la mort de Jérôme Bosch, il y a 500 ans

Damien MacDonald a rendu hommage à l’univers psychédélique du peintre néerlandais avec une imagination non moins féconde.
16.2.17

On vous a beaucoup parlé de Jérôme Bosch, pour rappeler le mystère qui entoure le peintre néerlandais, faire analyser son œuvre ou la découvrir en réalité virtuelle, mais surtout, pour lister l'influence énorme que l'auteur du Jardin des Délices a eu, et continue d'avoir, sur les artistes. Et comme on célèbre cette année les 500 ans de sa mort, les hommages n'ont pas manqué. Il en est un qui nous a particulièrement marqué : celui de l'artiste Damien MacDonald, qui s'est lancé le défi de réaliser autant de dessins qu'il y a d'années qui nous séparent de la disparition du peintre, vers 1516. 500 croquis à l'encre de Chine sont nés de l'imagination féconde de ce dessinateur touche-à-tout, qui considère son métier comme « une feuille de papier et une plume, un petit cadre qui permet d'imaginer de vastes territoires ». Ses créations monochromes ont envahi les murs de la galerie 24b, dont les espaces d'exposition se déploient en grande partie dans l'ancienne crypte de l'église Saint-Roch, dans le 1er arrondissement de Paris. Cowboy aux ailes de chauve-souris, mâchoire de monstre servant de balançoire, interprétation moderne du combat de l'archange Michel contre le diable, scènes de luxures… Le symbolisme est riche et complexe, empruntant autant à l'iconographie populaire que mythologique, tout en offrant une pure récréation visuelle. Un univers fascinant, à pénétrer dans sa globalité ou à apprécier par touche, qui nous a donné envie de contacter son auteur.

VICE : Tout d'abord, d'où est née l'envie de célébrer les 500 ans de la mort de Jérôme Bosch ?
Damien MacDonald : Habituellement, je ne suis pas très preneur de la mode des commémorations dans le domaine de la culture. On sent le consumérisme poindre derrière les centenaires par-ci, les bicentenaires par-là. En réalité, la surcharge d'information a profondément changé notre rapport à l'histoire de l'art. Nous avons désormais besoin d'un prétexte pour attirer l'attention de nos concitoyens sur tel ou tel aspect de notre passé. Quand j'ai appris le symbolisme de la date, au début j'étais un peu rétif. Mais c'est une œuvre qui me passionne et qui surtout me paraît essentielle pour notre époque.

En plus l'année a été particulièrement riche pour les amoureux de Bosch ! Une nouvelle toile du maître a été authentifiée à Kansas City : c'est une Tentation de Saint Antoine. J'étais surexcité. J'ai appris la nouvelle avant de voir l'œuvre. Mon imagination est partie à toute vitesse. Toutes mes résistances étaient tombées. C'était trop tentant de rentrer en dialogue avec un fantôme que j'aime passionnément. L'idée de faire 500 dessins pour célébrer les 500 ans qui venaient de passer m'est apparue évidente.

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En quoi cet artiste vous a-t-il particulièrement marqué ?
Bosch a fait des œuvres qui déstabilisent tout le monde. Même les historiens de l'art les plus réducteurs, ceux qui n'hésitent pas à passer au rouleau compresseur les aspérités des chefs-d'œuvres, se retrouvent impuissant face à cette débauche d'hybrides. On ne peut pas l'enfermer dans une analyse. Il est politiquement très incorrect. Il se moque de tout le monde, les riches, les pauvres, les clercs, les lettrés, personne n'est épargné par son humour. Et en même temps, pour ceux qui veulent plonger dans ses méandres, on sent une sincérité spirituelle. Très tôt, je me suis reconnu dans cette forme d'anarchisme spirituel.

Vous lui rendez hommage à travers 500 dessins à l'encre de chine qui, s'ils sont aussi riches et complexes que ceux du peintre néerlandais, font l'économie de la couleur. Pourquoi ce choix du noir et blanc ?
Je suis tout à fait obnubilé par le noir et blanc. Cela ne me vient pas particulièrement de l'histoire de la peinture ou du dessin, mais plutôt du cinéma. J'aime passionnément le cinéma en noir et blanc, car même si la scène filmée est d'un réalisme complet, cette manière de filmer projette immédiatement dans l'impossible. Bosch est évidemment un grand coloriste. Mais l'aspect de son œuvre avec lequel je voulais entrer en dialogue c'est plutôt son usinage de l'impossible. Le noir et blanc s'imposait donc dans ce cas-ci. Mais il y a une minuscule touche de couleur dans la multitude de dessins. C'est une goutte d'or entre les doigts d'une Aphrodite qui a les ailes d'Hermès qui pousse sur ses tempes. Une goutte d'or, qui est comme le condensé alchimique des 500 œuvres au noir.

Ces dessins ont-ils été réalisés spécifiquement pour cet événement ou retrouve-t-on également des œuvres précédentes (je pense à l'exposition passée « Dessiner l'invisible ») ?
Toutes les œuvres présentes dans l'exposition ont été dessinées pour l'occasion, et sont des œuvres originales inédites. Elles forment un tout, comme un organisme. Mais il apparaît dans une partie des dessins des motifs qui viennent de mes travaux antérieurs. L'idée n'était pas forcément de faire des citations de moi-même, mais plutôt d'amener dans le dialogue les choses qui me constituent.

Dans une vidéo où vous présentez cette série, vous évoquez un problème de temporalité au sein de notre société. Les Délices travaille d'ailleurs sur cette notion : on peut parcourir ce travail très vite dans toute sa globalité ou passer des heures et des heures à en observer les moindres détails. Vous-même, combien de temps avez-vous passé à réaliser tous ces dessins ?
Je ne sais pas très bien combien de temps j'ai passé à dessiner ces œuvres. Elles sont le fruit des souvenirs conscients que j'ai de mes trente sept années de vie dans cet univers-ci. D'une certaine manière j'ai mis cinq cent ans. En temps habituel je crois qu'il s'est écoulé entre trois et six mois pour l'élaboration de ce travail, ce qui bien entendu représente une somme colossale de nuits blanches.

Vous entourez votre production de multiples références littéraires, qu'en est-il de vos influences visuelles ? Outre celle, évidente, de Bosch, quels autres artistes vous ont inspiré ?
Il est impossible d'être exhaustif. Des mangas de Tezuka jusqu'aux allégories de Giovanni Bellini, des monstres d'Aubrey Beardsley aux fées d'Ivan Bilibine, des distorsions fétichistes de Bruno Schulz aux gravures d'Hans Bellmer, des gargouilles de Fussli aux aventures de Corto Maltese, en passant par les Meidosems d'Henri Michaux et le little Nemo de Winsor McCay… Je ne mets pas de frontières entre les genres et les époques. Le trait de Moebius et celui d'Hokusai me paraissent tous deux parler d'une même modernité… Je suis sous l'influence de Peter Greenaway, de Tarkovski, de Jim Jarmusch, d'Ernst Lubitsch ou de Giorgio de Chirico… Et bien sûr il y a l'influence puissante de tous les artistes qui sont mes proches !

Dans Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, auquel vous faites directement référence, il y a trois "espaces" — le paradis, la « Terre » et l'enfer : où se situeraient vos créations ? Faites-vous une différenciation similaire ?
Le panneau central du Jardin des délices concerne « l'humanité avant le déluge ». Je trouve que cette minute avant la catastrophe est un point de vue très intéressant. En tant qu'artiste se placer en des points de bascule permet de chercher l'essentiel. Ce point de vue de « juste avant l'apocalypse » nous permet de poser des questions fondamentales. Notamment sur la folie. Je crois que nous ne questionnerons jamais suffisamment cette frontière. En se plaçant sur ce point de bascule les artistes passent souvent pour fous, mais en réalité ce que l'on fait c'est montrer la folie de notre époque.

Votre série intègre-t-elle une dimensions spirituelle ?
Oui tout à fait. C'est même son essence. Je vois l'œuvre comme une quête initiatique. Dans mon labyrinthe onirique, les préceptes alchimiques me servent de phares. Je ne veux succomber à aucun dogmatisme. Je me nourris autant des Évangiles que des Védas, du Y-Ching que de la voie tantrique.

Vous dites « Jérôme Bosch est la drogue la plus puissante que j'ai jamais prise » : pouvez-vous développer ?
Je parle bien sûr du côté psychédélique de la drogue, pas de son aspect mortifère de consommation capitaliste et récréative. Être sous l'influence d'un artiste c'est accepter de voir le monde comme lui. En fait je crois que les œuvres d'art efficaces sont des substances naturelles, non invasives, qui fonctionnent par contamination positive. Et cela peut beaucoup nous aider en faisant muter notre vision du monde. Car l'œuvre est comme une méditation en mouvement, mise en acte.

Je vois. Merci Damien.

« Les Délices » est à voir à la galerie 24b, à Paris, jusqu'au 18 mars 2017. Toutes les infos ici.
Et pour retrouver le travail de Damien MacDonald, dirigez-vous par .

Marie Fantozzi est sur Twitter.