Contraception grossophobie pilule femme grosse
Illustration : Dariia
Société

La pilule du lendemain est moins efficace sur les corps gros

Je suis tombée trois fois enceinte malgré avoir pris la pilule du lendemain. Et ça aurait peut-être pu être évité.
CC
Brussels, BE
26.11.20

Trigger warning : la littérature scientifique que je cite dans cet article, pense que l’IMC est un bon indicateur pour mesurer les corps, médicalise systématiquement la grosseur avec le terme « obèse » et est très binaire dans sa conception du genre. Je ne partage pas cette vision.

Je n'aurais jamais imaginé déballer ça publiquement, et pourtant je crois assez sincèrement que c’est important de vous expliquer comment j’en suis arrivée à cette réflexion.

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Je suis tombée enceinte trois fois. Trois grossesses non-désirées. Et ce, malgré la prise d'une contraception d'urgence, ou pilule du lendemain, les trois fois. Si je n'ai pas de problème avec l'avortement ni de culpabilité quant à mes choix – ce n’est de toute façon, pas le sujet de cet article –, ça ne m’a pas empêché de me questionner face au fait de ne rien ressentir pendant le premier, de vivre de manière un peu traumatique le second et d’avoir l’impression d’être une vraie conne au troisième.

Et comme je n'ai jamais pris le sujet de la contraception à la légère, j’ai toujours trouvé ça un peu bizarre d’avoir vécu trois fois ce truc. Mais je m’étais contentée de tirer mes propres conclusions hasardeuses : j'étais sûrement super fertile, ou je devais avoir un super désir inconscient de grossesse – alors, qu'a priori, des enfants, je n'en veux pas vraiment –, ou alors, j'avais juste zéro chance – jamais trouvé de trèfles à quatre feuilles non plus, pendant qu'on est dans les sujets qui fâchent. 

À aucun moment je n’ai pensé qu'un autre truc pouvait se jouer.

Et puis, l'année dernière, comme tou·tes les gros·ses jamais représenté·es nulle part, je m’enfile la série Shrill en deux jours (je vous la recommande d’ailleurs). Et ce qui me marque le plus, c’est cette scène où une pharmacienne explique que la contraception d'urgence ne fonctionne pas bien sur les corps de plus de 75 kilos. Pardon ?

« J’apprends dans une série télé, à 29 ans et après trois avortements, que la pilule du lendemain ça ne marche pas vraiment sur les gros·ses. »

Si je recap' : j’apprends dans une série télé, à 29 ans et après trois avortements, que la pilule du lendemain ça ne marche pas vraiment sur les gros·ses. Alors que clairement, c’est assez flagrant que je pèse bien plus que 75 kilos – comme un tas de gens d’ailleurs. Ça m'a rendue un peu zinzin.

Quand j'ai commencé cet article, j'avais très envie de râler sur le manque d'études. Parce qu'en bonne petite meuf privilégiée ayant trop traîné dans les écoles privées, la moitié de mes potes sont médecins et aucun·e ne savait vraiment m’informer à ce sujet. Donc j'oscillais entre des « c'est sûrement faux, sinon les médecins seraient forcément au courant », et des « en vrai, ce serait pas la première fois qu’un truc qui concerne les meufs, et qui plus est, grosses, n'intéresse personne, même pas les médecins. »

Alors j’ai bougé mon cul et je suis allée lire un paquet de trucs sur des sites où je ne serais normalement jamais allée lire un paquet de trucs. Des notices des pilules au Vidal (dictionnaire pharmaceutique de référence), en passant par les recommandations de la Haute autorité de santé… Rien n’est précisé à ce sujet à l’exception, parfois, de cette mention qui me laisse sur ma faim : « Poids corporel ou IMC élevés : données limitées mais non concluantes d'une baisse d'efficacité ». Et ce pour les deux molécules utilisées : l'Ulipristal acétate (EllaOne) et le Lévonorgestrel (Postinor, NorLevo, Lévonorgestrel Biogaran).

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Pourtant, un papier de J. Berdah, gynécologue et endocrinologue parisienne pour la revue indépendante Prescrire, avance une autre réalité en indiquant une diminution claire de l’efficacité contraceptive quand l’IMC augmente. Cette affirmation est étayée de chiffres peu digestes, mais importants : avec le Lévonorgestrel acétate, les personnes ayant un IMC supérieur à 26 ont 2,09 fois plus de chances de tomber enceinte que les personnes ayant un IMC dit « normal ». Et 4,41 fois plus de chance pour les personnes avec un IMC supérieur à 35. Avec l'Ulipristal, on parle respectivement de 0,97 et 2,62 fois plus de chance de tomber enceinte malgré la prise. 

En gros, ça veut dire que quand j’ai pris du Lévonorgestrel acétate la dernière fois, j’avais au moins 4,41 fois plus de chance que ça ne marche pas par rapport à une personne mince.

« En gros, quand j’ai pris du Lévonorgestrel acétate la dernière fois, j’avais au moins 4,41 fois plus de chance que ça ne marche pas par rapport à une personne mince. »

Aiguillée par un entretien avec une gynécologue médicale, j’ai aussi pu constater que les recommandations françaises du CNGOF (Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français) parlent bien de la contraception d'urgence dans ce contexte et avancent les mêmes chiffres. Et les deux articles recommandent la pose d’un stérilet (DIU) dans les cinq jours qui suivent un rapport non protégé comme moyen de contraception d’urgence pour les personnes grosses. J’avais mes réponses. 

C’est à ce moment-là que j’ai eu besoin de savoir si j’étais la seule à tomber de haut. Bien que ça ne puisse servir d'étude fiable et qu'il faille prendre ces résultats avec des pincettes – on ne sait pas si ces contraceptions d'urgence ont été prises correctement et à temps par exemple –, j'ai posé des questions à ce sujet sur mon compte Instagram militant en m’adressant uniquement aux personnes de 75 kilos ou plus – poids à partir duquel l’efficacité de la contraception d’urgence est remise en cause. Plus de 700 personnes ont réagi :

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  • 11% sont déjà tombées enceinte malgré la prise d'une contraception d'urgence. 
  • 85% affirment n'être pas au courant du manque d'efficacité de la pilule d’urgence pour les personnes de plus de 75 kilos.
  • 92 % affirment n'avoir pas été informées du possible manque d'efficacité de leur contraception d'urgence par la personne qui leur a vendu la pilule. 
  • 96% affirment que même lors de l'interruption de grossesse qui a suivi, on ne les en a pas informées. 
  • Parmi le peu de personnes qui étaient bel et bien informées à ce sujet, la majorité dit l’avoir appris sur des comptes militants et les réseaux sociaux, mais très peu citent leur médecins traitant·es, gynécos ou pharmacien·nes.

Alors l’idée n’est absolument pas d'être alarmiste ou complotiste, j’ai sûrement eu pas mal de poisse dans l’histoire et l'efficacité de la contraception d’urgence reste, a priori, supérieure à 95%. Mais ce chiffre aussi est à nuancer car j’ai appris que les personnes avec un IMC supérieur à 25 sont souvent exclues des études cliniques sur les contraceptifs, que certains articles scientifiques avancent d’autres résultats bien plus tranchés et que, au passage, mon IMC est de 50,2. Du coup je ne suis pas très sûre de savoir où je me situe dans tout ça.

Si on prend en considération que les personnes grosses de moins de 30 ans « déclarent quatre fois plus de grossesses non-désirées ou d'avortements que les femmes du même âge de poids “normal” » et « qu'une grossesse peut être plus risquée pour les femmes obèses que pour les autres » il me parait vraiment absurde de ne pas s'intéresser à cette question, de ne pas réfléchir à comment on enseigne la médecine des corps gros et surtout, de ne pas déplorer un tel manque d’études et d'information des professionel·les et des concerné·es. 

Cependant il est aussi important de préciser que ces chiffres ne s'expliquent sûrement pas uniquement par le manque d'efficacité de la contraception d'urgence. Il faut analyser d’autres facteurs. Par exemple, une étude de l’Iserm, partagée par Le Monde met en lumière que si les femmes grosses ont autant recours à la contraception que les autres, elles sont, par contre, huit fois plus à même d'utiliser des moyens moins efficaces, comme le retrait (dans l'enquête, le retrait avant l'éjaculation est considéré comme un moyen de contraception, au même titre que la pilule ou le préservatif). Cette même étude relaye le fait que les femmes grosses consultent également moins les médecins pour leur contraception et conclut que « l'image de leurs corps pèse davantage sur les femmes que sur les hommes, et conduit à ce "rapport spécifique à la sexualité". Ce qui peut expliquer le moindre recours pour leur contraception aux médecins, devant qui il faut se déshabiller ».  

« La grossophobie dans le milieu médical est une réalité violente. La société étant grossophobe, il n’y a malheureusement rien d’étonnant à ce que les médecins le soient aussi. »

L’article l’explique ainsi, moi je pense qu’il oublie un élément primordial dans tout ça : la grossophobie. Parce que la grossophobie dans le milieu médical est une réalité violente - la société étant grossophobe, il n’y a malheureusement rien d’étonnant à ce que les médecins le soient aussi. Internet regorge de récits terribles à ce sujet : préjugés à l'encontre des gros·ses, matériel inadapté, violences, humiliations, infantilisation et parfois même, erreurs de diagnostic… Et de plus en plus de praticien·nes la mettent en lumière, tels que Baptiste Baulieu ou Martin Winckler pour ne citer que les plus médiatisés. 

Alors est-ce qu’avec ce prisme-là, ça parait si insensé de ne pas avoir envie de se mettre nu·e devant quelqu’un qui vient de nous expliquer avec plein de mépris qu’on est responsable de ce qu’on est ? Et est-ce que ça ne semble pas un élément à prendre en compte dans le fait que les gros·ses fuient les cabinets médicaux ?

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Pourtant un bon suivi médical est nécessaire pour tou·tes. Et la gynécologie est une spécialité qu'il ne faut négliger. Dans son très bon article, Michael Hobbes explique que trois études distinctes ont montré que les femmes grosses sont plus susceptibles de mourir d’un cancer du sein et du col de l’utérus que les femmes non-grosses, une conséquence en partie attribuée à leur réticence à consulter un·e médecin et à se faire dépister. 

Je sais à quel point les problématiques médicales concernant seulement les femmes et les minorités de genre ont suscité l’intérêt bien plus tard et intéressent toujours moins (exemple : l’anatomie du clitoris n’a été dessinée qu’en 1998), et je sais aussi que pour plein de médecins, humilier les gros·ses est une façon de les encourager à changer. Malgré tout, prendre conscience de la violence des chiffres et réaliser, une nouvelle fois, le manque d'intérêt de la médecine pour nos vies (qui alimente le manque d’intérêt des gros·ses pour la médecine) n’a pas été simple et m’a rappelé à quel point on n’a absolument pas les mêmes droits médicaux.

Ce combat n’a malheureusement rien de nouveau. Dans les années 1970, des féministes de Boston se sont rassemblées pour écrire Our Bodies, Ourselves, un ouvrage devenu best-seller, sur la santé des femmes cis. À son sujet, Nancy Miriam Hawley, une des femmes qui a inspiré l'initiative a dit : « Nous n'étions pas incitées à poser des questions, mais à dépendre de soi-disant experts. Ne pas avoir notre mot à dire sur notre santé nous a frustrées et nous a mises en colère. Nous n'avions pas accès aux informations dont nous avions besoin, et avons donc décidé de les trouver par nos propres moyens. »

C’est ce livre qui m’a donné envie d’écrire cet article et de l’inscrire dans le même genre de démarche. Aussi naïf que ce soit, j’espère que ce papier vous permettra d’ouvrir le dialogue avec vos médecins et d’avoir toutes les clés en mains pour faire, si besoin, le choix le plus pertinent pour vous.

Parce que j’aurais voulu savoir que la plupart des praticien·nes sont en fait mal formé·es à ces cas spécifiques - pas si spécifiques puisque le poids moyen des Françaises est de 63 kilos et de 66,7 kg pour les Belges. J’aurais voulu savoir que, faute de mieux, on conseille la prise de deux pilules du lendemain pour les personnes grosses et qu’il faut clairement préférer l’Ulipristal acétate. J’aurais voulu savoir ce qui se jouait pour faire le choix le plus pertinent pour moi et peut-être m’éviter ces expériences. Ou au mieux, m’y préparer.

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