Stuff

J’ai demandé à de jeunes journalistes pourquoi ils étaient devenus journalistes

Tous voulaient bosser dans le journalisme parce qu'ils pensaient que c'était le « meilleur taf du monde ». Mouais.

par Félix Macherez
11 Août 2016, 5:00am

Photo via Flickr.

Quand on annonce que l'on souhaite devenir journaliste à des personnes censées et adultes, celles-ci répondent invariablement : « Tu sais, le journalisme est un métier exigeant et qui embauche peu », voire pour les plus directes « Le journalisme est une profession qui se cherche et qui, économiquement, n'est pas avantageuse. » Ce qui est vrai. Si vous voulez devenir riche ou au moins obtenir une bonne situation en écrivant des trucs pour un média, oubliez. Ça ne marche pas. Et c'est encore pire depuis la crise de 2008.

Pourtant, chaque année des milliers de jeunes se ruent dans les écoles de journalisme (reconnues ou non) pour pouvoir bosser dans ce secteur. Ils sont prêts à vendre (à peu de frais, en général) leur temps afin de tenter de transmettre à d'autres leur vision, leur émotion et leur analyse du réel. Depuis qu'il existe, le métier de journaliste attire nos petites têtes blondes pleines d'idées à partager avec le plus grand nombre. Mais putain, pourquoi ?

Personnellement, je crois que ma passion remonte au début des années 2000 avec l'achat (ou le vol, je ne sais plus) d'un numéro de Freestyler dans un supermarché de la Réunion. Une fois le magazine dans la poche arrière de mon baggy, mes potes et moi nous étions installés confortablement dans une cage d'escalier afin de mater les photos et lire à haute voix les passages que l'on considérait « les plus punk ». Ensuite j'étais rentré chez moi et j'avais fini de le dévorer pour ensuite le placarder partout dans ma chambre. Depuis, le skate me branche moins. Mais mon attrait pour le journalisme est resté – si bien qu'à présent, je bosse dedans.

Plus généralement, le journalisme évoque des thèmes tels que le grand reportage, les risques et les voyages. Comme le prouve une pièce récemment publiée sur Medium, c'est cet imaginaire qui continue d'inspirer. Mais dans la réalité, ce job est beaucoup plus structuré, plat, linéaire, moins exotique et globalement cent fois plus chiant que le mythe fondé autour. Désolé de niquer le truc mais il faut le reconnaître : le boulot se fait à 90 % depuis un open space parisien.

C'est pourquoi j'ai discuté avec plusieurs jeunes journalistes et autres plus anciens combattants de canards afin de savoir pourquoi ils avaient décidé de travailler dans l'information.

Thomas, 28 ans, pigiste pour Reuters.

VICE : Salut Thomas. Pourquoi as-tu voulu devenir journaliste ?
Thomas
: Je voulais bosser dans la news – et surtout être en free-lance pour gérer mon temps. Être pigiste à Paris c'est un peu l'organisation légalisée du désordre de vie. T'es toujours en recherche d'idées, d'articles, de rédactions. Mais c'est passionnant.

C'est quoi le premier magazine qui t'a marqué ?
Technikart à la fin des années 1990, sans hésitation.

C'était du lourd, en effet. Et tu t'en sors aujourd'hui, niveau blé ?
Ça dépend, alors que je bosse comme un malade. J'ai l'impression de faire le tour des choses. Ce que je fais ne tourne pas rond ; ce serait plutôt une spirale qui mène vers le haut – au niveau de la vie en général – mais vers le bas financièrement. Mais je suis jeune alors la thune, ce n'est pas le plus important.

–––

Photo via Flickr.

Maxime, fondateur et rédacteur en chef du magazine en ligne « 8 e étage ».

VICE : Hé Maxime, pourquoi tu fais ce job ?
Maxime
: Parce que pour moi, c'est le plus beau job du monde. Ça fait con dit comme ça mais c'est vrai ; quand tu le fais comme tu l'aimes, tu t'éclates. Par exemple, tu vas écrire un jour sur deux mecs de ton âge qui ont décidé, alors qu'ils regardaient les infos, d'aller aider les victimes du typhon philippin Hayian. Et puis le lendemain tu vas parler des complotistes adeptes de la théorie reptilienne. C'est hyper épanouissant, humainement comme intellectuellement.

C'est pour cela que j'ai monté mon média, « 88e étage étage ».

Tu ne galères pas trop ?
Si, on galère un peu. Mais c'est pas grave, on a des lecteurs qui nous soutiennent, des journalistes qui sont dans le métier depuis 30 ans qui croient en nous, et plein de gens qui nous aident. À chaque fois que je doute, je pense à mon pote notaire qui m'a dit l'autre jour : « Tu vois, hier j'ai fait tomber mon iPhone tout neuf par terre. Bah je suis allé directement chez Apple et j'en ai acheté un autre. Parce que je peux me permettre de dépenser 700 balles comme ça. Mais quand je me lève le matin, j'ai pas envie d'aller bosser. Je déteste mon taf. » Je n'échangerais pas le bonheur de me lever tous les matins pour aller bosser, même contre tous les iPhone du monde.

––––

Anne, 26 ans, rédactrice à Metronews.

VICE : Hé Anne, pourquoi es-tu journaliste ?
Anne :
Parce que la plupart des autres métiers ont quand même l'air bien chiants.Je ne me serais pas vue faire autre chose, à part écrivain quand j'étais enfant. D'ailleurs, je me demande souvent pourquoi la plupart des gens n'ont pas cherché ou voulu, à un moment donné dans leur vie, devenir journaliste – ou un quelconque autre métier dans lequel tu peux voyager et découvrir ce qui se passe en bas de chez toi. On fait difficilement plus fascinant. Peut-être la difficulté, soit. Peut-être parce qu'au lycée, on les décourage et on les formate en batterie. Mais je suis certaine d'un truc : plein de gens crachent sur ce métier, alors qu'en l'exerçant, ils jubileraient.

Tu as déjà pensé à arrêter ?
Non, vraiment pas. Tout roule, sauf le salaire. Mais dans la vie, on ne peut pas tout avoir.

––––

Thomas, 22 ans, rédacteur à Technikart.

VICE : Hé Thomas, pourquoi es-tu devenu journaliste ?
Thomas
: Quand j'étais petit, on m'a toujours dit que je devais avoir ma « place dans l'appareil productif ». J'ai préféré me dire qu'avec le boulot de journaliste j'aurai MES places. Parfois je vis avec les infirmiers, parfois les agriculteurs, une autre fois avec des musiciens, etc. Mes intérêts vont de pair avec le reportage que j'effectue. Je suis un mec qui s'ennuie très vite, alors le journalisme me permet de changer d'intérêt chaque mois – c'est un peu comme être acteur en fait, un acteur du réel. Et de voyager.Pour l'instant ça va, je n'ai pas à me plaindre.

Quel a été le déclencheur ?
Ça a été la fascination que j'avais pour des figures du journalisme, du genre Hunter S. Thompson, Tom Wolfe, et plus récemment David Carr.

Je vois. Tu t'en sors pour l'instant ?
Niveau thune, moyen. Mais j'ai une théorie : chaque salaire correspond à la valeur d'un homme dans l'appareil productif. Et dans cet appareil-là, le savoir et l'information ne font pas partis des priorités.

C'est pas faux.

––––

Anca, 25 ans, chargée de production à France 24.

VICE : Salut Anca, pourquoi as-tu voulu être journaliste ?
Anca
: C'est principalement parce que j'aime écrire et que je pensais que c'était une profession, disons, noble. Une autre raison, moins profonde, c'est qu'il s'agit tout simplement d'un métier amusant. C'est une raison égoïste certes, mais j'aime le fait que mon boulot commence par mes curiosités. Lorsque ma curiosité est piquée, je veux tout savoir, alors j'enquête. Je suis fondamentalement curieuse. Je pense aussi que le journalisme a toujours beaucoup de puissance – influencer les gens, les sensibiliser sur des sujets sociaux et corriger les idées fausses que les gens peuvent avoir sur certaines choses ou sur d'autres groupes de personnes.

OK. Pourquoi être venue des États-Unis jusqu'en France ?
Eh bien, je suis justement venue pour travailler avec un média que j'aime. Aussi, je dirais qu'en France la presse est plus objective qu'aux États-Unis. Car, même s'il n'y a pas beaucoup de censure là-bas, il y a beaucoup d'autocensure de la part des journalistes américains eux-mêmes. Le privé ne se marrie pas bien avec une démocratie transparente.

Tu as trouvé ce que tu cherchais, ici ?
Oui, je suis dans une grosse agence de presse et je bosse beaucoup. Je n'ai pas eu encore de temps pour visiter Paris et ça fait 6 mois que je suis là. Mais je ne m'en préoccupe pas – la passion l'emporte sur le reste.

––––

David, 26 ans, pigiste pour Nova.

VICE : Salut David, pourquoi t'es journaliste ?
David
: Je suis pigiste pour des magazines de musique et des radios. Certains artistes n'ont aucun (ou très peu) d'espace pour s'exprimer dans les médias traditionnels. Ce qui m'intéresse, c'est de mettre la main sur ces personnalités et échanger avec eux au sujet de leurs œuvres et leurs vies.

Ça te plaît toujours ?
Là tu vois je me la coule douce dans le pays basque pour un papier. J'ai aussi toutes les places de concert gratos. Alors t'imagines que j'adore ce que je fais. Et en plus, ça paît bien !

––––

Pierre, 23 ans, ancien journaliste free-lance.

VICE : Salut Pierre, tu es dans le journalisme ; pourquoi tu as choisi ce job ?
Pierre :
Je pense que c'est parce que j'ai toujours aimé mettre des mots sur les choses – et tant qu'à faire, que ça serve aussi aux autres. Je pense que c'était très égoïste comme démarche au départ. C'est probablement pourquoi je pense changer de voie aujourd'hui.

Ah, tu arrêtes déjà ?
Ouais, bientôt. J'ai quelques propositions de boîtes. Ce sera plus corporate. C'est pas super sexy comparé au journalisme, mais c'est un CDI et j'avais vraiment besoin d'un truc stable dans lequel je ne galérerai pas comme un malade.

––––

Arthur, 28 ans, journaliste Web aux Décodeurs.

VICE : Hé Arthur, tu bosses actuellement en free-lance ou dans une rédac ?
Arthur
: Dans une rédac.J'ai commencé il y a six mois. La plupart du temps, je me consacre à des sujets de « moyen format », plus quelques longs et pas mal de traductions – c'est le problème du métier, je trouve. Mais l'avantage évident de bosser dans une rédac c'est que ton salaire est fixe. Et quand c'est une grosse rédac, ton revenu est important.

Pourquoi as-tu voulu devenir journaliste ?
Je n'ai jamais trop théorisé la chose. Pour faire simple, je pense que j'avais une vision assez vague de ce à quoi ressemblait le métier avant de faire mes premiers stages en presse locale, où je suis tombé sur des gens qui m'ont transmis leur passion. Depuis, je n'ai jamais eu envie de faire autre chose de ma vie.

Tu te sens toujours bien ?
Oui. J'adore ce métier. En plus, j'ai une carte de presse – il y a plein d'avantages.

––––

Anna, 32 ans, journaliste free-lance.

VICE : Salut Anna, pourquoi es-tu journaliste ?
Anna :
Parce que je n'ai pas de diplôme, mais que je dois vivre. Et journaliste, c'est un des rares métiers ou le vécu prime sur les études. Quand on a demandé à Francis Bacon s'il avait fait une école d'art, il a répondu : « heureusement que non ». Pour le journalisme c'est pareil : le vécu, l'envie de découvrir et d'écrire sont plus importants que le conditionnement mental des écoles. Ceux issus des écoles de journalisme spécialisées, sont toujours les moins bons.

Et sans diplôme, t'as quand même réussi à te faire embaucher ?
Il faut commencer en free-lance. À une époque j'allais dans les vernissages, dans les fêtes de sortie de magazines et toutes ces conneries et j'y ai rencontré beaucoup de gens. De fait, j'ai eu pas mal d'offres assez vite du genre : « Montre-moi ce que tu peux faire. » Et ça a bien fonctionné.

Es-tu toujours en free-lance aujourd'hui ?
Oui, j'ai cette liberté-là, grâce à des magazines qui me font des commandes régulières. J'ai beaucoup de potes photographes aussi, alors on fait équipe. Je m'éclate.

––––

Robin, 24 ans, rédacteur aux Inrockuptibles.

VICE : Robin, dis-moi : pourquoi es-tu devenu journaliste ?
Robin
: Eh bien, je dirais que c'est un métier qui m'a toujours semblé « romanesque », dans le sens où c'est plus séduisant que de travailler dans les assurances. Ce que j'aime particulièrement dans ce métier, c'est qu'il faille être précurseur. Il faut toujours devancer les autres sur les bons sujets, sentir ce qui va plaire ou pas. Et puis je suis un grand timide de nature. Je me fais violence avec le journalisme car j'essaie de surpasser mon anxiété.

T'as toujours voulu faire ça ?
Non. Je sors d'une fac de droit à l'origine, et j'ai changé de branche. Je voulais me former à un métier qui puisse me donner accès aux univers artistiques, tous horizons confondus.Et bien entendu,le journalisme demande une grande part de création en lui-même.

Merci pour tout, Robin.

Félix aussi est journaliste. Il a un site.