Champis et tentes Quechua : récit d'un after champêtre

« Il faut monter une petite butte, traverser une micro-forêt et sans doute qu’on trouvera quelques reliques de son à partager en cette fin de nuit. Elle n’est pas sûre de l’info. On tente. »

par Arnaud Idelon; illustrations Marie Reyes
07 Janvier 2020, 8:28am

Illustration de Marie Reyes

Cet article fait partie de notre série « Afters », dans laquelle on s’interroge sur la capacité de l’après-fête à représenter une nouvelle quête d’intensité ou un simple prolongement de la fête. On vous propose ainsi des récits, analyses, interviews ainsi que guides de survie pour pouvoir vous y retrouver.

Un festival comme l’été en voit passer à la pelle, pas loin d’une plage normande. Le ciel se tient, les gens sont beaux, des rougeurs aux épaules, débuts de coup de soleil. Du bar au camping, de la scène aux douches froides, s’installe la douce impression de connaître tout le monde depuis trois jours qu’on se côtoie, les sourires de plus en plus fatigués. C’est la dernière nuit, et elle se termine. Il est 5h30, tout le monde converge vers le camping. Ça zone, ça stagne, ça se regarde et ça dansouille, personne n’est vraiment prêt à rentrer dans sa « Quechua 2 Secondes ». Personne n’est prêt à dormir, mais pas grand monde non plus pour prendre le lead et proposer autre chose que ce simulacre de teuf en slow motion. Ça ne part pas et on se regarde en chien de faïence pour continuer encore un peu, prendre une trace, avec un peu de chance finir la nuit autrement qu’en cuillère avec un duvet qui colle. On sait qu’il va être hard de dormir au beau milieu du camping alors autant avoir des cernes demain pour quelque chose. Ça fait une heure maintenant qu’on est posés à regarder les gens, et gentiment s’en moquer, quand Anouk – c’est son prénom nous dit-elle en s’asseyant à nos côtés – vient squatter le cul de gin to qu’il nous reste. Elle a mal au ventre Anouk, elle a perdu ses potes, et sa tente. Alors elle croque dans un bout de taz. Naturellement on prend le reste.

After. Elle a lâché le mot. Il faut monter une petite butte, traverser une micro-forêt et sans doute qu’on trouvera quelques reliques de son à partager en cette fin de nuit. Elle n’est pas sûre de l’info, on tente. Ça devient une petite rumeur autour de nous, qui se propage un peu partout. Alors, le camping s’anime. On se lève, on se bouge. Certains capitulent devant le sommeil, d’autres suivent les indications sommaires. Moi je monte la butte et traverse la forêt. On cherche. On ne trouve rien. On commence à croire au pot aux roses. Mais la vision arrive : un champ de lin, à perte de vue. Au centre, des silhouette, pas plus de 40, sous un soleil qui se lève. Un chemin a été tracé dans le champ, assez large pour, en file indienne, rejoindre le centre de la piste de paille. Ils sont une trentaine, pas davantage, à se mouvoir au ralenti au son fatigué d’un Ghetto Blaster.

Au creux de cette île terrestre, certains sont allongés, seuls ou à plusieurs, poussent le chill jusqu’à la sieste, d’autres mutualisent ce qu’il peut rester encore à boire dans des gobelets en plastique tandis qu’un black au fort accent cockney distribue à qui veut des baudruches chargées à l’hélium. On entend des voix étranges flirter tout en lenteur, tandis que quelques danseurs jettent dans la mêlée le reste de leurs forces. Pour une fois que les pets de taz trouvent à s’épanouir pacifiquement. Deux mecs lancent en l’air de larges brassées de pailles. On accueille l’averse fortuite en levant les bras. Anouk est en pleine montée, elle a les yeux qui brillent et un sourire compliqué. Il est 10 heures et elle prend la perche de sa vie. Elle est belle Anouk, surtout quand elle sourit comme ça et qu’elle me prend la main. Elle est belle Anouk mais ça me touche assez peu. Je prends ma perche moi aussi et s’il y a bien un truc absent ce matin, dans cette image parfaite d’Anouk en blond devant des champs tout beiges, des fringues qui tombent du ciel au ralenti en mode Laurence Anyways, et mes quelques compagnons de fortune aussi bancales que moi, c’est bien l’absence totale de désir. Mon sexe est bien trop loin, terré, taiseux, indifférent. Mes envies aussi. Je ne fais pas grand-chose à part regarder, l’esprit saturé et un bon sourire abruti aux lèvres, les tableaux qui prennent forme avec ce jour qui se lève. Et continuer à danser.

Alors avec Anouk on parle d’after. Parce que c’est un truc d’after que de parler d’after. Anouk a du mal à se départir de cette image d’un interminable after en Ardèche, et le troisième jour le soleil qui se lève sur Magico Disco de Margot, un son très long qui monte en chicanes avant d’exploser sur une ligne de basse, la malice dans les yeux de ses potes et l’envie de faire des bêtises. Elle me parle de ce moment comme d’un éveil des sens : sortir de la nuit pour pour ouvrir les yeux, habituer le regard aux formes neuves et les narines aussi. Elle a dans la voix des tremolos acides, mais elle continue sur ces afters qui sentent bon la mousse, la rosée, l’humidité… le petrichor, le répertoire d’une nature qui reprend ses droits, et bien sûr, partout l'électricité dans l’air.

Je prends un malin plaisir à enfoncer les portes ouvertes avec mes images d’Epinal d’un after bucolique et champêtre qui sentirait bon les Fêtes Galantes d’un Watteau ou plus vraisemblablement les fantasmes bon marché d’un millennial qui ressasse son retour à la terre. Quête de sens et tutti quanti : trop donné, marre des produits, de la défonce, de la grande ville etc. Sauf que les afters dont je vous parle se font pour la plupart à moins d’une heure de RER, qu’il y a partout poudres et pilules et que le moins parisien ici vient de Courbevoie. La seule dissonance de mes fins de fête est qu’elles jurent avec les images glauques - teint cireux, regard hagards, mâchoires soudées, défaite partout – qui nous viennent à l’esprit quand on parle d’after. Ma version bucolique donne presque envie, elle sent presque la bonne santé et la joie de vivre… on est à deux doigts d’un teasing pour Calvi on the Rocks.

Mes afters sont pourtant tout l’inverse du chiadé sexy d’une vidéo en 4k, avec mannequins en bikinis, paillettes et couronnes de fleurs. Ils ont d’autres atouts : la nature qui se donne toute entière par des bruits et des odeurs, résine de sapin et images de Méditerranée. C’est surtout le lever du soleil que l’on rejoue insatiablement comme une messe aux accents doucement cinématographique. Une fête au petit-matin, qui nous montre un peu moins beaux, un peu plus blancs, devenus écolos radicaux ou disciples de Gaïa, hyper-sensibles aux tableaux qui s’annoncent à la vue. C’est à chaque fois un plan séquence à la Terrence Malik, ésotérique et pysché. Des plans qui nous font sortir de la fête, la regarder, en jouir, puis repartir. Le sentiment d’un accord momentané au monde, même s’il se résume à mes potes tout sourire, les yeux dans le vague, béats sous la déferlante. C’est surtout l’absence totale de désir dont je veux me souvenir dans ces afters bucoliques, cette joie partagée d’être à danser, rien de plus, retour en enfance. Le genre d’after qui rend la fête au grand jour, sans s’y soustraire. On entend sur le Ghetto Blaster des premières mesures housy. Anouk se lève et devient folle : « Mec, viens danser, c’est un pur son d’after ! »

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