Avec les Français échoués à Moscou pour célébrer les victimes de la Seconde Guerre mondiale

En pleine deuxième Guerre froide, de vieux combattants et leurs enfants étaient invités à défiler sur la Place Rouge.

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mai 17 2016, 5:00am

Un drapeau français devant la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, sur la Place Rouge, Moscou. Toutes les photos sont de l'auteur.

Lorsque les Russes rendent hommage aux victimes de la Seconde Guerre mondiale – ou la Grande Guerre patriotique comme on l'appelle là-bas –, ils ne le font pas à moitié. On compte 400 000 personnes dans les rues rien qu'à Moscou, beaucoup d'autres dans toutes les grandes villes de province, qui toutes défilent en brandissant les portraits d'un ancien ayant combattu les nazis. Imaginez une rue bondée comme pour une manif à la française, lançant des olas comme dans un stade de foot, tout en chantant Katioucha à tue-tête. Le sommet de l'émotion, donc.

Cette année, parmi les attractions de ce défilé, une quarantaine de Français se mêlait à la foule, à grands coups de Marseillaise. Leurs Immortels à eux sont des pilotes envoyés par De Gaulle en Union soviétique. Grâce à plusieurs avions offerts par Staline et quelques mécanos russes particulièrement dévoués, ils ont remporté quelques belles victoires aériennes face aux Allemands.

Inconnus au bataillon en France, les pilotes de l'escadron Normandie-Niemen sont des héros en Russie. On donne ce nom à des dizaines d'écoles, à des rues ou encore à des restaurants.

Sur les rangs, des représentants des familles d'onze des pilotes du bataillon Normandie-Niemen.

« Spasíbo ! Spasíbo ! Spasíbo ! » « Merci ! Merci ! Merci ! » hurle un Russe, entre deux « hourras » aux Normandie-Niemen, en remerciement de leur sacrifice. Une vieille dame s'approche et demande avec un grand sourire si l'on peut la prendre en photo avec un Français. Heureuse comme une enfant, elle balance : « Je vous souhaite la très bonne santé ! Et que nous puissions redevenir amis comme avant ! »

L'ambiance de la procession est grisante : même sans être patriote, on ne peut que se prendre au jeu. Ici, jeunes et vieux se marrent ensemble en racontant les souvenirs d'un ancien déjà parti. On chante, on se rencontre et on se prend en photo, les uns avec les autres. « Vous imaginez ça en France ? », admire l'un des Français. « Chez nous, il y aurait déjà eu des casseurs un peu partout ! »

Au-delà des vieux Russes, les médias locaux aussi sont fans des petits Français. Une telle délégation est une première dans le pays. L'année dernière, la diplomatie française avait fait des pieds et des mains pour éviter que des Français participent à ces cérémonies, qui restent un magnifique outil de communication à la solde d'un Vladimir Poutine défilant en tête des combattants disparus, les fameux « Immortels ». Mais impossible de l'empêcher cette année. Les caméras n'ont cessé de se relayer pour faire répéter les histoires des uns et des autres, en plein pèlerinage mémoriel.

Certains s'interrogent tout de même sur l'ensemble de cette situation improbable. « Pourquoi ça se passe ? J'ai pas l'impression que ce soit organisé », me dit une Française visiblement interloquée. « Ça montre une volonté de rapprochement entre Français et Russes. Ce qui veut aussi dire qu'on s'est éloignés. De plus en plus. »

Français et Russes échangent sourires et photos dans une ambiance amicale de semi-gêne.

Ici, on évite autant que possible de parler de politique. Les sujets qui fâchent, en particulier les relations entre la France et la Russie, sont trop nombreux. Alors quand un ancien mécano russe de l'escadron Normandie-Niemen lâche au détour d'un petit discours un commentaire sur la Crimée, tout le monde fait comme si on n'avait rien entendu.

Plusieurs Français évoquent néanmoins à demi-mot leur malaise face à l'élan patriotique des Russes. Si leur respect de la mémoire fait rêver, certains aspects rebutent les visiteurs. Notamment cette dame qui s'exclame : « Tous ces enfants, déjà en uniformes... Je trouve ça terrifiant ! » Loin d'être une antimilitariste convaincue, elle se félicitait le matin même de la qualité de l'armée russe. Pour des raisons pour le moins contestables. « C'est quand même autre chose que chez nous leur armée. Vous avez remarqué ? Pas un seul Noir ! » lance-t-elle, enchantée.

Quels que soient les doutes, le côté radical des Russes tend à inspirer les visiteurs. Tous les Français s'accordent à dire que l'expérience est inoubliable. Peu importe que Poutine se serve ensuite des photos pour afficher l'amour du peuple envers sa présidence. Peu importe que la diplomatie française soit frileuse. Peu importe la politique, la guerre et toutes ces conneries. Ce qui compte, c'est que l'espace d'un instant, Français et Russes se prennent dans les bras en bredouillant le peu de mots qu'ils ont en commun pour exprimer leur amitié partagée. Derrière les sourires, il y a peut-être l'espoir de quelque chose de meilleur.

Tandis que je m'éloigne de la foule, j'entends l'un des Français, qui se veut philosophe : « Le Normandie-Niemen est un fil de laine géopolitique. Même quand les deux pays sont très éloignés, on peut l'utiliser pour rappeler qu'il y a eu cette forte amitié. » Amen.

Romain est sur Twitter.

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