Culture

Paris, côté fange

Avec « Paname Underground », Johann Zarca signe un roman sur les bas-fonds de la capitale. Nommé pour le prix de Flore, il a accepté de nous filer le premier chapitre.
19 octobre 2017, 4:45am
Photo fournie par les éditions Goutte d'Or

Mec de l'Underground, Boss de Boulogne, écrivain adoré de l'intelligentsia, Johann Zarca a pas mal fait parler de lui au cours des dernières années, tant son style argotique et ses récits crapuleux tranchent avec la production calibrée du merveilleux monde de l'édition hexagonal. Aujourd'hui, le trentenaire accède à une consécration de plus, en étant nommé parmi les cinq finalistes du prix de Flore – une récompense attribuée par le passé à Michel Houellebecq, Virginie Despentes ou encore Simon Liberati – pour son Paname Underground, une plongée sans chichis dans un Paris interlope, sexuel, drogué, et cruel, mêlant souvenirs de jeune squatteur paumé et inventions romanesques.

Désormais publié aux toutes jeunes éditions Goutte d'Or, Zarca n'a jamais changé son fusil littéraire d'épaule. Rustre, évitant les circonlocutions et les digressions, le romancier revendique un style reconnaissable entre mille. Il a gentiment accepté de nous filer le premier chapitre de Paname Underground, qu'on vous incite fortement à parcourir – avant, évidemment, de filer acheter le bouquin chez votre libraire préféré.


Chapitre I

Saint-Denis Street

Il est presque cinq du mat et le périmètre est désert, hormis les quelques morfals agglutinés au loin devant le grec de Reda. C'est fou ce que le tableau a changé en dix piges. À l'ancienne, les sex-shops fleurissaient encore dans la rue mais l'avènement des sites de cul en streaming a fini par flinguer une partie du business. Heureusement pour Saint-Denis Street, des boutiques spécialisées ont survécu à ce déclin et les tapins – traditionnelles sexagénaires, renoies et chinoises plus fraîchement installées dans la capitale – tiennent toujours le pavé, de Stras-Saind [Strasbourg-Saint-Denis, note de l'éditeur] à Châtelet.

J'éclate une Malbac. Le Uber de Dina s'arrête devant moi, ma frelonne s'éclipse de la gova et, surexcitée, vient me galocher sans retenue. Je la chope par la taille, l'admire comme un loveur : du violet flashy sur la bouche, du rimmel plein la gueule mais ce genre d'artifices me plaît. Une longue crinière noire rasée d'un côté, une dizaine de piercings aux oreilles, un au zen, un à la lèvre inférieure, sur la langue et sur le clito, ma belle se paye une jolie ganache bien dessinée, quoiqu'un peu consumée – quelques carreaux sous les yeux et des chicots jaunâtres.

Mince, Dina traîne une silhouette de sportive, un cul bombé et des longues jambes musclées. Une chance de la nature vu que ma reusse n'en branle pas une. Juste un petit blème : un bide gonflé, squatté par une future pisseuse qui naîtra dans quatre mois. Dina l'a conçue avec son mec, Kays, un gars de Château-Rouge.

– On y va ? s'impatiente la sista.

– Attends, j'finis ma garot !

– Vas-y, du coup j'en allume une...

Dina dégaine une clope de pétasse – longue, fine et mentholée –, la porte à son bec. Sur le trottoir d'en face, Patrick, le proprio du sex-shop 111, jette la sienne dans le caniveau, m'adresse un sourire de faux-derche avant de tourner les talons et de disparaître dans sa boutique de chbèb. Je n'ai jamais pu encadrer cet enfoiré de soixante berges aux tifs longs jusqu'aux épaules et à l'air pédant.

L'été où je taffais au sex-shop 23 – à l'époque, j'écrivais Le Boss de Boulogne [Premier roman de Zarca paru en 2014 aux Éditions Don Quichotte, note de l'éditeur] –, ce gratteur me taxait tout le temps, une garot par-ci, deux euros par-là, un pilon, un trait... Un crevard, quoi !

– Tu m'attends là ! je préviens Dina. Juste deux secondes...

– Quoi ? Tu vas m'laisser en plan comme ça, dans la rue Saint-Denis ?

– Nan mais deux secondes !

J'abandonne ma petite sur le trottoir, traverse la rue et m'engouffre dans le 111, ce sex-shop orienté gay, bi et trans, SM, extrême et bizarre. Une taule pouilleuse équipée de cabines privées.

– Salut Zarca ! m'accueille Patrick, planté derrière la caisse de son bouclard.

Au-dessus de lui, une télé diffuse une baise hard entre un jeune type blondinet et une baraque moustachue fringuée d'une combi en latex.

– Salut Patrick !

– J'la connais, ta gonzesse. Elle fait l'entraîneuse à Pigalle, pas vrai ?

J'ignore sa remarque.

– Patrick, file-moi du Poppers, s'te plaît.

– Lequel ?

– Le Jungle Juice.

– Tout d'suite, et c'est cadeau.

Il récupère un flacon de Pops dans une vitrine et me le dépose sur le présentoir.

– Pourquoi t'ouvres aussi tôt ? je le sonde. Il est cinq plombes du mat !

– Il y a une clientèle du matin, entre ceux qui viennent s'acheter un article avant d'baiser et ceux qui veulent mater un porno après leur soirée. Qu'est-c'que tu crois ? Sans mes horaires d'ouverture, j'aurais déjà fermé mon bazar. Tu sais, tenir un sex-shop de nos jours, c'est pas évident et faut s'lever d'bonne heure.

Je le remercie, attrape le flacon de Jungle Juice et m'arrache de sa boutique. Dina, abritée sous le porche du Club88, écrase son mégot.

– C'est bon Zarca, on y va?

– Yes !

Bras dessus, bras dessous, nous entrons au Club88.

Le Club88 est le plus grand sex-shop de la rue Saint-Denis et sans doute l'un des plus réputés de Paname avec le Sexodrome de Pigalle. Au rez-de-chaussée, le club propose des DVD porno aux clients, des sextoys et de la lingerie érotique ainsi qu'un coin peep-show aux hôtesses toutes plus bandantes les unes que les autres.

Les cabines de visionnage occupent le deuxième étage. Avant l'ère du streaming, je venais mater des scènes de boule dans ces placards, un splif à la main gauche, mon chibre dans la droite, le ben rabaissé jusqu'aux chevilles et un Kleenex sur le bide. Parfois, je me retenais même de cracher la purée pour terminer le taf dans une talonneuse de Saint-Denis Street. En vrai, la bonne époque.

Au dernier étage, le fameux Love Hotel pour les bouillaves extraconjugales et les couples venus pimenter leur sexualité. Dina, va piger pourquoi, a opté pour la chambre Las Vegas. Je préférais l'Orientale, moins bling-bling, La Cabine du capitaine avec sa barre de pole dance ou éventuellement la Polar avec ses néons « HÔTEL », ses peintures murales de détectives à l'ancienne et ses affiches évoquant les pulps des années 20 mais par galanterie, j'ai laissé choisir la frangine.

Devant le pieu, l'écran branché sur la chaîne 742 balance une scène anale. On toque à la porte. Je m'empresse de l'ouvrir, pieds nus et torse poil, débande illico en découvrant Mouss – renoi minuscule à la gueule recouverte de chtars.

– T'as commandé une bouteille de champagne ?

– Ouais Mouss ! Cimèr mon pote !

Je récupère son chariot, referme la lourde derrière moi. Dina, les yeux rivés sur la télé, se cambre en doggy sur le plumard. Le derche bien relevé, elle a gardé ses talons de hardeuse aux pieds. Elle sait m'exciter, même si j'essaye d'occulter son bide gonflé. De manière générale, les meufs en cloque ne me branchent pas du tout.

– Dina, j'm'en bats les steaks, t'as voulu du champagne, c'est toi qui raqueras la boutanche. T'es ouf, 80 dolls, j'les ai pas !

– Ta gueule Zarca ! elle me rembarre aussi sec. Espèce de rapiat, t'as aucune classe !

Je pousse le chariot jusqu'au bord du pieu, débouche la teille. Je m'apprête à remplir les deux flûtes, Dina m'arrache le champ' des mains et se le tise au goulot.

– Et après c'est moi qui manque de classe ! je la tacle. Clocharde !

En guise de réponse, elle me fixe droit dans les yeux, passe sa langue sur la bouteille et la pompe façon pornostar avant d'éclater de rire.

– T'es vraiment une gamine Dina !

Je me cale sur le plumard, sors un sachet de coke de ma poche et un billet de vingt. Je saupoudre le cul de ma frelonne, enroule le bifton et direct, m'enfile deux poutres dans les narines. Sans doute excitée par mon côté bâtard, Dina se courbe davantage. Je lui bouffe le fion sans pitié, plonge ma langue dans son trou et lui claque le boule. Ses gémissements à peine exagérés me rendent barge. Elle se tourne sur le côté pour me tendre la teille de champagne, je m'en empare et m'envoie cinq gorgées dans la tuyauterie.

– Balance la cé ! me fait Dina, la main tendue sous sa chnèk.

Je pose le sachet dans le creux de sa palme, lui caresse doucement la teuche et vide un peu de champ' sur son tarpé, histoire de me la jouer un peu plus croma. Je glisse ma langue sur ses seufs, me débarrasse de mon fute et de mon calcif. Le gourdin dur comme du béton armé, je chope le flacon de Poppers sur la table de chevet, le dégoupille et inspire quelques vapeurs.

Le Jungle Juice me tortille instantanément les neurones, mes organes se réchauffent, un trop-plein de salaceries s'impose dans ma tête, un orgasme se déclenche en moi. Je me défroque en vitesse, m'accroupis sur le plumard et cash, monte sur ma frelonne.

Dina, je la connais depuis plus de huit piges. Je l'avais rencontrée et serrée la même nuit, dans une boîte d'Oberkampf. À cette époque, la frangine ne taffait pas encore à Pigalle, elle était serveuse dans un rade tenu par des Polaks, à Convention. Sexuellement compatibles – comme disent les scientifiques – on avait entamé une relation fondée sur la baise. Elle en attendait plus de moi mais trop perso pour m'embourber dans une love story à la con, j'ai toujours esquivé cette opportunité. Avec le temps, Dina et moi sommes devenus potes, amis, puis plus que ça. Dina est comme une sœur, en mieux vu que je l'ai choisie.

Il y a trois piges, la sista a rencontré un réfugié afghan prénommé Azad – aujourd'hui mon pote et colocataire. Azad et moi partageons un appartement à la Chapelle, une sous-loc' de 30 m2 pour 600 dolls par mois, charges incluses. Dina est restée presque deux berges avec ce narvalo avant de le larguer comme une daube pour Kays, le daron de sa future gosse, un ancien bicraveur de crack et de rabla installé dans le 18e.

La tête posée sur mon poitrail, la reusse tire une taf sur le pilon. Une boulette me tombe sur le torse, je bondis dans le plumard et, du revers de la main, balaye la comète encore fumante. Une odeur de cochon grillé emplit mes naseaux, signe qu'un poil vient de se faire incinérer.

– Désolée Zarca ! s'excuse Dina.

– T'inquiète !

Je la serre contre moi et lui taxe le bédo, me garnis les éponges et recrache un nuage de fumée épais suivi d'un rond un peu foireux. Perso, je chillerais bien une éternité dans ce pieu, en compagnie de ma petite.

– On fait quoi Dina ? On reste encore un peu ?

– Ouais, mais vite fait ! Si j'rentre à midi, mon mec va s'douter que j'faisais pas des heures sup'. Déjà qu'il est hyperméfiant...

Je termine le cône, pose le cafard sur la table de chevet et attrape un nichon de ma frangine. Dina, elle est archisensible des bzèzes.

– J'suis bien avec toi Zarca ! elle me lance en me caressant une joue. J'te kiffe trop !

– Mytho ! je la teste. T'en as rien à foutre de ma gueule !

Elle relève la tête, m'adresse le fameux smile qu'elle dégaine toujours avant de lâcher une bâtardise :

– Si j'te kiffais pas, comment t'expliques que j'baise avec toi alors que t'as une petite bite et qu'tu sais pas t'en servir.

– Ouais, pas faux !

Je me redresse, m'assois sur le rebord du pieu et trace deux énormes lignes de coke sur la table de chevet. Cette nuit, je me suis buté la tête. J'ai mixé de la chnouf avec de la MD et de la M-cat [M-cat, 3-MMC et 4-mec sont autant de noms donnés à la méphédrone, drogue de synthèse apparue dans les années 2010 et dont l'effet est proche de celui de la MDMA et des amphétamines, note de l'éditeur], fumé de la grosse skunk, bu du sky et du champagne, tapé un rail de j'ignore quelle substance, gobé un cacheton de Kamagra pour réussir à bander et humé du Jungle Juice. Mon pote Erik m'a pourtant défendu mille fois de coupler le Poppers avec les médocs pour la trique.

Dina rampe jusqu'à la table, chope sa paille et s'enfile un trait. Je me repoudre le nez à mon tour, renifle comme un psycho tellement mes narines sont bouchées. Ma reusse passe ses griffes sur mon dos, me gratte la nuque.

– Tu taffes sur quoi en c'moment, Zarca ? T'es sur un nouveau livre ?

– J'vais en commencer un, peut-être écrire la suite de Braquo dans l'Underground [roman de Zarca paru en 2014, inspiré de son blog Le Mec de l'Underground et distribué sous le manteau, note de l'éditeur] pour amorcer une série style San Antonio contemporain, tu vois...

– Nan j'vois pas, j'y connais rien moi !

– ... Ou sinon, j'ai une autre idée d'bouquin ! J'ai pensé à un truc, ça s'appellerait Bad Trip. En gros c'est un mec, il s'barre avec ses potes à Dam. Il dose tous les coffees d'la ville, s'envoie des champis et à la moitié du roman, le gars teste un truc chelou et part en bad jusqu'à la fin du bouquin. Et moi, j'raconterais son bad trip, tu vois...

– J'avoue, c'est une bonne idée.

– Ouais, par contre, ça va être chaud à taffer ! Tenir cent cinquante pages sur un bad, raconter les angoisses du gars et tout, paye ta mission.

– J'imagine.

– Sinon, j'ai pensé à une histoire d'enfant tueur, mais j'sais pas...

– Ouais, bof ! Et pourquoi t'écrirais pas un guide de l'Underground, un genre de livre où tu parlerais du bois de Boulogne, Pigalle, la rue Saint-Denis et tout.

– Ouais, j'sais pas...

Je me remets une ligne dans le pif, me lève et manque de me casser la gueule. À cause du Jungle Juice, je tiens à peine debout. Le Poppers est la pire des cames. Je file sous la douche, fais couler l'eau chaude et me laisse hypnotiser par les peintures décoratives de la piaule : dollars, biftons, machines à sous, roulette, casinos et j'en zappe. J'avoue, à la réflexion, pas conne ma frelonne, avec son histoire de guide underground. J'imagine bien le titre du bouquin Paname Vice City. Avec une bonne promo, je pourrais écouler vingt mille exemplaires. Admettons, je touche deux euros par bouquin, je palpe quarante mille boules. Avec quarante mille boules, je tiens deux piges sur Paname, dix à Pattaya.

Je tire la paroi de la douche :

– Hey Dina, stylée ton idée de guide, j'suis en train d'y penser là !

Elle m'envoie un kiss, allume une garot.

Paname Vice City, le guide de l'Underground parisien. Je pourrais consacrer un chapitre au bois de Boubou, un autre aux bars à putes de Pigalle, un à Bezbar, je pourrais sillonner la place de la Nation avec mon pote Bibo et son équipe de charclos, Azad avec les réfugiés afghans le long du canal Saint-Martin, Seb et les skins du 15e, plonger avec mon pote Komar dans les catas, me rencarder sur la Chinese Connexion de Belleville...

Putain, j'ai vraiment de quoi pondre une pure dinguerie, et me faire des burnes en platine !


Paname Underground est disponible aux éditions Goutte d'Or.