americanfootball
Image via Polyvinyl
Musique

Une leçon de vie avec American Football

On a parlé aux héros du emo de la vie de tournée, de la vie de parents et de la pression d’être un groupe culte.
22.5.19

Comme beaucoup d’autres personnes de mon âge, j’ai découvert le groupe American Football à une période formatrice de ma vie. J’étais déjà à fond dans le emo, je commençais à m’intéresser au post-hardcore, et on m’a suggéré d’écouter cet album d’un groupe qui n’existait plus. On me disait qu’il était le pionnier du emo contemporain, qu’il n’était formé que de kids lorsqu’a été enregistré cet album, et se sont séparés pas très longtemps après.

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Dès l’intro de Never Meant, la première chanson de l’album paru en 1999, on sent que l’on écoute quelque chose d’extrêmement important, sans savoir précisément pourquoi. Peut-être que c’est l’arrangement canonique des guitares, les signatures de temps atypiques de la batterie ou les paroles hyper honnêtes et sensibles de Mike Kinsella.

Je suis assis dans l’église Sainte-Thérèse-d’Avila, à Sainte-Thérèse, sur les marches de l’autel maintenant transformé, sous l’énorme dôme de la chapelle, avant leur concert : le tout premier concert d’American Football en sol québécois. Autour de moi, le groupe rigole alors que Mike se met à chanter un faux hymne religieux. C’est un moment important de pouvoir rencontrer mes héros de manière aussi intime et dans un lieu aussi inusité.

Comme moi, une légion de

kids

à travers le monde a entendu

American Football LP1

des années après sa parution, alors que le groupe était déjà séparé. D’autres fans hyper dévoués n’étaient même pas encore nés.

« C’est un commentaire que j’entends souvent, dit Steve Lamos, batteur du groupe. Des gens viennent me voir et me disent : “Je suis né après que vous avez sorti votre premier album.” Mais c’est cool, parce que, par exemple, à un de nos derniers concerts, il y avait dans la première rangée un groupe de gens qui étaient clairement plus vieux que nous. C’est bien de savoir que la musique que l’on crée touche des gens qui ne sont pas dans notre tranche d’âge. »

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American Football s’est formé en 1997, après la séparation de Cap’n Jazz, un des groupes responsables de la deuxième vague de emo a avoir frappé le Midwest américain dans les années 90. Après avoir été batteur dans le groupe précédent, Mike Kinsella passe derrière le micro et prend le rôle de guitariste ainsi que de bassiste pour les enregistrements, alors que Steve Holmes devient lui aussi guitariste et que Steve Lamos prend le contrôle des percussions et de la trompette. En 1999, le groupe sort un album éponyme, puis se sépare quelques mois plus tard, ne souhaitant pas vraiment faire de tournées. L’album paraît sans grande fanfare et, pendant plusieurs années, rien ne se passe. Puis, tranquillement, probablement grâce à internet, l’album devient culte. En 2004, l’album sort finalement en vinyle et, 10 ans plus tard, le groupe se réunit pour quelques prestations dans des festivals.

« On disait toujours non aux offres de réunion, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il y avait un réel engouement des fans. On nous offrait des prestations dans des festivals qui avaient du sens, et on a finalement dit oui », explique Mike Kinsella.

Bien entendu, en 15 ans, plusieurs choses changent. Le groupe s’est séparé à la fin des années 90 quand ses membres ont été diplômés et se sont dispersés à travers les États-Unis. Lamos a déménagé au Colorado, où il est toujours professeur de batterie à l’Université de Boulder. Holmes et Kinsella ont tous deux déménagé à Chicago, et ce dernier a poursuivi une carrière fructueuse en musique, sous le nom d’Owen. Les membres d’American Football sont maintenant tous dans les débuts de la quarantaine, et ont tous des enfants, ce qui rend difficile la vie de tournée, surtout pour les membres qui n’en avaient pas fait depuis longtemps.

En janvier 2016, le groupe entrait en studio pour commencer l’enregistrement d’un deuxième album éponyme. Vu la distance qui les sépare, le groupe procède surtout à l’écriture de ses chansons en s’envoyant des fichiers audio par internet, et se regroupe par la suite pour les peaufiner en studio. « As-tu des enfants? » me demande Lamos, ce à quoi je réponds que non, pas encore. « Tu vas voir quand tu en auras, tu peux faire beaucoup de choses en deux jours! Quand on se retrouve, on travaille pendant 12 heures par jour, et c’est plus productif que des mois de travail comme on le faisait avant d’avoir des enfants, quand on travaillait sur trois chansons à la fois en buvant des bières. »

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Avoir des enfants, m’explique le groupe, a une grande incidence sur les offres qu’ils acceptent, ou, plus souvent, qu’ils refusent. « On tourne de manière sporadique, on ne fait plus de grandes tournées », dit Mike Kinsella. « On est à environ 40 prestations pour cette tournée, ajoute Lamos. Ça veut dire que, pour chaque jour où l’on n’est pas à la maison, il y a quelqu’un qui est à la maison et qui doit s’occuper des enfants. On doit beaucoup à ces personnes. C’est le fun de faire des tournées avec modération comme on le fait, mais on a toujours hâte de retourner à la maison. »

Réalisant que j’ai l’occasion de recevoir des conseils de vie et de paternité pour musicien de la part de mes héros, je les encourage à m’en dire plus. Premièrement, tous sauf Holmes me disent que ma trentaine sera meilleure que ma vingtaine. « Quand tu atteins ta trentaine, tu commences à te foutre un peu de tout », me prévient Nate Kinsella.

« Profites-en [de la vie de tournée] pendant aussi longtemps que tu peux, mais ne te force pas à continuer à en profiter au point où ça empiète sur le restant de ta vie, conseille Holmes. Parce que tous les autres trucs dans ta vie, c’est ta vraie vie. Ce qui fait que ce groupe fonctionne pour nous, c’est que la plupart du temps, American Football n’est que le trentième truc le plus important dans notre journée. »

Je leur demande donc s’ils se doutaient, il y a 20 ans, que leur premier album deviendrait un classique marginal près d’une décennie après sa parution, leur permettant de recommencer une vie de musicien à l’aube de leur quarantaine.

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Photo par Jay Kearney

« Pas du tout! s’esclaffe Holmes. Je ne crois pas qu’on aurait fait le même album si on avait cherché à être connus. On savait tous qu’on allait déménager, mais Polyvinyl nous a offert 2000 $ pour enregistrer cet album en six jours! On s’était simplement dit que ce serait un beau souvenir de pouvoir dire un jour qu’on a été dans un groupe quand on était à l’université. »

« Si tu lis la première critique de l’album dans Pitchfork, c’est hilarant. Ils ont détesté ça! » ajoute Lamos en riant. « C’était de vrais enculés, ils ont été méchants et mesquins. »

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Honnêtement, je n’ai pas trop fait attention aux erreurs qu’auraient pu commettre les gars durant leur spectacle. J’étais parfaitement satisfait de simplement les voir en concert, après toutes ces années. En un instant, mes émotions d’adolescent hyper hormonales me sont revenues comme un boulet de canon dans les tripes, et je restais là, béat et assis dans la nef, à tout absorber du mieux que je pouvais. Je connais leurs chansons par cœur, et je sais que je ne suis pas le seul. Et j’ai senti que je touchais une corde sensible en leur faisant remarquer que le poids sur leurs épaules devait être énorme.

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Étant un groupe aussi important pour tout un style de musique (« Je demande souvent à ma femme de m’appeler le “Parrain du emo”, mais elle refuse toujours », me confie Mike), il doit être stressant de savoir qu’il y a des nerds qui disséqueront intensément la manière dont ils jouent. Après tout, plusieurs musiciens ont peaufiné leurs techniques de batterie ou de guitare en écoutant American Football, et connaissent intimement chaque note de leurs chansons, même les erreurs qui auraient pu se retrouver sur l’album.

« Bordel… je n’y avais jamais pensé, mais merci d’avoir planté cette graine de doute dans notre tête ! s’écrie Lamos. Mais je ne crois pas que les gens soient si intenses. Notre public est assez indulgent. J’enseigne à l’université, et la plupart de mes élèves se foutent complètement de ma carrière musicale. Ce n’est pas du tout négatif, mais, dans les faits, ce n’est pas si important. Nos enfants ne nous écoutent pas, ils se foutent de tout ça! »

Billy Eff est sur internet ici et .