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Djihadistes VS combattants kurdes : la guerre des images

En diffusant des vidéos de djihadistes français capturés, les combattants kurdes se sont lancés dans une contre-offensive médiatique. Décryptage.

Barthélémy Gaillard

Barthélémy Gaillard

Emilie König. Capture d'écran Youtube//YPG Press Office 

Du conflit qui ensanglante l’Irak et la Syrie, l’observateur éloigné n'a que des images: celles des reporters de guerre, capturant la violence des combats qui ont transformé les villes de Kobané, Mossoul ou Rakka en ruines fumantes. Mais aussi celles des combattants eux-mêmes, lancés dans une guerre de l’image, devenue presque aussi importante que l’affrontement militaire.L’Etat Islamique a construit son sinistre prestige sur ses vidéos d’exécutions d’otages en tenue façon Guantanamo, ou ses clips glorifiant ses combattants. Les forces kurdes de Syrie, baptisées YPG et YPJ, viennent de lancer la contre-offensive médiatique.

Le samedi 8 janvier, après avoir capturé plusieurs djihadistes français fuyant l’Etat islamique, une première vidéo a été publiée sur Internet. Elle met en scène Emilie König, une djihadiste française considérée comme l’une des pierres angulaires du recrutement de combattants et placée sur une liste noire par les Etats-Unis. Regard fixe sur fond blanc, dans la plus pure tradition des vidéos d'otages, elle s’exprime en français et en arabe et insiste sur les bons traitements dont elle a bénéficié depuis son arrestation.

Une vidéo largement reprise et commentée dans les médias français, suivie d’un second clip, campant Thomas Barnouin, un autre djihadiste français soupçonné d’être le mentor de certains « poids lourds » du terrorisme comme Mohamed Merah et Fabien Clain. Interrogé sur son parcours, Barnouin revient sur les étapes qui l’ont mené jusqu’à l’Etat islamique dans une vidéo répondant à tous les codes de l’interview journalistique. En apparence du moins. Pour Vice, François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste de la propagande des groupes armés, revient sur cette opération de comm’ des forces kurdes.

VICE : Pourquoi les YPG ont diffusé coup sur coup ces deux vidéos ?
François-Bernard Huyghe : Pour les forces kurdes, il s’agit d’abord de montrer à leurs partisans que l’organisation remporte des succès probants, à savoir des victoires militaires sur le terrain, mais aussi ce genre d’arrestations marquantes. En ce sens, c’est de la comm interne.

Mais pas seulement, puisqu'elles ont été reprises en France…
C’est aussi l’occasion pour les YPG de montrer au monde qu’ils traitent humainement leurs prisonniers. De faire mentir Human Rights Watch et les autres ONG qui, par le passé, avaient mis en cause le comportement des troupes kurdes. En ce sens, les vidéos sont destinées à l’opinion publique occidentale, pour montrer que les Kurdes sont des alliés légitimes et respectables - et pas une organisation terroriste comme le proclame la Turquie. Pour les YPG, c’est un enjeu majeur. Et en arrêtant plusieurs djihadistes français, ils montrent une nouvelle fois qu’ils sont un mouvement certes insurrectionnel, mais qui va dans le sens des intérêts occidentaux.

Comment expliquer que les deux vidéos d’Emilie König et Thomas Barnouin suscitent un tel intérêt depuis leur sortie ?
Ces vidéos portent le discours que nous Occidentaux voulons recevoir. Elles présentent les djihadistes comme des repentis paumés, qui ont été trompés, et qu’on peut donc espérer réintégrer. D’ailleurs, la meilleure preuve du succès de ces vidéos, c’est qu’elles ont été reprises telles quelles en masse dans les médias [parfois sans aucun recul, ce qui a suscité des critiques, ndlr]. C’est donc qu’elles sont bien faites et bien calibrées.

Peut-on aussi y voir un message adressé à la France ?
Il est moins marqué, mais oui on peut interpréter ces deux vidéos comme un message subliminal adressé à notre gouvernement [qui avait déclaré que les djihadistes français pouvaient être jugés en Syrie le 4 janvier dernier, ndlr]. L’idée pour les forces kurdes, c’est de montrer qu’ils détiennent des gens recherchés par notre justice et qu’ils sont prêts à les renvoyer devant nos tribunaux. D’abord parce qu’ils ne veulent pas les avoir sur les bras pendant des années, mais aussi et surtout parce qu’ils espèrent obtenir un peu plus de reconnaissance politique de la part de Paris en retour.

Que penser des deux djihadistes français qui sont devant la caméra ? Jouent-ils un rôle imposé par les YPG ?
Ils jouent un rôle oui, mais pas forcément imposé. Le meilleur exemple, c’est Emilie König, qui est connue pour être une grande recruteuse de l’Etat islamique et qui multipliait les vidéos de propagande où elle apparaissait voilée. Sur cette vidéo des YPG, elle apparaît tête nue, en sweat rose, maquillée. Elle est super occidentalisée, en totale rupture avec ses vidéos précédentes. C’est peut-être voulu par les YPG, mais aussi peut-être par elle, qui doit tenter de sauver sa peau en se montrant sous un autre jour dans l’espoir d’obtenir plus de clémence si elle finit par se retrouver dans un tribunal français.

En parallèle, la communication de l’Etat islamique, elle semble en berne. Où en est Daech à ce niveau-là ?
Sur le plan médiatique comme sur le plan militaire, l’Etat islamique est bien loin de sa période de pleine puissance. D'abord parce que les capacités techniques de l’Etat islamique ont diminué. Maintenant qu’ils ont perdu les villes qu’ils contrôlaient, il est plus difficile d’organiser un tournage d’exécution dans la cité antique de Palmyre avec des monteurs pros et de drones. Pareil pour leur magazine Rumiyah, qui a arrêté d’être diffusé en septembre dernier. Et au-delà des contraintes techniques, l’offre idéologique et marketing de l’Etat islamique, basée sur l’utopie d’un califat qui perdure et s’étend, s’est effondrée face à la réalité. Aujourd’hui, il est compliqué de réinventer ce discours pour l’Etat islamique, et compliqué pour l’organisation de se relancer dans la guerre médiatique.