Cuisses galbées, blessures et galères : à la découverte de la Lingerie Football League
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Cuisses galbées, blessures et galères : à la découverte de la Lingerie Football League

Pour les fans de culs musclés, la Lingerie Football League est un championnat excitant. Pour les joueuses bénévoles, c'est un marasme économique frustrant.
21.7.17

Cet article a été publié à l'origine sur Vice UK

La Lingerie Football League est l'aboutissement d'une longue histoire d'amour entre divertissement et sport-business. Ce championnat de foot US qui, comme son nom l'indique, propose à des jeunes femmes aux formes impeccables de s'affronter en petite tenue sur les pelouses, emploie quelques-unes des athlètes les plus aguerries de la planète. La sélection est drastique, les joueuses sont des tueuses assoiffées de sang prêtes à se rentrer dans le lard sans ménagement.

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Rien que par l'activité physique requise, être une joueuses de la LFL (rebaptisée depuis Legend Football League pour gagner en respectabilité) n'est donc pas une partie de plaisir, qu'on porte un soutif push-up ou non ne changeant rien à la réalité du défi physique imposé. Mais au-delà de ces difficultés sportives, les femmes doivent également lutter hors du terrain car elles sont largement moins bien payées que leurs collègues mâles. Une règle observable dans quasiment tous les sports, qu'un chiffre vient éclairer judicieusement : la sportive la mieux payée du monde, qui n'est autre que la tenniswoman Maria Sharapova, affichait un revenu annuel de 20 millions d'euros environ en 2014. Bien sûr, c'est un niveau de richesse plus que satisfaisant pour tout être humain, mais qui devient rageant ou exaspérant quand il est comparé à celui du sportif le mieux payé cette année-là : en 2014, le boxeur Floyd Mayweather a fait rentrer presque 100 millions d'euros dans ses caisses personnelles…

Les gros sous ne sont pas le seul motif d'inquiétude des sportives : plus d'un tiers d'entre elles souffrent de troubles de l'alimentation et s'exposent à des risques d'anorexie. En d'autres termes, et pour bien comprendre ce que signifie être une sportive de haut niveau, ces femmes se battent quotidiennement pour leur survie.

Pénétrer dans le monde de la LFL est pourtant synonyme de consécration. La ligue se développe d'ailleurs à vitesse grand V en Europe ces dernières années. Mais quand je parle de consécration ou de gloire, dites-vous bien que je ne parle pas de dignité, tant les "maillots" que revêtent les jeunes femmes les jours de matches sont aussi étriqués que des bikinis de brésiliennes. Ce qui nécessite, vous l'imaginez bien, une certaine confiance et estime de soi pour rentrer sur le terrain sans se dire qu'on est plus observée pour ses atours que pour sa vision du jeu.

Une joueuse de LFL. Image via Wikimedia Commons.

A 29 ans, Tessa Barrera, ancienne capitaine de son équipe de LFL de LA Temptation, est de cette trempe-là. Née au Texas, elle a grandi en dévorant les matches de NFL et en rêvant de devenir la première femme à intégrer la NBA. Avec la LFL, elle a trouvé tout ce dont elle avait besoin : une compétition relevée et un défi physique excitant. Mais elle a mis un terme à sa carrière au bout de trois ans, dégoûtée par la façon dont les joueuses sont traitées. « Quand on voit ça de l'extérieur, on ne se rend compte de rien. La Ligue poste des vidéos sur Youtube et des articles sur son site pour donner une image glamour de ce sport. Mais une fois que je me suis retrouvée de l'autre côté de la barrière, je me suis dit : "Je ne peux pas rester là, ou alors il faut que je devienne aussi dure que ces filles." »

Si vous ignorez tout de la LFL, voilà comment ça marche. Les matches se jouent à sept contre sept. A l'origine, les rencontres se tenaient à la mi-temps des "vrais matches" de garçons et étaient considérées comme un divertissement sympathique. La LFL s'est vraiment constituée en tant que telle en 2009. Aujourd'hui, elle compte 500 000 fans sur Facebook, également partagés entre des amoureux de foot US et des mecs un peu pervers ravis d'avoir une occasion légitime de mater et d'élire la joueuse la plus sexy du championnat. Et quand vous savez que l'un des fondateurs de la ligue n'est autre que Mitch Mortaza, un mec pas vraiment connu pour ses positions égalitaires, et que les joueuses de LFL se sont retrouvées à poser pour Playboy, vous comprenez vite les implications que peuvent avoir ce sport pour l'image de la femme.

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La LFL porte en elle le germe d'une interrogation plutôt polémique qui pourrait se résumer en ces termes : "Est-ce moralement légitime que les femmes portent un bikini pour prouver que leurs performances sportives sont intéressantes ?" Au-delà de la question du style, quel que soit le vêtement qu'elles portent, ces femmes pratiquent un sport terriblement dangereux, qui plus est sans aucune sécurité sociale. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs engagé des poursuites contre la ligue, dont Marirose Roach, qui affirme qu'elle s'est brisée le coup au cours d'un match. Sans oublier un autre détail croustillant : les joueuses ne sont pas payées.

Barrera, qui vit maintenant dans la ville de Corpus Christi, au Texas, est devenue présentatrice sportive pour une chaîne locale. Avec le recul, elle compare le statut de joueuse de LFL à celui d'une femme qui se retrouverait prisonnière d'une relation amoureuse toxique.

« En fait, tu aimes l'autre même si tu sais que tu mérites d'être mieux traitée », résume-t-elle. « Au début, tu te dis que les choses vont s'améliorer, puis tu te rends compte que non, les choses restent les mêmes. Et tu te dis que tu as beau aimer le foot US, tu ne vas pas accepter pour autant de jouer pour quelqu'un qui maltraite les gens. Mitch a même licencié plusieurs joueuses simplement parce qu'elle projetaient de monter un syndicat ! »

Au sujet de l'absence de salaire et de protection en cas de blessure, Barrera confirme et n'épargne personne : « C'est complètement vrai, personnellement je me suis cassée la main lors d'un match, je paye encore les factures de l'opération », poursuit-elle, très remontée. « Ma première année, nous gagnions des nèfles comparé aux hommes. La deuxième, on m'a payé des déplacements dans tout un tas d'endroits géniaux, mais toujours pas un centime. Et quand je voyais les stades entiers que nous remplissions, je l'avais mauvaise. J'ai toujours cru que je pourrais un jour gagner ma vie en jouant, mais ce n'est jamais arrivé. »

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Outre l'absence de salaire, est-ce que ce n'est pas tout simplement super dangereux pour la santé ? Le corps ne marque-t-il pas d'autant plus que le bikini protège assez peu sur un énorme plaquage. « Oui, c'est souvent sanglant, mais je m'en foutais, je m'engageais pleinement dans chacun de mes matches parce que j'adorais ça même si je risquais gros », répond cash Barrera.

Et elle a raison de penser qu'elle prenait des risques, considérant la violence avec laquelle ces filles taillées dans le roc, abdos saillants et muscles profilés, se percutent à pleine vitesse. Pour atteindre ce niveau de performance, les filles sont plus qu'assidues : « On s'entraînait trois fois par semaine, à chaque fois pour des séances de quatre heures, voire plus, sans compter nos séances personnelles pour garder la forme. Derrière, on devait en plus faire le taf marketing et publicitaire, du coup on en avait pour vingt ou trente heures par semaine, presque comme un emploi à part entière », se souvient Barrera. A l'époque, elle était tout simplement une machine physique, qui tournait à vide financièrement puisque la ligue ne lui versait pas un centime de revenus, ce qui a peu à peu nourri un ressenti légitime chez elle : « Il faut bien comprendre qu'en plus, nous devions être bronzées, maquillées, avec des cheveux lisses et beaux les jours de matches et les jours de shooting. Rien de tout ça n'était défrayé. » Parfait pour créer une frustration et alimenter un climat délétère.

Le processus de recrutement est tout aussi violent : « Nous étions 200 lors de la séance d'essai à laquelle je me suis rendue. On était testées sur plusieurs épreuves : le sprint, l'agilité, l'accélération pure… sans compter qu'ils évaluaient notre potentiel marketing. Je ne me suis jamais considérée comme une fille au physique de mannequin, mais j'imagine que je devais suffisamment correspondre à leurs canons de beauté pour être prise. »

Malgré toutes les épreuves par lesquelles Barrera est passée lors de sa carrière en LFL, elle conserve néanmoins quelques bons souvenirs, dont cette rencontre, disputée à Mexico, où elle avait traversé tout le terrain : « Je sentais que j'étais inarrêtable. La foule ne connaissait pas mon nom donc elle s'est mise à hurler : "Veinte, Veinte" (20 en Espagnol, qui était son numéro, ndlr). Comme je suis moitié mexicaine, moitié américaine, c'est resté comme un grand moment de fierté pour moi. Je me suis dit que mon peuple m'aimait, et ça rien ne pourra me l'enlever. »

Popularité, excellence sportive, et même quelques instants de pure gloire, la LFL est en mesure d'apporter tout ce que le sport-business offre de meilleur. Tout, sauf le salaire, qui reste l'apanage des hommes et de la NFL.