Remboursement capotes en France
Illustration : Pol Anglada pour VICE FR 
sexe

Pourquoi la capote remboursée est une fausse bonne idée

Soyons honnêtes : à 17 ans, quand tu as envie de baiser, c’est tout de suite.

Souvenez-vous, à peine un mois avant que vous ne mangiez votre dinde-pommes au four-confiture d’airelles, c’était Noël avant l’heure qui se lisait sur le visage du gouvernement. Le préservatif masculin est dorénavant remboursé. L’autosatisfaction était palpable. Les boîtes de préservatifs Eden, des laboratoires Majorelle, sont donc remboursées à 60 % depuis le 10 décembre 2018, sur prescription d’un médecin ou d’une sage-femme. Au passage, ils contiennent du latex. Exit donc le remboursement pour les allergiques. Exit aussi l’idée de rembourser dans la foulée le préservatif féminin. Exit également le remboursement sur les petites tailles de préservatifs. Petits pénis, passez votre chemin. Donc un remboursement, oui, mais à 60 %, sur la base d’un prix de vente de 1,30 euro la boîte de 6, 2,60 euros la boîte de 12 et 5,20 euros la boîte de 24. On vous laisse faire le calcul. Mais là n’est pas le seul problème.

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Pourtant sur le papier, l’idée paraît bonne. Car, comme l’indiquent les laboratoires Majorelle dans leur communiqué de presse, d’après la dernière enquête de Santé publique France, « les IST ont été multipliées par 3 entre 2012 et 2016 ». De quoi s’alarmer. Et Majorelle de rajouter qu’il est question « de redynamiser l’image du préservatif (…), il ne s’agit pas d’un gadget sexuel mais bien d’un véritable outil de prévention indispensable ». Le préservatif ne peut-il pas être les deux ? Car voilà, tout ça ne vend pas du rêve aux jeunes. L’idée d’aller voir son médecin de famille à 16 balais, quand on a déjà du mal à lui parler poils pubiens en devenir et voix qui mue, afin de solliciter une ordonnance pour cet « outil de prévention » n'est pas du tout évidente. Les balbutiements d’une sexualité sont délicats et maladroits. Alors oui, il faut se protéger, bien sûr. Répétons-le : seule la capote protège des IST. Mais devoir passer par une consultation médicale pour ouvrir ce chapitre de nos vies, pardonnez-nous l’expression, mais n’est-ce pas un peu raide ?

« C’est une forme de contrôle médical. Quelle est la mentalité derrière ? En médicalisant l’acte sexuel, il reste ainsi toujours lié à la question de la procréation, et non pas au plaisir »

Alors on s’est posé la question de l’éventuelle efficacité d’une telle mesure. Et à creuser davantage l’annonce qui a provoqué tant de congratulations exacerbées, on est tombé sur des professionnels de santé et de l’adolescence qui font la grimace. À commencer par le Planning familial, qui accueille la nouvelle « avec circonspection ». Sandrine Mansour, directrice du Planning familial de Nantes, et Martine Leroy, administratrice, regrettent que « les politiques de prévention ne soient pas évaluées avant une nouvelle mesure. On ne voit pas comment cela pourrait s’intégrer dans la politique globale de prévention de la sexualité ».

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« Il y a très peu de lieux non jugeant sur la sexualité. C’est déjà courageux et responsable de venir en chercher… Parce qu’un ado, c’est tout de suite maintenant ». Si cette mesure snobe, de fait, la notion d’immédiateté adolescente, en l'obligeant à anticiper ses relations sexuelles, un autre problème relevé par le Planning familial pourrait être autrement plus préoccupant. Sous couvert de faire la guerre aux chlamydiae, syphilis et autres gonocoques, « on est en train d’institutionnaliser la sexualité, explique Sandrine Mansour. C’est très insidieux tout ça… Il y a tout un faisceau d’indices sur un retour au "contrôle social" de manière globale dans notre société, et plus largement en Europe ». Et la sexualité n’y échappe pas. « C’est une forme de contrôle médical. Quelle est la mentalité derrière ? En médicalisant l’acte sexuel, il reste ainsi toujours lié à la question de la procréation, et non pas au plaisir… Les droits sexuels et reproductifs ont toujours beaucoup de mal à être inscrits dans les droits fondamentaux ».

Si l’on prend en compte la pensée adolescente, ne faudrait-il pas penser à l’inverse de Majorelle ? L’ado ne se procurerait-il pas plus aisément un préservatif si celui-ci était, dans son esprit, un gadget sexuel banalisé ? Pour le Planning familial, la réponse est oui. « Il faut revaloriser la banalisation positive. Le préservatif doit être naturel, comme le coton-tige ! Là, le message c’est : on ne s’amuse pas avec le sexe ! Il faut aller chez le médecin pour baiser. Cela signifie que les risques prennent le dessus sur le plaisir », insiste la directrice du Planning familial. Il semble compliqué, donc, de rendre naturel et simple l’accès au préservatif en devant se rendre chez un professionnel de santé que l’on va habituellement voir lorsqu’on est…malade. Et encore faudra-t-il, à chaque consultation, que le médecin pense à proposer une ordonnance de préservatifs à chaque adolescent ou jeune adulte qu’il verra. Pas une mince affaire. Alors, vouloir ainsi contrôler la sexualité adolescente ne s’apparenterait-il pas à une restriction de leurs libertés ?

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La question est posée, associée à une autre contradiction. Des acteurs de prévention en santé sexuelle (Planning familial, associations LGBTI, infirmières scolaires, Maisons des adolescents…) ont vu, dans certaines régions, leurs commandes de préservatifs gratuits non honorées lors de la journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre. Comme à Nantes, où l’inquiétude est palpable.

Habituellement, Santé publique France distribue gratuitement chaque année des préservatifs aux Agences régionales de santé (ARS). Environ 5 millions de préservatifs masculins et 360 000 préservatifs féminins. Ce sont ces ARS qui répondent aux commandes des acteurs locaux, qui eux-mêmes mettent à disposition ces préservatifs gratuits, dans leurs salles d’attente, à l’infirmerie.

Sollicitée, l’ARS des Pays de la Loire a répondu par mail à nos questions, et indique que « cette année, Santé publique France a revu les dotations de chaque région, en tenant compte de l’inclusion de régions jusqu’alors non bénéficiaires. La dotation des Pays de la Loire a ainsi diminué en 2018, et nos délégations territoriales n’ont pas pu honorer l’ensemble des demandes (…) la situation actuelle est nationale ». Santé publique France, de son côté, nous a confirmé que « ce budget annuel est réparti entre les régions et cette répartition a été revue en 2018 » mais que « le budget et les quantités de matériels distribués par Santé publique France sont identiques en 2019 à ceux de 2018 ». À budget identique avec davantage de régions demandeuses, cela signifie donc que les dotations par région ont diminué…

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« Mais en creusant je me suis dit que ce n’était plus de la prévention. Si on parle de prévention, alors ce devrait être gratuit » – Anne-Cécile, infirmière scolaire

Anne-Cécile, infirmière scolaire en lycée depuis 11 ans, a d’abord eu la même réaction que la majorité des gens. « En apprenant la nouvelle, j’étais contente. Mais en creusant je me suis dit que ce n’était plus de la prévention. Si on parle de prévention, alors ce devrait être gratuit ! » Elle soulève au passage un autre souci : « Les jeunes doivent payer la consultation. Ils n’ont pas cet argent ! Ils vont faire comment ? Demander à leurs parents l’argent pour aller chez le médecin ? » Des parents qui risquent fort de demander les raisons de cette consultation soudaine. Rose, 16 ans, reconnaît qu’elle pourrait demander des capotes à son médecin car « c’est un sujet dont on parle dans ma famille ». Mais question intimité, ce sera de toute façon raté car « le médecin est à 15 kms de chez moi. Je ne peux donc pas y aller sans qu’un de mes parents m’emmène ». À regrets, elle avoue qu’elle se rendra donc au supermarché pour acheter les préservatifs. Quant à Manon, qui « ne s’entend pas très bien avec son médecin traitant car ce n’est pas elle qui l’a choisi », elle n’a pas encore eu de relations sexuelles mais « y pense », du haut de ses 16 ans. « Je sais que mon médecin est tenu au secret médical, mais je ne l’apprécie pas, alors je n’ai pas trop envie de lui parler de ça ».

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Anne-Cécile, l’infirmière, est au final agacée par cet effet d’annonce : « Quand j’en parle avec des élèves, ils disent que ce n’est pas terrible de devoir payer la consultation en amont, et de devoir en plus parler de ça à leur médecin. En fait, ce n’est plus ni anonyme, ni gratuit ». Elle aussi n’a pas reçu de commandes de préservatifs à distribuer gratuitement cette année. « Quand l’ARS nous a dit non, ça nous a choqué ».

Dans un autre lycée, la nouvelle n’a pas été accueillie plus chaleureusement. Nadia est infirmière scolaire et s’insurge des conséquences sur un certain public adolescent, souvent issu de milieu populaire, comme ceux de son lycée. « Mes élèves n’iront certainement pas chez le médecin demander des préservatifs, affirme celle qui travaille depuis 10 ans au contact d’adolescents. C’est déjà compliqué pour eux de venir à l’infirmerie. Des groupes de garçons débarquent souvent au printemps, gênés, tout rouge… ». Quant aux filles, il ne faut pas y compter. « En vie affective et sexuelle, ils arrivent à nous dire que c’est la honte de mettre un préservatif, c’est mal vu, ça vient dire que tu y penses, que tu es à l’aise avec le sujet. » Et on ne parle même pas ici des aspects religieux, qui empêcheront des milliers d’ados de se rendre chez le médecin de famille ne serait-ce que pour aborder le sujet. « Ce sont donc forcément des jeunes déjà responsables, qui mettaient déjà des préservatifs, qui vont oser faire cette démarche. Qu’adviendra-t-il des autres ? » soupire Nadia, qui, elle aussi, n’aura pas assez de son stock de capotes gratuites pour tenir l’année. « Ces jeunes sont dans l’instant présent, ils n’anticipent pas… »

Yassin, 15 ans, n’a pas entendu parler du préservatif remboursé. « Je n’irai pas chez le médecin juste pour ça. Après, si j’y vais pour autre chose, pourquoi pas. ». Mais quand il comprend qu’il y aura un remboursement via la carte Vitale, il bloque. À 17 ans, Marc, lui, trouve ça « moins gênant de demander à son médecin que de les acheter en supermarché ». Pas du tout l’avis de son pote Baptiste, « bien trop gêné » pour parler de ça à son médecin. « C’est personnel ! ». Il continuera à prendre la boîte de 12 en supermarché. Vive les caisses automatiques.

En attendant, si « l’arrivée du préservatif remboursé n’a pas eu de conséquences sur l’achat, le stockage et la distribution de matériels de prévention par Santé publique France », il n’en reste pas moins que certains acteurs de l’adolescence subissent une pénurie. Redorer le blason de la capote, qui n’a plus la cote chez les jeunes, ok. Mais ce préservatif remboursé, qui doit passer par une prise de rendez-vous chez le médecin, une consultation, une prescription, une pharmacie, un remboursement partiel, démontre une forme de méconnaissance des adolescents, autrement dit des premiers concernés par les IST, véritable enjeu de santé publique. Espérons donc que leurs appétences sexuelles leur donnent des ailes pour trouver des solutions qui ressemblent à leurs premiers ébats : simples, fiables, et rapides.

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