Environnement

L'écologie politique doit-elle nécessairement être radicale ?

Si tous les indicateurs environnementaux semblent irrémédiablement dans le rouge, quelles stratégies politiques adopter face à la catastrophe à venir ?
Marc-Aurèle Baly
Paris, France
25.9.20
Une vitrine souillée
Photo AFP

Je me souviens d’être allé il y a quelques années dans un festival de musique, où, pendant la visite presse, notre guide nous avait sorti quelque chose du genre : « On a décidé d’être radical cette année, on a remplacé toutes les gobelets plastique par des gobelets réutilisables ». Si l’on considère l’écologie par sa définition doctrinaire, soit une doctrine « visant à un meilleur équilibre entre l'homme et son environnement naturel ainsi qu'à la protection de ce dernier », il y avait de quoi trouver l’argument de la radicalité un petit peu léger.

D’une manière générale, j’ai l’impression que certains considèrent la question de la responsabilité individuelle concernant l’écologie (trier ses ordures, ne pas trop tirer la chasse d’eau, éviter les déos en spray, etc…) comme un argument définitif à peu de frais qui leur permet de se sentir bien dans leur peau sans forcément avoir à questionner le problème de manière plus large. Comme, au hasard, l’impact politique et industriel de la catastrophe à venir. Comme si avoir enlevé les pailles en plastique au McDo allait régler quoi que ce soit.

Beaucoup d’indicateurs nous montrent que cet entre-deux nous mènera quoi qu’il se passe droit dans le mur. Le développement durable est une des plus grosses carottes rhétoriques qui soient et le capitalisme vert est en soi un très joli oxymore politique. Il ne suffit pas d’avoir de « bonnes intentions » en ce qui concerne l’écologie et le réchauffement climatique, mais il faut absolument redéfinir notre rapport de force face aux lobbies de l’agro-alimentaire, ainsi que nos modes d’action face aux principaux grands groupes industriels. En somme, il faudrait opérer un renversement complet des structures de pouvoir si l’on veut parvenir à changer quoi que ce soit en matière d’écologie. Ou en tout cas limiter la casse.

A priori, tout indique que nous avons déjà perdu la bataille. Cela vaut aussi bien pour les incendies en Californie, de la fonte du permafrost, des dérèglements climatiques divers, des catastrophes et des fontes diverses et variées ou encore des canicules à n’en plus finir. D’ailleurs, de nombreux observateurs, à l’image de ce rapport du GIEC nous indiquent qu’en gros, on n’en aurait plus que pour une vingtaine d’années si on comptait ne serait-ce que survivre à une potentielle apocalypse climatique. Que faire alors, se lover dans les draps confortables du déni, ou bien épouser la thèse collapsologue qui dit qu’il faut que tout s’effondre pour que tout change ?

Comme le dit Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, dans une interview pour 20 Minutes : « Il est trop tard pour éviter le dérèglement climatique, mais pas pour éviter les conséquences les plus catastrophiques. Pour cela il faut agir à tous les niveaux. Individuellement, mais aussi collectivement. » La question, ce serait plutôt : Comment agir efficacement ?

« Plus globalement, ces actions obéissent à un changement de paradigme de ce que le philosophe allemand Gunther Anders appelait dans les années 80 les formes traditionnelles de la contestation »

La rhétorique de la peur, qui a cours depuis plusieurs années à la gauche de la gauche, gagne également du terrain chez des figures médiatiques jeunes comme Greta Thunberg, qui gronde les membres de l’ONU et n’hésite pas à attaquer en justice cinq pays pour mise en danger des enfants. Mais de manière plus générale, on a vu récemment que les jeunes (et les moins jeunes) avaient recourt à des modes d’action très ciblés. Outre les happenings façon Extinction Rebellion qui consistent à occuper un centre commercial, ou encore à des associations antispécistes comme 269 Libération Animale, qui redonnent leur lettre de noblesse à l’action directe et à la désobéissance civile en organisant des blocages ou des libérations d’abattoirs. Tout en n’ayant pas peur de la prison.

Plus globalement, ces actions obéissent à un changement de paradigme de ce que le philosophe allemand Gunther Anders appelait dans les années 80 les formes traditionnelles de la contestation (encore valables aujourd’hui), comme relatées dans Sortir de notre impuissance politique, essai du philosophe et sociologue français Geoffroy de Lagasnerie sorti en août dernier : « Günther Anders ancre son acceptation du recours à la violence dans une critique des formes traditionnelles de la contestation. Il dit que la contestation contemporaine prend la plupart du temps deux formes : soit des formes joyeuses, comme la manifestation, où nous chantons et sourions, soit des formes autosacrificielles, dont la grève de la faim est la modalité la plus extrême et la grève la modalité plus courante, où nous nous faisons souffrir nous-mêmes. Mais dans les deux cas, Anders s’interroge : comment de telles modalités pourraient-elles faire plier les gouvernants et ceux qui nous menacent ? »

Deux cas de figure récents illustrent ces changements de modes d’action et de prises de parole. En août dernier, Camille Étienne, jeune étudiante à Sciences Po et membre du mouvement « On est prêt », était invitée à l’université d’été du MEDEF, où elle a, entre autres, invité les patrons lors d’une table ronde sur la guerre de générations à adopter un mode de vie plus décroissant et à vanter les mérites de la réduction du temps de travail. On peut se demander quelle est la finalité de cette prise de parole au milieu de personnes a priori plutôt férues de productivité. D’ailleurs, ça n’a pas loupé, Camille s’est retrouvée sous le feu des rires de l’assemblée.

Quand je lui demande quelle était la finalité de son intervention, et surtout si elle pense réellement que des patrons vont soudain faire leur examen de conscience d’un coup de baguette magique, elle me répond que « la question n’est pas forcément là. Rien de ce que j’ai dit n’est radical en soi. Réduire notre temps de travail et moins consommer, l’idée que nous ne pouvons pas continuer à vivre comme nous le faisons actuellement, c’est tout simplement une question de bon sens. Par contre, ce qui est intéressant, c’est de développer ces idées-là où elles n’ont a priori pas droit de cité. C’est une question de stratégie politique : implanter des idées nouvelles là où elles n’ont pas cours pour influencer et orienter le débat. Quant à la question de savoir si ces gens-là vont avoir une prise de conscience rapide, je n’y crois pas. Je vois plutôt ça comme un deuil, un deuil du vieux monde où à la fin on finit toujours par avoir une acceptation des évènements. »

« On ne parle pas simplement d’actions-clés à entreprendre, comme militer, occuper des zones temporaires, mais de rapport global au monde » – Camille Étienne, militante

Et quand je lui demande si la question de la responsabilité individuelle n’est pas une vue de l’esprit quand on la compare à l’ampleur de la mainmise industrielle auquel l’individu seul ne peut pas grand-chose, elle me rétorque que « les deux ne sont pas nécessairement exclusifs. La question est plus complexe que ça, d’une part car tout est interconnecté. On ne parle pas simplement d’actions-clés à entreprendre, comme militer, occuper des zones temporaires, mais de rapport global au monde. Celui d’une forme de domination. De l’homme sur la femme, des personnes privilégiées sur les minorités, de l’homme sur la nature. Tout ça est la conséquence d’un même problème. Il faut repenser entièrement notre société. »

Cet équilibre précaire entre pragmatisme et jusqu’au-boutisme, on a pu l’observer au festival « Agir pour le vivant » qui se tenait à Arles le 24 août dernier, et où des chercheurs, intellectuels, philosophes et autres botanistes étaient invités à débattre sur la crise écologique actuelle et les moyens d’y remédier. Une controverse a éclaté sur la question du financement du festival, lequel était apporté par des sponsors pas très écolo-compatibles comme BNP Paribas, pour ne citer que les plus évidents. Une accusation de greenwashing et un appel au boycott de l’évènement a été lancé, notamment par Isabelle Frémeaux et John Jordan, qui ont écrit dans une lettre ouverte comme relaté dans un article du Média, que « pour pouvoir continuer à agir comme elles l’ont toujours fait, ces entreprises ont besoin de réparer leur mauvaise réputation en se faisant passer pour bienveillantes. Pour cela, il leur faut s’associer avec les bons partenaires ». Par la suite, le philosophe Baptiste Morizot et l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual ont rédigé un droit de réponse, faisant valoir la place du trouble dans leurs travaux et fustigeant l’idéal de cohérence (pour ne pas dire de pureté) que constitue parfois l’écologie politique, en appelant à « un pluralisme des solutions » ainsi « Nous voulons habiter l’inconfort, et ce déséquilibre comme un vecteur de pensée, de sentir et d’action », l’enjeu étant pour eux d’« habiter le trouble collectif et d’en faire bouger les lignes ».

Dans un cas comme dans l’autre, ces deux interventions nous interrogent sur la manière dont on parle, à qui on parle, et surtout sur une stratégie politique à adopter plus globale. Selon Geoffroy de Lagasnerie, un changement de paradigme serait à opérer dans les 20 prochaines années. La question n’est pas de savoir à qui on parle, ni même de faire les mêmes actions, mais de faire des actions ciblées. En arrêtant les vieilles recettes qui ne fonctionnent plus, comme la grève ou l’occupation temporaire de lieux. D’après Lagasnerie, on ne s’adresse tout simplement pas aux bonnes personnes, car il n’est pas très intéressant d’essayer de « convaincre des dominants sur ce qu’ils savent déjà, car ils tirent des profits de la situation actuelle. » Dans une interview pour l’émission Interdit d’interdire présentée par Frédéric Taddéi, il déclare ainsi : « Est-ce qu’on ne pourrait pas construire à gauche des circuits autonomes qui ne s’adresseraient pas aux dominants, qu’on ne changera jamais, mais plutôt aux jeunes. C’est-à-dire à ceux qui seront susceptibles dans 10 ans, 20 ans, 30 ans, de prendre leur place et de transformer les politiques. Le paradigme qui gagne, c’est celui qui a les jeunes avec lui. Ce n’est pas dans la discussion que ces problèmes se règlent, c’est dans la démographie. Si vous avez les jeunes avec vous, 20 ans après, les plus âgés qui adhèrent au paradigme ancien partent à la retraite, les jeunes arrivent avec le nouveau paradigme, et c’est donc celui-ci qui s’impose. »

Ce qui pose deux questions. Que faire de l’urgence climatique d’ici et de maintenant, et comment convaincre les mêmes jeunes de cette même urgence ? Selon Camille Etienne, l’heure actuelle n’appelle pas nécessairement à l’optimisme : « Je suis tombée sur un sondage d’OpinionWay qui disait que 36 % des 18-25 ans étaient climatosceptiques. C’est énorme, et c’est bien plus que les autres catégories de population en France. Il faut constamment faire un travail de terrain et de sensibilisation, y compris parmi nous. »

Pour ça, il faudrait arrêter d’être constamment dans la réaction politique, mais plutôt d’être proactif quant aux changements structurels à venir. La question sera toujours de savoir comment détricoter concrètement, juridiquement, idéologiquement les structures à l’oeuvre, et les éventuels renversements de pouvoir à venir. Et pour cela, entre autres, Lagasnerie nous laisse une question assez prosaïque en suspens : « Un anarchiste n’aura-t-il pas plus d’intérêt à siéger au conseil constitutionnel que dans une ZAD ? »

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