Société

Corse : quand la carte postale part en fumée

Chaque été, l'île de Beauté brûle. En 2017, Raphaël Poletti était au contact de feux particulièrement violents et il en a tiré une série de photos, entre vision apocalyptique et Edward Hopper.

par Raphaël Poletti; propos rapportés par Thomas Andrei
23 Juillet 2019, 7:39am

Photos Raphaël Poletti 

« On a tous ce genre de souvenirs. Toutes les communes, tous les villages ont dû être touchés. On a tous grandi avec le bruit des Canadairs. On a tous vu des ciels rouges, des soleils qui disparaissent, des nuages de fumée qui s’étalent jusqu’à la mer. » Des incendies qui ravagent la Corse, Raphaël Poletti en a vu quelques-uns.

En 2003, celui qui le touche le plus directement vient ravager des parcelles de sa commune de Brando, dans le Cap Corse. Une partie du village doit être évacuée. « Mais enfant, ce je que je trouvais le plus marquant, c’est le bruit des Trackers et des Canadairs, nuance-t-il. Comme ils volent très bas, tu as toujours ce son là, très sourd, très particulier. »

Comme Poletti, des milliers de gamins ont admiré ces grosses masses de fer avaler des hectolitres de Méditerranée pour les recracher sur le massif en flammes. Un ballet qui se répète chaque été, comme les feux d’artifices du 14 juillet, les amourettes sur la plage, mais aussi les accidents de voiture, les enterrements à transpirer, tout en noir, dans des villages étouffés par un soleil brûlant qui n’a rien de bienveillant. Ou comme une autre danse, celle des dizaines d’avions et de ferries qui déversent des millions de touristes venant bronzer, lécher des cornets de glace ou tenter, vainement, d’imiter l’accent local.

Durant les terribles incendies de l’été 2017, une anecdote circulait. Alors qu’un bout de l’île cramait, délogeant des familles, privant des bergers de leur bétail, faisant redouter des inondations l’hiver venu, un couple de touristes déjeunait en terrasse. En plein repas, un des visiteurs se serait plaint « des cendres qui tombaient dans son assiette », comme ulcéré qu’une carte postale qu’il vient d’acheter noircisse au niveau des angles avant de finir en tas de cendres. « On ne sait pas si c’est vrai, mais ça ne m’étonnerait pas, répond Raphaël Poletti . En même temps, est-ce que ce n’est pas devenu quelque chose de folklorique ? Les touristes observent les flammes depuis la plage. Je ne sais pas. J’espère que non. Les touristes eux mêmes paient un tribu. Certains sont morts dans des feux. Devant ce genre d’évènements, nous sommes tous égaux. » Pour VICE, le photographe raconte six clichés d'incendies.

Le pompier dans la brume de Biguglia

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À l’époque, je travaillais pour Corse-Matin. Je sortais d’un sujet à la préfecture de Bastia quand j’ai vu une colonne de fumée plein Sud. On aurait dit un volcan. J’ai appelé l’agence et on m’a dit : « Nan, coco, c’est pas grave, t’inquiète pas. On a eu les pompiers, c’est pas grand-chose. » Voyant l’ampleur que prenait cet incendie, j’ai pris ma voiture et je suis allé vérifier. Il y avait un énorme embouteillage sur la quatre voies, une fumée noire qui venait sur la route. Un film à l’Américaine. Je me suis dit qu’il y avait un problème. Sur zone, j’ai d’abord fait des photos pour le journal : tu dois montrer les moyens, les pompiers, la proximité des flammes avec les habitations, des choses très figuratives. J’ai envoyé les photos à la rédaction depuis ma voiture et j'ai ensuite passé la nuit sur place. Je suis resté deux jours et deux nuits.

La nuit, c’est le moment où tu découvres une autre facette de ce qu’est un incendie. Les lumières changent, les ambiances aussi. Les pompiers s’effacent, ils deviennent anonymes, ils ne sont plus que des silhouettes, des ombres. Il n’y a plus de moyen aérien, le vent augmente, le feu prend de l’ampleur. Là, il était 3 heures du matin. Un moment où les camions n’avaient plus d’eau. Il y avait des alarmes de partout. L'ambiance était très étrange. Les pompiers essayaient d’étouffer les flammes avec les pieds. Chaque fois qu’ils tapaient sur une flamme, ça faisait des étincelles qui allumaient des petits foyers, tout au tour. C’était interminable. Ce pompier, seul dans la brume, exprime à quel point les hommes du feu peuvent être dépassés.

Le rond-point numéro 4 et la station d’Ortale

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Il devait être minuit. C’est l’endroit où l’on s’est dit que le feu avait franchi des limites. Il s’approchait du bord de mer, de la quatre voies, de la civilisation. Il avait déjà touché le village de Biguglia, en basse montagne, mais là il s’approchait de la zone industrielle, du centre urbain. Il rentrait en ville par la banlieue Sud. Il y a un choc intéressant entre lumière artificielle et lumière naturelle. La photo est très cinématographique. En la voyant, certains m’ont parlé de Stranger Things. Au niveau des lumières notamment. On peut voir des silhouettes dans la station service et des silhouettes sur la droite qui s’échappent. À l’intérieur, ils vaquent presque à leurs occupations. On dirait qu’un est à la caisse enregistreuse, que l’autre fait ses courses. À droite, le personnage s’échappe. Il y a une évolution de la panique. On peut aussi voir que, depuis, l’essence a vachement augmenté…

L'aube rouge de Pietracorbara

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À une cinquantaine de mètres de là, il y a des maisons. On était plongé dans cette ambiance, cette lumière rouge, cette espèce d’aube rouge. On avait l’impression d’être sur Mars. J’étais surpris que l’image rende compte aussi bien de ce que c’était. On a ces deux silhouettes de pompiers. Je n’ai pas les termes exacts mais ils sont en défense de périmètre, en surveillance. Ils commencent à mettre en place une lance. Ce qui étonnant, c’est que c’est un moment très calme, à la base. Il y a juste ce bruit de fond. Un feu de cette ampleur fait un bruit semblable à une bourrasque de vent permanente, un gros bruit de réacteur. Les pompiers discutaient. Je prenais un peu de distance. Je voulais montrer la petitesse de l’humain face à l’ampleur de la chose. Il faisait vraiment très chaud. Il n’y avait aucune étincelle dans le ciel. C’était juste rouge. Sur le côté, il y avait un eucalyptus gigantesque, d’un coup, il s’est enflammé. Tout seul. Comme une torche. Rien que du fait de la chaleur. Derrière, il y a eu cette bourrasque d’étincelles. J’ai eu le temps de faire trois images. Mes cheveux ont frisé avec la chaleur. Le mec a crié « jetez vous par terre ! » On s’est tous jetés par terre. On s’est replié juste après.

L’apocalypse à Pietracorbara

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Je n’ai pas choisi les photos seul. Un ami, le photographe Olivier Laban-Mattei, m’a aidé à faire un choix, à trouver un sens. Parce qu’il y avait beaucoup de matière. On trouvait tous les deux que ça ressemblait à des photos de fin du monde. Si on oublie qu’on est sur un incendie en Corse, les ambiances, les attitudes humaines qui ressortent, sont des attitudes de fin du monde. C’est des moments de panique. Ce qui ressort, c’est du désespoir, des gens impuissants qui tentent de lutter avec des moyens dérisoires contre quelque chose qui les dépasse. On est dans un truc infernal. Cette photo résume bien ça. Les gens ont des postures d’impuissance totale, de stupéfaction et même de contemplation. On a l’impression que c’est un couché de soleil, en arrière plan. Alors que c’est un brasier fabuleux. On perd toute notion de réalité. Sortie de son contexte, on peut ne pas comprendre ce que c’est, cette photo. C’est juste la fin du monde. Elle symbolise l’écrasement. Ils sont écrasés par des lumières, aussi bien au dessus que par le dessous. Elle symbolise ce qu’on ressent à ce moment-là. On est écrasé par l’atmosphère et le sol à la fois. Tout ça en bordure d’habitations.

Le paradigme de nulle part de Pietracorbara

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Ce n’est pas loin de là où j’ai pris la photo précédente. La lumière artificielle écrase la lumière naturelle. Tu ne vois pas de flammes, mais tu comprends qu’il y a un autre ennemi : cette atmosphère, nocive, hyper pesante, chargée de fumées toxiques. Ces deux femmes sont condensées dans ce petit rectangle, cette petite maison, très basique, avec sa barrière autour, qui pourrait être n’importe où. La femme est habillée de manière très estivale, ce n’est pas une robe de chambre, on dirait un paréo. Celle de gauche, le corps penché, on ne sait pas trop ce qu’elle fait. Elle essaie de sauver son linge ? Dans ces situations, j’ai assisté à beaucoup de gestes désespérés. Tu vois des gens essayer d’éteindre des flammes de cinq mètres de haut avec des tuyaux d’arrosage avec lesquels ils auraient du mal à éteindre leur barbecue. Dans cette scène, il n’y a pas d’échappatoire. Le seul échappatoire, c’est la lumière artificielle, se diriger vers l’intérieur. Sauf que la maison elle même est prisonnière des flammes.

José Lainé et ses bêtes à la Scupiccia

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À l’expo, il y a une partie entièrement de nuit puis trois photos qui montrent les conséquences, l’après. Cet homme retrouve ses bêtes le lendemain de l’incendie. Certaines s’enfuient, meurent intoxiquées, brûlées ou sont blessées par des brûlures. Elles ont ce qu’on appelle des mammites, des brûlures sur les mamelles qui guérissent très mal et qui, bien souvent, finissent par les tuer plus tard. C’est la dimension de perte organique des incendies. Ça ne brûle pas que des arbres et des maisons. Là, les chèvres reviennent dans l’enclos. C’était hyper spontané. Je savais qu’on allait l’aider à déblayer et à reconstruire. Il y a eu un élan de solidarité formidable pour ce berger. J’y suis allé très tôt, je me suis présenté. Il m’a dit de faire ce que je voulais, qu’il avait d’autres choses auxquelles penser. Au moment où il est rentré dans l’enclos, il s’est passé ça. Je pense que cette photo a contribué à l’élan de solidarité, à faire comprendre l’ampleur des dégâts. Des gens sont sortis de l’exposition en disant : « Je suis très mal à l’aise, parce que j’ai trouvé ça très beau. »

L’équilibre entre éthique et esthétique, c’est toujours compliqué. Mais il faut témoigner. Depuis la nuit des temps, le feu fascine l’homme. Même avant qu’il le contrôle. Un feu de camp, ça fascine. Des braises dans un barbecue, c’est beau, c’est rougeoyant. C’est forcément esthétique, mais ça ne doit empêcher de montrer les choses. On ne peut pas ne pas montrer quelque chose juste parce que c’est esthétique.

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