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Bienvenue à startupland

Deux jours de rêve et de féérie à l'université d'été du MEDEF, où même « les millenials » vantent l'allègement du code du travail et voient des halos de lumière autour de Macron. Mais sans idéologie, bien sûr.

par Marc-Aurèle Baly
31 Août 2018, 4:41pm

Photos: Iorgis Matyassy pour Vice FR  

« Je suis en retard, ça te dérange si on parle en marchant ? » Attrapée au vol ce mercredi 29 août sur le campus d’HEC, où a lieu l’université d’été du MEDEF, Alimata, 24 ans, étudiante en école de commerce (« mais pas HEC ! », précise-t-elle), a le pas pressé et l’air de celle qui veut évacuer la conversation : « Je remplace mon maitre de stage qui ne peut pas assister à toutes les conférences. Je ne suis pas vraiment là pour le MEDEF en tant que tel. Le début était très politique, mais les conférences n’avaient rien à voir avec ça. C’était axé sur l’économie, sur l’intelligence artificielle, sur l’écologie, la géopolitique. Mais ce n’est pas du tout pour le côté politique que je suis venue. Franchement, je n’ai aucun avis sur la question du nouveau président. Sincèrement. »

Barnums à startups

Ça s’annonçait mal. Déjà, la veille, on désespérait un peu de trouver des jeunes adhérents au MEDEF lors de son université d’été, tant l’assistance était composée de ces sempiternels cheveux gris, costumes chic et bedaines pendantes qu’on se préfigure pour ce genre d’évènements. Pourtant, l’organisation patronale avait clairement axé son rassemblement sur la jeunesse. La symbolique du 20 ème anniversaire fonctionnait ainsi comme un bilan en forme d’autocongratulation (ça se tapote pas mal sur l’épaule en flânant dans les allées), tout en gardant un œil rivé sur un futur à la fois proche (la rentrée gouvernementale) et « sur la durée » (en gros, harponner les businessmen de demain).

En dehors des conférences, qui pourraient aisément fonctionner comme substitut d’une dose de mélatonine pour cheval, on a surtout affaire à des amas de petites cabanes, barnums, tentes, qui vantent, pêle-mêle, les mérites de la gendarmerie, de mutuelles, des bonnes manières de charger sa téléphonie mobile, des mecs qui font des glaces, mais aussi des vieilles dames au fond de teint buriné qui font des selfies ou testent les casques de réalité virtuelle.

D’ailleurs, la politique, les quelques jeunes qu’on croise sur notre chemin, n’ont pas l’air d’en avoir grand-chose à cirer le mocassin. Tout du moins en apparence. Car il y en a, du millenial, dans la section Apprentissage et Innovation (marrant niveau symbole que les deux soient placés côte à côte, on y revient). À ce carrefour des possibles et de l’utopie entrepreneuriale, on croise Jean-David, fringant vingtenaire à lunettes et tatouages. C’est le community manager d’une agence évènementielle venue présenter ici un clip produit par Universal et le MEDEF qui vante les mérites de l’apprentissage, avec Lisandro Cuxi, gagnant de l’édition 2017 de The Voice en VRP de luxe : « On a été challengés par le MEDEF en début 2018, parce qu'ils voulaient valoriser l'apprentissage auprès des jeunes, et montrer que c'est une voie d'excellence - et pas de garage. On s'est dit que le meilleur moyen d'attirer les jeunes, était le langage universel qu’est la musique. »

Jean-David, 25 ans

Le clip du morceau qui s’intitule « On vaut de l’or » défile sur l’écran, derrière le jeune homme, avec des paroles comme « Je sais que j’viens d’en bas / C’est pour ça que j’me bats », et des jeunes apprentis pâtissiers, banquiers, électriciens, qui s’éclatent en CFA (centre de formation d’apprentis) sur de la pop r’n’b forcément « solaire ».

Ça n’étonnera personne que la ministre du travail Muriel Pénicaud ait tenu à peu près le même discours, quelques minutes auparavant dans l’amphi Tocqueville (forcément), se fendant d’un éloge dédramatisant sur la question de l’apprentissage et de l’alternance. L’ambiance était bon enfant, on citait du Blondel comme à la messe, « l’avenir ne s’anticipe pas, il se prépare », ce qui pourrait effectivement fonctionner comme mot ordre du jour.

« Ça prend beaucoup trop de temps de modifier quelque chose en France » - Robin, 23 ans

Entre deux roupillons en amphi (on se croirait à la fac !), et après avoir attrapé au vol des punchlines comme « maintenant, on peut digitaliser n’importe quel chèque ! » ou « baisser les charges… » (on n’entendra pas la suite, mais il y a fort à parier que la conclusion est « patronales »), l’amphi Tocqueville accueille une conférence ayant pour thème « L’ubérisation, un ennemi qui vous veut du bien ? » (une question légitime), tandis que dans l’amphi VYV, Caroline Parot, présidente du directoire d’Europcar Groupe, tente un parallèle savoureux dans une conférence sur l’urbanisation, entre ubérisation du travail justement, et mobilité des classes populaires dans les villes, qui permettrait justement « un désenclavement social ». Mais bien sûr, les conférences n’ont rien d’idéologique.

Robin, 23 ans

En revenant sur nos pas, on croise Robin, 23 ans, gagnant du concours qui l’a aidé à participer au clip de Lisandro Cuxi, et membre des « taffeurs » (qui rappelle les fameux helpers, ou marcheurs), nom donné aux gagnants du concours pour promouvoir l’alternance : « Depuis hier, on essaie d'interviewer des entrepreneurs pour leur montrer l'avantage de l'alternance. Et peut-être pourquoi pas qu'ils fassent un partenariat avec nous, et avec le MEDEF. Pour pouvoir lancer et développer l'apprentissage. » Ce qu’il pense des propos du nouveau président du MEDEF d’enjoindre le gouvernement à « accélérer les réformes » ? « C'est quelque chose qui me parle. On a toujours tendance à se dire que pour modifier quelque chose en France, ça prend énormément de temps, par exemple avec le code du travail. »

Même discours, qui n’en a pas l’air, de la part de Mathieu, 23 ans, qui s’occupe de la com’ pour la boite de téléphonie The Charging Place : « L'alternance, c'est top. J'en ai fais pendant un an, et c'est là où j'ai le plus appris. Il est possible que les jeunes aient moins confiance en leur avenir qu’avant. Mais, après, peut-être qu'on regarde moins loin, dans le sens où on sait qu'on ne va plus rester 15 ans dans une boite. Personnellement, je sais que je suis dans cette boite, je ne sais pas pour combien de temps. Mais je suis bien. [Il hésite] On verra ce qu'il se passe ensuite. » Voit-il un lien entre l’impatience de la jeunesse vantée aujourd’hui et l’appel du pied du président du MEDEF à accélérer la cadence niveau réformes ? « Oui, sans doute. »

Mathieu, 24 ans

« Un halo autour de Macron » - Charles, 22 ans

Dehors, des jeunes étudiants échappés du campus trainent dans le coin, plus par curiosité que par réelle affinité politique – ou en tout cas revendiquée. Gael et Carole, 20 et 21 ans respectivement, nous disent encore une fois que ce sont « surtout les conférences sur l’IA qui les intéressent, ainsi que les stands innovation. Gaël : « Une des startups propose de recruter non plus sur un CV académique, mais d'analyser par des tests psychotechniques, des test affectifs, des test émotionnels « l'intelligence » de la personne, et ses qualités, et ensuite de proposer au recruteur, donc au client de l'entreprise, des profils en fonction de ces qualités. C'est-à-dire que l'entreprise ne veut plus recruter une personne, un chef de produit, mais une personne qui est à l'aise, avec des soft skills, fiable, engagée, courageuse. » Et ça ne peut pas donner lieu à des dérives ? « Oui, il y a toujours des biais, c’est le problème. »

De son côté, son camarade Antoine, 21 ans, pense tout de même que « le MEDEF est un acteur très important dans notre économie. C'est toujours important de suivre sa direction, ses enjeux, et ce qu'ils demandent, leurs besoins. » Ce qu’il a retenu des conférences ? « Par exemple ce que vient de dire Monsieur Blanquer, à l’instant, sur la culture, même si là il essaie tant bien que mal de rappeler qu'il y a une histoire de la culture en France. C'est pas simple, dans une rentrée pas simple pour le gouvernement, il faut des petites phrases qui accrochent. »

Antoine, 21 ans

Mis à part Florine, 23 ans, qui pense que le nouveau président « n'a pas vraiment le visage du dialogue social », et regrette que le premier ministre n’ait pas parlé du cas Hulot alors qu’il était « primordial », peu de voix se gardent de donner un avis franc et clair sur la politique actuelle du gouvernement, ou du visage de l’actuel tenant des rênes de l’organisation patronale.

Charles, 22 ans

En partant, on tombe sur Charles, 22 ans, étudiant à l’école de management de Strasbourg propre sur lui, et président d’Europe Etudes, une association qui réalise des études avec les entreprises : « Je trouve que c'est un super évènement, il y a énormément d'enthousiasme, et en même temps il y a cette nouvelle dynamique française, les entreprises commencent à reprendre confiance dans l'économie, et commencent à réinvestir d'avantage. C'est assez lié à un effet de halo autour de Macron, qui crée de l'enthousiasme, de la confiance, et les entreprises savent qu'elles peuvent lui faire confiance. » On lui demande s’il a suivi la campagne présidentielle de près et ce qu’il pense du bilan de la première année du quinquennat du Président : « Pas grand-chose, à vrai dire je ne me sens pas particulièrement politisé. » Vraiment ?