droit des femmes

Dans le quotidien infernal des employées de maison étrangères à Hong Kong

Enfermées dans des gratte-ciel, nombreuses sont celles qui ont dénoncé les exploitations et les abus de leurs patrons. Mais la peur de perdre leur visa rend leur démarche délicate.

par Justin Heifetz​​
05 Juin 2017, 5:00am

Ce jour-là, lorsque Nicole* a terminé le travail dans un des gratte-ciel tape-à-l'œil de Hong Kong, elle avait des traces ensanglantées de griffures dans le dos. Elle a décidé que cette fois-ci était la fois de trop : elle ne retournerait pas travailler. Elle avait déjà dû supporter des claques sur le visage, les hurlements perçants de sa patronne qui la traitait de « dégueulasse » et de « débile », ainsi que des mois d'insomnie. D'habitude, elle priait et pensait : « Aide-moi, Dieu, donne-moi la force de supporter tout cela. » Mais ce jour-là a été le pire de sa vie.

Quelques minutes plus tôt, Nicole préparait le repas pour la famille qui l'embauche, comme elle le fait depuis un an maintenant. Sa patronne – une mère au foyer de deux enfants qui passe son temps à surveiller son employée – l'a alors accuséE de cuisiner avec de l'eau sale. Nicole explique que, sans crier gare, sa patronne l'a agressée : elle l'a fait tomber par terre avant de la traîner par un bras jusqu'à la porte d'entrée et de la jeter hors de l'appartement.

Nicole, qui est arrivée des Philippines – comme environ 165 000 autres employées de maison étrangères à Hong Kong – se souvient encore de ce jour de janvier ; les larmes lui montent aux yeux et elle en tremble. « Les policiers m'ont fait un check-up, je ne savais même pas que j'avais des griffures dans le dos », explique Nicole, assise sur un banc dans la cour tranquille de St John's Cathedral, à quelques pas du frénétique quartier d'affaires de Hong Kong. « C'était une injustice, je ne méritais pas ça », rajoute-t-elle.

Mais cette terrible histoire d'abus n'est malheureusement pas spécifique à Nicole. À Hong Kong, ville où les femmes arrivent de partout pour travailler en tant qu'employée de maison pour des familles aisées, l'expérience de Nicole n'est qu'un abus parmi tant d'autres. La plupart viennent dans l'espoir de pouvoir envoyer un peu d'argent à leurs familles restées à l'étranger, mais elles se retrouvent rapidement prises au piège dans un cercle infernal fait de violence et de dettes.

Près de la moitié des employées de maison étrangères à Hong Kong viennent des Philippines. Les autres viennent en grande partie d'Indonésie (environ 150 000), tandis qu'une petite partie vient d'Asie du Sud et du Sud-Est. En tout, en juillet 2015, il y avait 336 000 employées de maisons étrangères déclarées à Hong Kong. D'après le gouvernement, un foyer sur trois emploie une domestique étrangère.

Grace Estrada est une employée de maison philippine et la présidente de la Progressive Labor Union of Domestic Workers (PLU), une coalition de travailleuses qui se rejoint les dimanches, le seul jour de repos de ces femmes, pour partager leurs expériences et leurs problèmes.

Grace Estrada est une employée de maison philippine et la présidente de la Progressive Labor Union of Domestic Workers (PLU), une coalition de travailleuses qui se rejoint les dimanches, le seul jour de repos de ces femmes, pour partager leurs expériences et leurs problèmes.

Ces femmes ne sont pas payées au même salaire que les employés de maison qui sont nés à Hong Kong, mais reçoivent chaque mois le salaire minimum, qui s'élève en ce moment à 550 $. Les heures ouvrées ne sont pas réglementées mais les employées ont quand même droit à un jour de repos par semaine – généralement, il s'agit des dimanches, où l'on peut trouver des milliers de femmes assises sur des cartons dans les parcs et les sentiers de Hong Kong. Beaucoup en partent avant la nuit, cependant, pour être de retour chez leurs patrons avant le couvre-feu imposé par ces derniers.

C'est peut-être là le plus gros problème pour les employées de maison qui viennent travailler à Hong Kong : la loi les oblige à vivre avec leurs employeurs, car leurs visas en dépendent. D'après le site du Département de l'Immigration, un employé de maison étranger « doit fournir des services à domicile et à plein temps à ses employeurs et à tous les membres du foyer. Les demandes pour loger ailleurs que chez l'employeur ne seront pas accordées. »

« Cette loi qui force à habiter sur place est la cause de bien des problèmes », explique Elizabeth Tang, secrétaire générale de la Fédération Internationale des Employés de Maison. « En soi, les employées n'ont pas le choix et leurs conditions de vie et de travail sont cachées. Elles peuvent se faire exploiter beaucoup plus facilement. » Elle ajoute que son organisation reçoit régulièrement des femmes travaillant jusqu'à 16 heures par jour.

L'association HELP for Domestic Workers a aidé Nicole à porter plainte, mais son ancienne patronne a rempli une contre-plainte où elle affirme que Nicole a volé deux porte-monnaie de marque et un appareil photo – sans aucune preuve. « Il est courant que les employeurs aient recours à des allégations de vol qui sortent de nulle part, juste pour ne pas avoir à payer leurs employées », raconte Holly Carlos Allan, cadre supérieur de HELP, qui s'est assurée qu'un dossier soit ouvert pour Nicole au commissariat. « La police a dit à certaines de nos clientes que ce n'était pas grave et que si elles confessaient leurs crimes, elles pouvaient rentrer chez elles. »

Pour Grace Estrada, employée de maison philippine et présidente de la Progressive Labor Union of Domestic Workers (PLU), la loi obligeant les employées à dormir sur place est purement et simplement dangereuse. « Obliger l'employeur et l'employé à dormir au même endroit, ça s'apparente à de l'esclavage », explique-t-elle. « L'employée est de garde 24h/24. » L'association de Grace est une petite coalition d'employées de maison qui se réunissent les dimanches dans un petit appartement du quartier de Kowloon Austin pour discuter des problèmes quotidiens, allant des asservissements par les dettes aux abus physiques et psychologiques.

Les employées de maison étrangères n'ont pas toujours été forcées de dormir sur place. D'après Elizabeth Tang, lorsque l'épidémie de SRAS est arrivée à Hong Kong en 2003, le gouvernement – qui a fait face à une hausse du chômage – a créé cette loi pour empêcher les employées de maison étrangères de prendre d'autres jobs à temps partiel, où les Hongkongais sont préférés. « Les femmes étrangères doivent vivre chez leurs employeurs, tandis que les femmes de Hong Kong peuvent être domestiques à temps partiel : ils ont créé cette loi pour protéger les perspectives d'emploi pour les femmes d'ici », rajoute Elizabeth.

Le fait de vivre dans une telle exiguïté sous un système aussi peu réglementé peut mener à une myriade d'abus. « Les agressions physiques sont les plus fréquentes, ainsi que les agressions verbales » explique Holly Carlos Allan. « Quand les employées dorment sur place, elles s'exposent à plus d'abus et moins d'intimité. »

Grace Estrada raconte que ses premiers employeurs l'obligeaient à se lever toutes les deux heures la nuit pour vérifier que leur enfant ait toujours de l'eau dans son verre. Avec deux autres membres de PLU, elle relate différents témoignages d'abus qui leur sont parvenus : une femme était forcée de coucher sur un sèche-linge que son employeur allumait la nuit, la chaleur et les vibrations l'empêchant de dormir ; une autre a raconté que son employeur passait les journées chez lui à regarder du porno en caleçon pendant qu'elle travaillait ; une autre a dû dormir sur un rebord de fenêtre. Toutes ces femmes ont souhaité rester anonymes et les archives des plaintes déposées sont protégées par le décret de protection des données personnelles.

La PLU et d'autres organisations ont fait les gros titres en donnant la parole à des femmes agressées par leurs patrons. L'association a fait campagne contre les lois obligeant les employés de maison étrangers à dormir chez leurs employeurs.

La PLU et d'autres organisations ont fait les gros titres en donnant la parole à des femmes agressées par leurs patrons. L'association a fait campagne contre les lois obligeant les employés de maison étrangers à dormir chez leurs employeurs.

« L'employeur possède tous les pouvoirs » explique Rowena Borja, la secrétaire de la PLU. Rowena raconte que son ancienne patronne l'obligeait à rester debout jusqu'à 3 heures du matin et lui refusait ses congés obligatoires. « Elle passait son temps à me crier dessus. J'en ai fait une dépression nerveuse. » La PLU, ainsi que the Alliance of Progressive Labor à Hong Kong, a réalisé un sondage à large échelle en 2012 ; après avoir interviewé plus de 1 500 employées de maison philippines, ils ont découvert qu'elles travaillaient en moyenne 15,6 heures par jour, en général de 6 heures à 23 heures.

« Personne ne vérifie à l'avance ce qui est marqué dans le contrat de l'employé et ce que le travailleur immigré vit une fois sur place ; très peu d'employeurs souhaitent témoigner », explique Jade Anderson, une coordinatrice qui se bat contre le trafic d'êtres humains au Justice Center de Hong Kong.

Un porte-parole du Ministère du Travail a écrit dans un e-mail que « le gouvernement et la communauté ne toléreront aucuns abus d'employés de maison, et enquêteront minutieusement sur chaque cas et n'hésiteront pas à engager des poursuites sur-le-champ en cas de preuves suffisantes. » Le ministère a également annoncé qu'il travaillait en collaboration avec les consulats de Hong Kong pour préparer des campagnes publicitaires dans le but « de s'assurer que les employés de maison étrangers connaissent leurs droits et les moyens de chercher de l'aide. »

Pour certaines employées de maison, la solution est de dormir à l'extérieur – illégalement – dans ce qu'on appelle familièrement des « pensions de famille ». Ces petits appartements surpeuplés abondent à Hong Kong car les lits superposés sont loués à petits prix, en général par des propriétaires philippins. Cependant, le fait de vivre à l'extérieur pose d'autres problèmes, différents, mais qui représentent un nouveau défi à relever pour les employées de maison.

Bing* partage un appartement n'ayant qu'une seule salle de bains avec 10 autres Philippines qui travaillent en tant qu'employées de maison. « Il faut apprendre à se débrouiller », explique-t-elle. Ces femmes vivent à deux ou trois par chambre.

Les employeurs de Bing, un couple d'expatriés, lui donnent environ 190 $ par mois pour qu'elle puisse payer son loyer. Mais Bing raconte que le couple refuse très souvent de lui rembourser sa course en taxi, qu'elle ne peut pas se payer avec son salaire, lorsqu'ils l'obligent à baby-sitter jusqu'à tard dans la nuit. Elle précise cependant que les conditions sont meilleures qu'avec ses anciens employeurs, chez qui elle habitait : ces derniers ne lui donnaient que leurs restes à manger.

« Je commence le travail à 5 heures du matin. On m'a offert la possibilité de dormir en pension, mais je ne pouvais pas en commençant si tôt » raconte Ida*, mettant l'accent sur le fait que les trajets, en plus des longues heures de travail des employées de maison, sont quasiment impossibles à gérer. Il y a également la peur fréquente des forces de l'ordre et des services d'immigration : si la police fait une descente dans une pension, ses occupants risquent d'être expulsés. La logeuse de Bing est une Philippine qui entretient une liaison très tendue avec un Chinois qui possède l'immeuble. Grace explique que ce genre d'arrangements n'est pas rare. « Les Philippins qui travaillent à Hong Kong achètent des appartements, les divisent en plusieurs chambres et les louent. »

En mars 2016, dans un rapport que Jade a co-réalisé, on apprend que 17 % des 1 000 employées de maison interrogées avaient travaillé dans des conditions qui se rapprochent du travail forcé.

La plupart des organisations se battent pour que les travailleurs étrangers puissent choisir de vivre chez leurs employeurs ou non. La PLU a fait campagne pour que cette option soit possible et a eu plusieurs rendez-vous avec le gouvernement de Hong Kong, mais « nous ne voyons aucun progrès pour l'instant » résume Grace. L'association explique que le gouvernement rejette leurs arguments au motif que si les travailleurs vivaient en dehors de leurs lieux de travail, ils ne pourraient travailler qu'à temps partiel – et ils pourraient donc tirer profit de leurs visas. « Nous avons passé des semaines à leur répéter : comment pouvons-nous travailler à temps partiel si nous commençons le travail à 5 heures et le terminons à 23 heures ? » rajoute Grace.

La PLU a pu rencontrer différents représentants du Ministère du Travail en mai dernier et la Confederation of Trade Unions en février : d'après Grace Estrada, ces deux organismes ont utilisé les mêmes arguments pour contrer leur demande de changement de loi. Les représentants lui ont dit que si les employées de maison étrangères étaient autorisées à vivre en dehors de leurs lieux de travail, elles passeraient leurs nuits à traîner dans les rues ou à travailler dans des bars et des boîtes de nuit.

Un porte-parole du Ministère du Travail m'a dit par e-mail : « Tout changement dans la loi obligeant les travailleurs étrangers à vivre chez leurs employeurs va à l'encontre de la logique d'embauche des travailleurs étrangers et de la règle selon laquelle les résidents de Hong Kong sont prioritaires sur les offres d'emploi. »

L'année dernière, le gouvernement a adopté une nouvelle loi pour empêcher les employées de maison étrangères de devoir laver les vitres des immeubles trop hauts ; en janvier, le gouvernement a également annoncé avoir mis en place un code de bonnes pratiques pour les agences pour l'emploi. Malgré cela, pas grand-chose d'autre n'a été fait pour protéger les droits fondamentaux des travailleurs. « Il y a un manque de reconnaissance flagrant quant au travail des étrangers : personne ne veut admettre qu'il s'agit d'une contribution précieuse pour Hong Kong », explique Jade Anderson en se basant sur les interviews de travailleuses étrangères que le Justice Center a réalisé. « Beaucoup d'entre elles racontent qu'on leur a manqué de respect en tant qu'être humain : on leur disait comment s'habiller, quand aller aux toilettes et on les critiquait en permanence. »

En mars 2016, dans un rapport que Jade a co-réalisé, on apprend que 17 % des 1 000 employées de maison interrogées avaient travaillé dans des conditions qui se rapprochent du travail forcé. D'après les interviews du Justice Center, ces femmes travaillaient et vivaient dans la contrainte. Elles étaient de garde de jour comme de nuit, leurs salaires étaient trafiqués et leurs papiers d'identité étaient confisqués. Les employeurs faisaient également exprès de les isoler : plusieurs employées ont dit qu'on leur avait confisqué leurs portables.

Les employées de maison étrangères restent prises au piège de ce système abusif pour plusieurs raisons. Le gouvernement de Hong Kong ne les autorise à rester dans la ville que pour une période de deux semaines, une fois leurs contrats terminés – ce qui, souvent, pousse les femmes à ne pas porter plainte dans le cas d'abus graves. En plus de cela, beaucoup se retrouvent endettées auprès des agences pour l'emploi qui ont négocié leurs contrats, tout en devant soutenir financièrement leurs maris et leurs enfants restés au pays.

« Quand on retourne aux Philippines, on est en pleine forme, mais on n'a plus d'argent et plus de maris » explique Borja, la secrétaire de la PLU, rajoutant qu'en raison des années et de la distance, les hommes perdent patience et se trouvent des amantes. « C'est retour à la case départ pour nous. »

En attendant de savoir si la police va engager des poursuites contre elle ou son ancienne employée, Nicole reste dans un refuge rudimentaire financé par le consulat des Philippines. Elle n'a pas grand-chose à faire de ses journées et n'a aucune source de revenus.

Elle continue à envoyer de l'argent chez elle, à Davao City, aux Philippines, bien qu'elle doive 1 000 $ de dettes à son agence pour l'emploi. Mais Nicole a trop peur, et honte, d'annoncer à ses amis et sa famille qu'elle a perdu son job à Hong Kong, une ville qu'ils perçoivent comme chic et où les opportunités de gagner de l'argent et de se faire des contacts sont légion.

« J'envoie de l'argent pour qu'ils puissent acheter du lait et des médicaments : mon enfant est malade en ce moment. Je pensais que Hong Kong était le bon endroit pour les domestiques », dit-elle, les joues trempées de larmes. « Je le pensais vraiment. »

* Certains noms ont été modifiés pour protéger l'identité des employés.