Dénoncer des rappeurs : le sport préféré des ministres de l’Intérieur

Gérard Collomb n’a pas jugé utile de signaler à la justice les violences commises par Alexandre Benalla. En revanche, il n’a pas hésité longtemps avant de balancer une jeune pousse du hip-hop. Comme tous ses prédécesseurs.

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25 Juillet 2018, 12:10pm

Le rappeur Stomy Bugsy.
Photo: Damien Meyer / AFP

C’est la question de que tout le monde se pose : pourquoi personne n’a dénoncé Alexandre Benalla, avant que Le Monde ne publie son article le 19 juillet ?

L’Elysée savait depuis le 2 mai, le préfet de police aussi, et le ministère de l’Intérieur également. Et tous avaient l’obligation légale de le dénoncer. C’est écrit à l’article 40 du Code de procédure pénale : « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit, est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République, et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ».

La question a donc été posée par les députés lundi matin, au cours des auditions de leur commission d’enquête. Et la réponse de Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur (dont c’est a priori le job), est savoureuse : « je n’ai transmis, depuis ma prise de fonction, qu’un seul signalement sur la base de l’article 40 à la Justice. (…) Cela concernait un rappeur qui, dans une vidéo, appelait au lynchage et au meurtre d’un policier ».

Gérard Collomb n’a donc pas dénoncé un garde du corps qui se prenait pour un policier et en profitait pour jouer des poings dans les manifs – mais un rappeur qui disait du mal de la Police. S’agit-il d’Elams, dont le clip a été « condamné » fin juin par la préfecture des Pyrénées-Orientales, précisant qu’elle se « réservait le doit d’entreprendre une action judiciaire » ? Ou de Jul, auditionné par la Police en mai 2017, à cause du morceau L’Hiver au quartier dans lequel il citait nommément un flic de la DDSP des Bouches-du-Rhône, précédé du mot « Fuck » ?

Difficile à dire car, sollicité de nombreuses fois par mail et téléphone, le ministère de l’Intérieur a refusé de nous répondre - en dépit de l’engagement de Gérard Collomb de tenir à disposition tous les éléments concernant l’affaire Benalla.

Quoi qu’il en soit, Gérard Collomb est clairement plus occupé à faire la chasse aux rappeurs qu’aux policiers (vrais ou faux) violents. En cela, assure-t-il, il n’a fait que suivre l’exemple de ses prédécesseurs. C’est parfaitement exact. Dénoncer des rappeurs à la Justice est un sport national au ministère de l’Intérieur depuis 1992. Ce sont même souvent les seuls délits qu’il signale : les infractions commises par des artistes qui seraient allés « trop loin » dans la liberté d’expression.

D’ailleurs, la vigilance du ministère sur le sujet est si grande qu’il fait office de découvreur de talents : il s’en prend souvent à des rappeurs inconnus du grand public, dès la sortie de leur premier album, leur offrant ainsi un coup de pub inespéré !

Voici le tableau des chasses des ministres, et des dénonciations de ceux qu’ils considèrent bien plus dangereux que la Police nationale - pourtant responsable d’un homicide par mois en moyenne, selon les derniers chiffres publiés par l’IGPN.

Pasqua : le pionnier

C’est l’impayable Charles Pasqua qui a ouvert le feu (pardon) en tirant à boulets rouges sur le Ministère AMER. En 1993, quelques mois après la sortie du premier album réalisé par Stomy Bugsy et Passi, intitulé Pourquoi tant de haine, un policier de Toulouse s’étrangle de rage en écoutant le morceau Brigitte femme de flic. « C’est un ami de mon fils qui m’a parlé de ce groupe, et notamment de l’une de leurs créations, qui est un appel à la haine anti-flic », l’entend-on expliquer… sur un sample, dans le deuxième album du groupe. La raison de sa colère ?

« Elle s'appelle Brigitte,
C'est la femme d'un flic (...)
Quand tard le soir, il patrouille (...)
Tous les jeunes de la cité pour la sauter.
Lui quand il rentre vient se vanter
D'attraper plein de petits noirs toute la journée.
Mais elle, elle s'en fout, s'est bien fait niquer,
S'est même déshabillée : mon semblable est armé,
Pas comme son frustré : sans son flingue il devient dingue ».

En 2018, on sait que c’est sexiste et facile de s’en prendre aux femmes de flics (qui n’y sont pour rien) plutôt qu’aux flics eux-mêmes. Mais en 1992, on se tapait des barres dans les quartiers - et ce n’est pas la fibre féministe des policiers que ça chatouillait.

Ni une ni deux, Pasqua emboîte le pas aux CRS toulousains, et balance les rappeurs de Sarcelles au Proc, en réclamant l’interdiction du disque. Trop tard : l’album est sorti en 1992 et le délai de prescription pour les délits de presse est de 3 mois... Dorénavant la Place Beauvau va écouter Skyrock.

Et aussi France 2, où Stomy et Kenzy sont invités dans Ca se discute, faire la promo de leur titre Sacrifice de poulet, qu’on retrouve sur la BO du film La Haine. « À chaque fois que quelqu’un se fait tuer par la police, que ce soit un jeune noir ou un jeune Arabe, la solution proposée c’est un discours policier ou une partie de foot. Nous, on dit non : à chaque lascar tué, deux poulets sacrifiés », assène Kenzy à Jean-Luc Delarue. Hop ! Deuxième signalement de Pasqua.

Les deux rappeurs donnent ensuite une interview à Rock&Folk en juillet 1995, dans laquelle ils proposent de renverser un flic quand on le croise en voiture. Cette fois, c’est Jean-Louis Debré, qui vient de prendre le poste de Pasqua, qui les dénonce pour « provocation directe au meurtre ». Après le procès, où il est condamné à payer 250 000 francs, le groupe ne peut plus faire de concert et se sépare.

Sarkozy : l’obsessionnel

En vrai fils spirituel de Pasqua, Nicolas Sarkozy prend la relève dès sa prise de fonction. En 2002, La Rumeur sort son premier album, L’Ombre sur la mesure, accompagné d’un livret où figure un hommage aux « centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété »: un pamphlet qui remet le contexte à l’endroit dans le débat sur l’insécurité, dont les jeunes des quartiers sont plus souvent victimes qu’auteurs. Un beau plaidoyer contre les violences policières.

Mais dès son arrivée à Beauvau, Sarko balance La Rumeur pour « diffamation ». Devant la 17e chambre correctionnelle, le procureur estime que « replacés dans leur contexte, [les] propos ne constituent qu'une critique des comportements abusifs, susceptibles d'être reprochés sur les cinquante dernières années aux forces de police ». Le juge les relaxe donc.

Mais Sarko fait appel. Deux ans plus tard, tout le monde se retrouve devant la Cour d’appel. Et la relaxe est confirmée. Qu’importe, le ministre de l’Intérieur se pourvoit en cassation.

30 000 euros de frais d’avocat (pour La Rumeur) et une élection plus tard, Sarkozy est président, et la Cour de Cassation estime que si, il y a peut-être un peu diffamation. Retour en Cour d’appel, en septembre 2008. Et troisième relaxe pour Hamé. Et re-pourvoi en Cassation par le ministère de l’Intérieur. Après 8 ans de procès, la Cour de Cassation confirme finalement la relaxe.

Mais vraiment, Sarkozy n’aime pas le rap. Fin 2003, il dégaine à nouveau, contre Sniper et son premier album, Du rire aux larmes, sorti... deux ans plus tôt. (On rappelle au ministère que la fréquence de Skyrock à Paris est 96 FM.) Qu’à cela ne tienne, il les dénonce pour « incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l’Etat » à cause de la chanson France, dans laquelle on peut entendre : « Ca sert à rien de gueuler, de parler à des murs, A croire que le seul moyen de s’faire entendre est de brûler des voitures » et « les rondes de flics toujours là pour nous pourrir la vie (...) Les bavures classées en simple faits divers (...) On est tous chauds, pour mission exterminer les ministres et les fachos ».

Sarko les balance aussi pour « propos racistes, antisémites et injurieux », à cause du morceau Jeteur de pierre, (issu de leur deuxième album, Gravé dans la roche), qui évoque le conflit israélo-palestinien. « Tu f’rais quoi si on avait tué ton père et détruit ton toit ? (...) J’aurais envie de faire un carnage (...) Palestiniens dans les rues, Israéliens dans les bus, le mal par le mal, venger les tiens (...) S’faire dynamiter s’apparente à de la résistance ».

En première instance comme en appel, c’est la relaxe. Bilan : de nombreux procès perdus pour le ministère…et une aggravation de l’engorgement des tribunaux.

Hortefeux : le découvreur de talent

Devenu président, Sarkozy confie le dossier à son grand poto, Brice Hortefeux. Qui a dû s’abonner aux podcasts de Générations et de Trace FM, puisqu’en 2010 il repère un jeune homme prometteur du nom de Abdul X, grâce à la vidéo amateur de son morceau Tirez sur les keufs (1 381 vues sur Youtube, en comptant la mienne). « Tirez sur les keufs et sur le comico, gros big up à nos reufs qui sont en GAV trop, qui sont au card-pla, à cause de tous ces tarba… une balle dans sa race ».

« Tarba ». Voilà qui ne plaît pas à Brice Hortefeux qui le dénonce pour « injure publique » - on ne sait pas pourquoi, dans sa plainte il n’a pas considéré le « lopsa » du deuxième couplet, comme une insulte... Il le balance aussi pour « apologie de crime » et « provocation à la commission d’un crime ». Dès qu’il est averti, le rappeur se rend à la police. Il est placé en garde à vue, puis s’excuse sur France 3 quand il en ressort (26 482 vues sur Youtube cette fois). Pour la chanson, il est (encore) relaxé.

Mais pour avoir, dans une autre vidéo, suite à la plainte, demandé au ministre de l’Intérieur, en des termes assez cavaliers, de lui faire une fellation, le tribunal condamne Abdul X à 3000 euros d’amende. (Note pour plus tard : penser à racheter le patrimoine historique français avec tous les types que je peux faire condamner.)

Cazeneuve : le vigile

Désormais à la pointe du swagg, probablement abonné à la chaîne Youtube d’Amin et Hugo, le ministère de l’Intérieur va repérer en mars 2015 deux jeunes rappeurs d’Angoulême : Rémy et Poposte, auteurs de Tire à vue - écrit juste avant les attentats de Charlie Hebdo (la tuile).

« Tire à vue sur les porcs
Condé tu manges tes morts…
Tir à vue sur les porcs, kalachnikov…
Toujours le sourire quand un flic crève…
J’aime quand un flic va à l’enterrement de ses collègues »

Vraiment pas de chance, l’audience est prévue juste après l’incendie de la voiture de police, à Paris, pendant la loi Travail... Ils sont condamnés à un stage de citoyenneté et 500 euros d’amende. Ainsi qu’à verser 1 euro de dommages et intérêts à l’Etat.

Un an plus tard, les services de Bernard Cazeneuve, qui doivent avoir des indics chez EMI, débusquent un autre jeune talent : Jo le Phéno, grâce à son clip Bavure. « J’pisse sur la justice, et sur la mère du commissaire, chacal c’est triste trop de nos frères sont partis à cause de bavures policières (...) sans hésiter faut les fumer (...) bande de putain ».

Le Parquet poursuit pour « provocation au crime non suivie d’effet » et « injure ». Jo le Phéno voulait dénoncer une “accumulation de bavures policières” : dans la vidéo on voit le portrait de Lamine Dieng, l’une des très nombreuses personnes ayant perdu la vie entre les mains de la police ou des gendarmes, ces dernières années (rappel : 1 par mois en moyenne, d’après l’IGPN). Oui mais voilà, « il y a un couple de policiers qui a été tué à Magnanville », rappelle le procureur à l’audience… Aucun rapport, mais le rappeur est condamné à 2 000 euros d’amende et 3 000 euros de dommages et intérêts au gardien de la paix qui fait du featuring malgré lui dans le clip. Et encore à 1 euro de dommages pour l’Etat.

A force, on va peut-être finir par rembourser la dette publique