Rohingya

La lutte des réfugiés rohingya contre le nettoyage ethnique

La violence brutale exercée par l'armée birmane continue de suivre les Rohingya partout où ils vont.

par Aisyah Llewellyn
24 Octobre 2017, 5:00am

Cela fait deux ans que Mohammad Noyeem a fui la violence du régime birman à l'encontre de son peuple. Il a embarqué sur un navire contrebandier afin d'entreprendre un voyage périlleux à destination de la Malaisie, mais a fini par dériver dans les eaux au large de la côte nord de l'Indonésie. Le bateau, surpeuplé, coulait lorsque les pêcheurs locaux ont constaté qu'il dérivait de la côte de Sumatra.

Il se souvient encore de l'adieu à son père. Noyeem lui a expliqué qu'il prévoyait de quitter l'État d'Arakan pour la Malaisie, un pays où il espérait pouvoir un jour poursuivre ses études et éventuellement devenir médecin. Son père avait une question : « Ne vais-je pas te manquer ? »

« Je lui ai dit que, bien sûr, il allait me manquer, déclare Noyeem. Puis nous avons pleuré tous les deux. »

Noyeem est un musulman rohingya, membre de l'un des peuples les plus persécutés au monde. Les Rohingya vivent en Birmanie depuis de nombreuses générations, mais aux yeux du gouvernement, ils ne sont que des immigrants illégaux ayant traversé le Bangladesh pour s'installer dans les États voisins, de l'autre côté de la frontière, durant l'ère coloniale britannique.

Aujourd'hui, les Rohingya sont en grande partie apatrides et confinés dans des camps fortement surveillés dans l'État d'Arakan. Une récente vague de violence a renvoyé plus de 500 000 personnes à la frontière, tandis que les forces armées birmanes se lançaient dans une campagne brutale contre l'Armée du salut des Rohingya de l'Arakan (ARSA) – un groupe militant formé dans le but de protéger les Rohingya de la violence entretenue par l'État.

Les militants de l'ARSA auraient attaqué un avant-poste militaire, déclenchant une vague de violence si grave que le chef du bureau humanitaire des Nations Unies l'a qualifié de « nettoyage ethnique ».

Mohammad Noyeem.

Mais lorsque Noyeem a embarqué sur le bateau, en 2012, des affrontements ethniques entre les musulmans rohingya et les bouddhistes arakanais ont éclaté à travers l'État. Plus d'une douzaine de Rohingya ont été tués tandis que des foules d'Arakanais mettaient le feu aux mosquées et aux villages. L'armée a fini par intervenir, déclarant l'état d'urgence et instituant des mesures de sécurité plus strictes afin de limiter le mouvement des musulmans rohingya.

Au moment où Noyeem a décidé de s'enfuir, l'armée avait déjà fermé l'accès à son école et l'exode des demandeurs d'asile était déjà bien avancé. Il a entrepris de commencer une nouvelle vie en Malaisie, où de larges populations de demandeurs d'asile rohingya se sont installées dans des centres urbains comme Kuala Lumpur. On estime à 90 000 le nombre de Rohingya qui vivent actuellement en Malaisie, un pays à majorité musulmane, qui ferme les yeux sur les demandeurs d'asile travaillant illégalement comme ouvriers ou employés de restaurant.

Mais la vie de Noyeem a pris une tournure inattendue. Il n'est jamais arrivé en Malaisie. Lorsque le bateau a commencé à couler sous les vagues, il a sauté dans les eaux du détroit de Malacca. Il a nagé pendant cinq heures avant d'être sauvé. Noyeem a été l'un des plus chanceux.

« Beaucoup d'entre eux ne savaient pas nager, déclare-t-il. Je les ai vus mourir autour de moi. Les femmes essayaient de sauver leurs bébés et leurs enfants. Les personnes âgées étaient trop affaiblies par le voyage. »

Noyeem n'avait aucune idée d'où il était quand les pêcheurs sont arrivés. Il ne parlait ni l'anglais, ni le bahasa indonésien, ni même le bahasa melayu. Il s'est contenté de crier les seuls mots qu'il était sûr de comprendre : « Rohingya » et « Musulman ». Les hommes l'ont fait monter à bord et l'ont emmené à Pangkalan Susu, une petite communauté de pêcheurs située sur la côte nord de Sumatra.

« Je n'avais pas mangé depuis une semaine car, sur le bateau, la nourriture était venue à manquer, se souvient-il. Quand les Indonésiens m'ont vu, ils se sont mis à pleurer. »

Noyeem fait maintenant partie des 129 demandeurs d'asile rohingya résidant à l'Hôtel Beraspati, à Medan, au nord de Sumatra. Cet ancien love-hôtel a été transformé en foyer d'accueil des demandeurs d'asile il y a presque trois ans. C'est un endroit tout à fait banal. Les chambres entourent une cour cachée derrière un mur privatif en ciment. L'ensemble est gardé par un seul bureau de sécurité situé à l'avant du complexe.

Mais l'enceinte de l'hôtel ressemble parfois davantage à une ville qu'à un camp de réfugiés. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) leur distribue de la nourriture tous les trois jours et l'University of North Sumatra leur propose des cours d'anglais et d'autres matières.

Parfois, Noyeem parvient à s'évader le temps d'un après-midi et de disparaître dans la ville. Il m'a parlé de la fois où il s'est faufilé avec des amis jusqu'à une piscine locale, où il a pu voir « beaucoup de belles choses ». Je lui ai demandé s'il voulait dire des jeunes femmes – il a rougi, avant de pousser des gloussements incontrôlables.

D'autres sont tombés amoureux. Mohammad Habi, 23 ans, et sa femme Surakatuh, 29 ans, se sont rencontrés lorsqu'un trafiquant d'humains les a coincés tous les deux sur le même bateau – avec environ 1 000 autres personnes – au large de la côte sud de la Thaïlande. Les passeurs ont alors fui la scène, laissant le bateau flotter sans but pendant près d'une journée, sans nourriture et sans eau, jusqu'à ce que les passagers soient secourus et amenés en Indonésie.

Je leur demande comment ils ont réussi à tomber amoureux dans des circonstances aussi difficiles. Le couple rigole timidement, avant qu'Habi ne m'explique que « nous voulons juste mener une vie normale, nous voulons fonder une famille ».

Mais alors que les demandeurs d'asile rohingya sont parvenus à reconstituer un semblant de vie normale à Medan, la situation dans leur pays ne fait qu'empirer. Le frère de Habi a été pris pour cible par l'armée. « L'armée birmane est venue l'arrêter et il s'est enfui, déclare Habi. Ils l'ont pourchassé, alors il a couru jusqu'à la plage et s'est jeté dans la mer pour leur échapper. » Il a fait une attaque de panique et s'est noyé.

Sa femme Surakatuh craint pour la sécurité des membres de sa famille. « Ils disent qu'ils n'ont pas de nourriture, m'explique-t-elle. Ils n'ont pas d'argent pour quitter la Birmanie et ont tellement peur qu'ils me supplient de les aider. »

Pendant que Noyeem et moi nous promenions dans les jardins de l'hôtel, un homme me suivait de près, m'observant de loin. Quand j'étais sur le point de partir, il s'est approché et m'a demandé s'il pouvait me montrer quelque chose. Il a sorti son téléphone et m'a montré des images de l'État d'Arakan.

Mohammad me montre des images horribles de la violence dans l'État d'Arakan sur son téléphone.

Les photos étaient un diaporama d'horreur, le genre d'images souvent oubliées dans la couverture médiatique de la crise qui se déroule actuellement dans l'État d'Arakan. Il y avait des images d'hommes liés par le cou et les mains, agenouillés de force dans la terre. D'autres montraient des fosses communes. Sur l'une, le corps gonflé d'un enfant en bas âge gisait sur le côté, dans un fossé. Même les bovins n'étaient pas épargnés par la violence. Sur une image, une vache était agenouillée, toujours en vie, une hache plantée dans le dos. « Ces photos ne mentent pas », a déclaré Mohammad.

Les conseillers psychologiques tentent de mettre en garde les demandeurs d'asile des dangers de ces images. « Quand les réfugiés rohingya regardent des images de la situation en Birmanie ou entendent parler des dernières nouvelles, il y a de gros risques pour que cela déclenche chez eux des flash-back ou un syndrome de stress post-traumatique », explique le Dr Irna Minauli, psychologue clinicienne à Medan qui travaille avec la communauté rohingya.

Noyeem n'a que 17 ans, mais durant les deux années qu'il a passées à Medan, il a appris à parler anglais avec assurance et est devenu, de facto, le porte-parole de la communauté. Alors que nous parlions de la situation dans son pays, il s'est lancé dans une évaluation accablante du gouvernement d'Aung San Suu Kyi, accusant le Prix Nobel de la paix d'avoir ignoré un « génocide » et un « nettoyage ethnique ». Espère-t-il que Suu Kyi tentera d'améliorer les choses pour le peuple rohingya ?

« Elle ne veut pas sauver les Rohingya », déclare Noyeem.