Santé

Le système de santé chinois à l'épreuve du coronavirus

Alors que le virus pulmonaire se propage au-delà des frontières chinoises, cette épidémie révèle-t-elle les carences du système de santé chinois ?

par Justine Reix
11 Février 2020, 8:22am

Anthony WALLACE / AFP

Le nombre de victimes du coronavirus vient de dépasser le millier, selon un dernier rapport publié cette nuit. Pour la plupart, les patients contaminés viennent de Chine, l'épicentre du virus. S'il est logique que le nombre de morts y soit plus important, la différence de mortalité et de contagion entre la Chine et les pays étrangers touchés par le coronavirus intrigue. L'Empire du milieu aurait-il pu mieux gérer cette crise sanitaire ? En a-t-il tout simplement les moyens ?

Ce n'est pas la première fois que la Chine fait face à un virus de ce type. En 2003, un SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) a fait de nombreux morts et a amené le gouvernement à remettre en question son système de santé. Plusieurs réformes ont été mises en oeuvre pour éviter de revivre un tel épisode. Sans grand succès. La réforme de santé chinoise s'attaque aux deux plus grosses faiblesses du pays : l'assurance maladie et les soins médicaux. L'objectif étant de couvrir et d'assurer l'ensemble de la population d'ici à la fin de cette année. Un pari réussi mais qui est loin d'être parfait. L'assurance maladie chinoise est loin de la version française qui couvre une grande partie de nos frais médicaux. En Chine, l'assurance maladie n'existait quasiment plus depuis des réformes économiques en 1980. Ce n'est qu'à partir des années 2000 qu'elle a été rétablie progressivement. Il est rare que la totalité des frais médicaux soit pris en charge par l'assurance maladie chinoise, même lorsqu'il s'agit de graves maladies. Les patients doivent donc souvent mettre la main à la poche pour se soigner.

Il existe aussi un système de périmètre particulièrement discriminatoire pour les habitants de petites villes. L'assurance maladie couvre les frais dans un rayon kilométrique proche de la zone de résidence du patient. Dès qu'il s'en éloigne, les frais augmentent. Les remboursements de frais décroissent donc avec la distance. En Chine, de nombreuses villes, en particulier en province, sont encore mal équipées et ne permettent pas de traiter certaines maladies comme le cancer par exemple. Les tarifs des consultations restent aussi très élevés pour le revenu moyen d'un habitant chinois (625 euros par mois selon la Banque Mondiale). Dans le secteur public, une consultation coûte 15 CNY (2 euros) dans un service classique et 200 CNY (26 euros) dans un service à l’occidentale. Pour un hôpital privé, les prix sont beaucoup plus élevés. Ils oscillent en moyenne entre 300 et 1200 CNY (entre 39 euros et 156 euros). Dans cette réforme, la Chine a décidé d'inclure un ensemble de services médicaux gratuits dans les structures publiques comme les vaccinations, le suivi des maladies chroniques ou encore le suivi des enfants de moins de 3 ans. Loin de notre assurance maladie, cette nouvelle réforme bénéficie tout de même aux plus pauvres en leur garantissant des soins et une couverture minimale. Mais est-ce suffisant pour un pays de 1,3 milliard d'habitants ?

Inégalités entre la province chinoise et les grandes villes

Les frais ne sont pas les seuls freins aux soins en Chine. Le pays manque cruellement de médecins et plus particulièrement de médecins généralistes. Seuls 6% des médecins en Chine sont des généralistes contre 94% de spécialistes. Contrairement à la France, la Chine n'a pas un concours qui répartit les étudiants en médecine dans les différentes spécialités existantes. La médecine généraliste est rarement choisie par les étudiants mais aussi par les facultés. Il n'existe qu'une dizaine de formations généralistes dans les facultés de médecine dans toute la Chine. Les cabinets privés de médecine, comme nous les connaissons, n'existent pas. Il faut donc se rendre dans un hôpital pour n'importe quelle consultation.

Dans les milieux ruraux, il est tout de suite plus compliqué de se faire soigner. Seule solution pour la population vivant dans des régions trop éloignées des hôpitaux remboursés par leur assurance maladie : le dispensaire. Généralisés par Mao, dans les années 60, pour uniformiser les soins dans toute la Chine, les dispensaires restent très succincts. On y pratique beaucoup la médecine traditionnelle et le personnel médecin est peu qualifié. Le service est assuré par des médecins appelés "aux pieds nus" qui n'ont qu'une formation rudimentaire en médecine dans le but de gérer les problèmes de santé les plus courants. À l'époque de Mao, il s'agissait de paysans qui recevaient une formation médicale intensive en très peu temps. Ces médecins alternaient donc le travail dans les champs pieds nus aux consultations chez l'habitant.

Le gouvernement souhaite faire reculer ces inégalités entre les provinces chinoises et les grandes villes. Ces dernières années, le pays a augmenté le nombre de formations généralistes et de médecins dispatchés dans les zones rurales. Des améliorations qui restent insuffisantes pour réformer en profondeur le système de santé en Chine. Selon l'OMS, le pays manque encore de médecins, il y actuellement un médecin généraliste pour 6 000 patients contre un pour 1 500 pour la moyenne internationale.

« Si ce virus se propageait en France à la même vitesse qu’en Chine, les hôpitaux auraient du mal à accueillir pendant plusieurs semaines des milliers des cas aussi lourds »

La ville de Wuhan, épicentre du coronavirus, n’a pourtant rien d’une petite ville de campagne. Avec ses 11 millions d'habitants, la capitale du Hubei semble tout à fait capable de gérer une épidémie. Selon l’économiste spécialiste des systèmes de santé chinois, Olivier Milcamps, le coronavirus n’aurait pas pu être évité mais au moins mieux être pris en charge : « On connaît encore mal ce virus, il y a donc plusieurs hypothèses possibles mais la plus intéressante est celle sur l’état de santé global de la population chinoise. Elle est médiocre. Face à une épidémie comme celle-ci, la part de population fragile est plus importante, le taux de décès est donc plus élevé ». Des propos à, bien entendu, nuancer. S’il y a autant de morts c’est aussi car il s’agit du pays source du virus. Olivier Milcamps précise que peu de pays sont prêts à lutter contre une telle épidémie. « Si ce virus se propageait en France à la même vitesse qu’en Chine, les établissements hospitaliers auraient du mal à accueillir pendant plusieurs semaines des milliers des cas aussi lourds » raconte-t-il.

Pourtant, un problème réside à Wuhan. Alors que le taux de mortalité des victimes du coronavirus est autour de 2,1 % au niveau national, il s’élève à 5,15 % à Wuhan selon la Commission nationale de la santé. De nombreux patients à Wuhan se plaignent, sur le réseau social chinois Weibo, des conditions déplorables d'accueil dans les hôpitaux. Un internaute raconte par exemple : « Un WC partagé par mille personnes, et personne pour le nettoyer ». Une étude, publiée le 7 février, sur l'hôpital de Zhongnan, sur 138 cas consécutifs du coronavirus entre le 1er et le 28 janvier, 41% ont été infectés à l'intérieur de l'hôpital. Les précautions requises ne sont donc pas respectées, ce qui explique la grande contamination du personnel hospitalier. Une certaine autonomie est accordée aux politiques provinciales ou locales pour gérer les centres de santé, ce qui explique les différences d'accueil entre les hôpitaux en Chine.

Pour tenter d'avoir un système de santé uniforme, le gouvernement a installé plus de 3 500 centres en charge de la veille épidémiologique et de l'intervention d'urgences pour les cas déclarés. Ce qui n'a pas empêché le corona virus de s'étendre dans tout le pays. Charles Dovale, expatrié en Chine, n'oubliera jamais l'accouchement de sa femme à Shenzhen, mégalopole chinoise : «Il est interdit pour le père d’assister à l’accouchement pour des raisons d’hygiène alors que l’hôpital était sale. On sentait fort la cigarette sans savoir d’où ça venait puisque les fenêtres sont fermées. On a aussi croisé quelques cafards. Selon mon épouse, la règle d’or dans un hôpital chinois c’est de toucher le moins de choses possible pour ne pas tomber encore plus malade».

coronavirus chine
Des membres du personnel de l'hôpital Queen Elizabeth de Hong Kong, qui emploie 75 000 personnes dans toute la ville, font la queue pour signer une lettre de pétition en faveur d'une grève. Ils demandent la fermeture totale des postes frontières de la Chine continentale le 4 février 2020. ANTHONY WALLACE / AFP

Quand la corruption gangrène les hôpitaux

Alors que le Président Chinois Xi Jiping s'est lancé dans une chasse à la corruption dès son arrivée au pouvoir, la médecine n'est pas épargnée par cette. À Shanghai, devant le Cancer Hospital, premier centre de cancérologie en Chine, une centaine de patients fait la queue devant le bâtiment dès 3 heure du matin. Au fil de la journée, la file ne fait que grossir. La raison de cette queue interminable : un système de réservation en ligne ouvert tous les jours à minuit, détournés par des vendeurs à la sauvette. Un grand nombre de consultations est réservé par ces vendeurs pour pouvoir les revendre devant l'hôpital à des patients désespérés de voir un médecin. Certains tentent de passer sans ticket, en vain.

Zhuang Pinghui, reporter spécialisé sur la santé au South China Morning Post, y racontait son expérience désastreuse avec les hôpitaux de la capitale : « Ma fille souffre d’une grave maladie aux poumons. Pendant des années, j’ai dû l’emmener à l’hôpital pour vérifier le développement de la maladie. C’était toujours le parcours du combattant pour prendre rendez-vous. Je mettais des alarmes à minuit pour pouvoir réserver des tickets en ligne. Je rafraichissais tout le temps la page pour être sûre d’en avoir un et si j’arrivai une minute plus tard, tout était déjà parti ». Pour ceux qui arrivent trop tard, une seule solution : payer. Les vendeurs à la sauvette demandent en général, 30 euros pour un ticket, de quoi faire un bon business.


Une fois arrivé devant un médecin, rien n’est gagné. Les consultations durent en moyenne moins de 10 minutes. La forte demande et le peu de médecins poussent les spécialistes à voir en consultation entre 70 à 200 personnes par jour.

Des conditions qui poussent à bout certains patients. Ces dernières années, les agressions à l’encontre de médecins sont en forte augmentation. Le phénomène a même un nom : le Yi Nao, littéralement “perturbation des soins de santé”. Manque d’écoute, de patience, de soins adaptés voire parfois morts de patients, certains craquent et s’en prennent au personnel médical.
Régulièrement, des médecins sont tués par des patients.

Faute de soins médicaux et de places dans les hôpitaux, beaucoup de Chinois se tournent vers la médecine traditionnelle. Vieille de plus de trois mille ans, cette médecine reste très populaire en Chine. Acupuncture, cupping thérapie, massage ou encore médicaments naturels, la médecine traditionnelle fait partie du quotidien des Chinois. Plus de 3 000 hôpitaux spécialisés dans la médecine traditionnelle sont installés en Chine. La plupart du temps, médecine moderne et traditionnelle sont pratiquées de façon complémentaire. Mais pour certains, il s’agit de leurs uniques soins de santé. Un risque dans le cas d’épidémie comme le coronavirus.

La réforme des systèmes de santé engagée par le gouvernement chinois a transformé le quotidien de certains patients, notamment les plus démunis, mais elle est encore loin de satisfaire la population qui vit en dehors des grandes villes et ne peut se permettre de payer des soins médicaux à leurs frais. Dernièrement, un bilan de santé annuel gratuit pour les travailleurs chinois a été instauré par Pékin. Examen dentaire, vision, audition, dépistage ou encore bilan sanguin, une évolution qui a permis à la Chine de rattraper son retard dans la moyenne de son espérance de vie. L'espérance de vie des Chinois a augmenté de 42 ans, passant de 35 ans en 1949 à 77 ans en 2018, selon un communiqué publié par la Commission nationale de la santé. Une moyenne qui reste en dessous de la française qui est à 82 ans. De nombreuses faiblesses subsistent encore dans les systèmes de santé chinois. Il serait présomptueux de la part de la France de juger la Chine car il est tout bonnement impossible d'éviter une épidémie comme celle du coronavirus mais la gestion des risques, elle, est possible. Il serait temps que la Chine soit enfin communiste comme le pays le revendique tant et que cela soit visible, au moins, sur le secteur de la santé.

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