Interviews

Les chemins de la haine

On a essayé de comprendre pourquoi le Xème et le XIème arrondissements avaient été ciblés par les attaques.

par Émilie Fenaughty
19 Novembre 2015, 11:34am


Devant le bar du Petit Cambodge, rue Bichat, au lendemain des attentats. Photo : VICE News

À la suite des attentats perpétrés vendredi dernier, et au lendemain de l'opération du RAID menée au domicile des présumés terroristes, de nombreuses questions demeurent sans réponse. L'une d'entre elles, qui suscite énormément d'incompréhension et un sentiment d'injustice aigu, est celle de la cible. Pourquoi, en effet, viser les quartiers populaires des Xème et XIème arrondissements, connus pour accueillir une jeunesse aux appétences gauchistes, bonne-vivante et gaie, que l'on soupçonne d'être plutôt contre l'implication de la France en Syrie et en faveur d'un état palestinien ? Comment en vient-on à tuer des gens de son âge (l'un des terroristes n'avait que 20 ans, un autre, Salah Abdeslam, activement recherché, seulement 26) qui font la fête au lieu d'en faire tout autant ? Si le sentiment de haine qui habite ce genre de sombres pantins est injustifiable, il est peut-être à minima explicable.

Pour répondre à ces questions, j'ai fait appel à deux spécialistes, pour tenter d'entrevoir l'impossible logique politique dont répondraient ces attentats. L'une d'elle est chercheuse politologue au CNRS et spécialisée dans les questions de l'islam ; il s'agit de Séverine Labat. La deuxième est sociologue à l'université Diderot et chercheuse associée à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO, Beyrouth). Elles apportent toutes deux un éclairage différent de la situation, mais sont unanimes sur la question : c'est bien à la France dans ce qu'elle a de plus précieux que l'on a voulu porter atteinte.

SÉVERINE LABAT, POLITOLOGUE ET CHERCHEUSE AU CNRS
Les quartiers du Xème et du XIème arrondissement sont des quartiers avec un passé ouvrier, aujourd'hui connus pour accueillir plusieurs bars et une population jeune et fêtarde. Pourquoi viser ces endroits ?

Il est très difficile de donner un sens à ces attentats, étant donné qu'il faudrait certainement interroger les commanditaires eux-mêmes. Cependant, ce qu'on peut dire, c'est que les quartiers des Xème et XIème arrondissements sont des quartiers populaires qui ont subi une certaine gentrification. Ils accueillent aujourd'hui une population jeune, bigarrée et éduquée. Le but était de faire le plus de victimes possible, qui plus est un vendredi soir. On est très éloigné des attentats de janvier, ou même des précédents, qui cherchaient à toucher des journalistes ou encore les populations juives, souvent visées par les islamistes.

On assiste ici à une réelle montée en puissance dans la violence et dans la menace. Ici, on ne vise plus quelques individus ou une confession religieuse en particulier, c'est toute la population que l'on cherche à atteindre. Est-ce qu'on peut y voir une réponse de la part des islamistes aux manifestations du 11 janvier ? C'est possible. C'est la France laïque qui a été visée, ses libertés, son art de vivre. Mais le but ici a été clairement de générer un sentiment d'insécurité général. De ce point de vue là, les premières réactions montrent qu'il s'agit plutôt d'un échec, comme en témoigne l'engouement des parisiens autour des actions comme « Tous en terrasse » ou encore cette réaction souvent reprise du « Même pas peur ! ».

C'est une guerre déclarée à l'hédonisme français, donc ?
C'est une haine de l'hédonisme tout court. Ces personnes détestent la liberté, la joie, la danse. Ils sont ancrés dans une idéologie mortifère, comme en témoigne la citation, devenue devise pour la plupart des groupements djihadistes, de Ben Laden : « Nous aimons la mort plus que vous n'aimez la vie. » Cette haine se fonde sur une lecture erronée et littéraliste du Coran, qui en aucun cas n'incite au meurtre et à la haine. L'hédonisme fait partie du monde arabe, il n'en est pas exclu.

Si la revendication est politique, pourquoi ne pas viser les lieux du pouvoir ?
Lorsque Charlie Hebdo a été visé, nous étions « Charlie » sans pour autant vraiment l'être, dans le sens où c'est la liberté d'expression qui était la cible. Si les terroristes avaient décidé de viser les instances politiques, nous aurions tous certes ressenti un mouvement de solidarité pour les personnes visées, mais nous n'aurions pas pu nous identifier de la même façon. Ici, c'est nous tous qui sommes visés.

Est-ce qu'on a déjà pu voir des cas semblables d'attentats en France ? Je pense en particulier à ceux qui ont touché Paris en 1995.
Les attentats peuvent être en partie reliés, ou du moins comparés, à ceux d'aujourd'hui dans le sens où il y avait une certaine filiation au travers de l'action du GIA. Cependant, s'il s'agissait d'une campagne d'attentats importante, il ne s'agissait pas d'attentats de masse comme on peut en voir de nos jours. Il y avait bien l'affaire Khaled Kelkal, qui avait assassiné l'imam Sarhaoui, événement qui avait en quelque sorte marqué le début de la série d'attentats dans les rues et dans le métro. Mais il n'y avait pas là cette notion de cruauté et de plaisir malsain à être l'auteur de massacres.

Fleurs posées en signe de recueillement, place de la République. Photo : Matthew Leifheit

MARIE KORTAM, SOCIOLOGUE ET ASSOCIÉE CHERCHEUSE À L'INSTITUT FRANÇAIS DU PROCHE-ORIENT
Comment s'établit une stratégie de ciblage lors d'un attentat ?

Le choix des lieux des attentats est souvent limité, et il s'y mêle hasard, programmation, choix personnel et choix politique. Dans le cas des attaques du 13 novembre à Paris, les assaillants ont choisi l'Est parisien et notamment le Xème et le XIème arrondissements, des espaces populaires, mixtes socialement et réputés de gauche.

Ici, les assaillants ont commencé par une fusillade au restaurant le Petit Cambodge et le Bar Le Carillon à l'angle de la rue Bichat et de la rue Alibert à 21 h 25 faisant 5 morts. Puis ils ont continué leur chemin pour descendre le boulevard du Faubourg du Temple, tourner à gauche et remonter la rue de la Fontaine-au-roi, à 21 h 32 une autre fusillade devant le café La Bonne Bière et la pizzeria Casa Nostra, faisant 5 morts. Ensuite, ils remontent la rue, arrivent au boulevard Voltaire et descendent la rue Charonne, pour effectuer une nouvelle fusillade à 21 h 36 devant le restaurant La Belle Équipe, faisant 19 morts. À 21 h 40, simultanément un kamikaze se fait exploser devant le café le Comptoir Voltaire ne faisant aucun mort et des tirs commencent au bataclan puis une prise d'otages, suivie de l'assaut de la police faisant 89 morts.

Est-ce que c'est selon vous un choix qui relève d'une volonté de frappe symbolique ?
Ces différentes rues et Le Bataclan, qui est une des salles de concert les plus connues et l'une des plus grandes de l'Est parisien, se trouvent à proximité et dans les mêmes arrondissements que l'une des places principales symbolique à Paris, « La place de la République ». En s'attaquant à l'Est parisien, au Xe et XIe arrondissement qui se croisent à la place de la République, le message est clair « attaquer la République dans son cœur vibrant ». Vibrant, parce que ces quartiers sont animés, plein de vie et de jeunesse un vendredi soir, il ne fait pas encore froid et les étudiants et les travailleurs attendent le week-end pour profiter des terrasses, se retrouver et discuter autour d'un verre.

Viser ces quartiers c'est vouloir aussi tuer des Français et des Parisiens. D'une manière générale, les touristes ne visitent pas forcément l'Est parisien. Fréquenter l'Est parisien, c'est chercher la convivialité à Paris et la vie simple que tout visiteur de Paname ne découvre pas forcément.


Les Parisiens viennent déposer mots et fleurs aux alentours des lieux de la fusillade

Qu'est-ce qui a pu inciter les kamikazes à aller dans ce quartier-là en particulier ? Est-ce qu'il n'y a pas au fond une certaine frustration à ne pas appartenir à cette population joyeuse et festive ?
En plus de la raison symbolique de cette place et de ces artères, je pense que les assaillants ont mobilisé leur connaissance des lieux. Quand les jeunes exclus, mis à l'écart, stigmatisés et abandonnés par les pouvoirs politiques, dépassent la frontière symbolique de leurs banlieues pauvres et viennent à Paris pour tenter de voler des moments d'inclusion dans cette ville sélective, ils fréquentent plus les quartiers populaires où ils se sentent plus à l'aise. Ainsi, ces jeunes populaires établissent un certain rapport socio-symbolique avec ces espaces dans la perspective d'une recomposition identitaire. Dans le cas des jeunes kamikazes, en plus de connaître les quartiers, leurs actes représentent un échec d'une recomposition identitaire et une rupture définitive avec des espaces symboliques qui auraient pu être un ascenseur social ou un levier économique pour un beau départ et non une fin tragique.

Je trouve très intéressante cette notion d'échec d'une recomposition identitaire. Est-ce que vous pensez que ces lieux ont pu être attaqués parce que les terroristes s'en voyaient nier l'accès, ou n'arrivaient pas à s'intégrer à ce milieu festif ? Est-ce que vous avez une idée, de façon plus générale, des causes qui ont pu les pousser à l'acte/à se radicaliser ?
La violence du pouvoir par le haut, que subit la jeunesse des quartiers populaires s'exprime essentiellement par l'effritement du lien social, le maintien des jeunes dans des villes périphériques à la marge de la ville centre, dans les banlieues ou dans des quartiers « d'exil », le racisme, la discrimination et la marginalisation traduite par un discours officiel haineux véhiculé contre les jeunes populaires et pauvres dans un climat alourdi par un renforcement des inégalités et de discrimination. Ces jeunes subissent le chômage et les inégalités sociales face à l'éducation, ils sont exclus du marché du travail et sont privés de la sécurité du revenu, ils vivent une misère économique, sociale et psychologique. Dans ces moments difficiles il est crucial de rappeler le but de l'instruction selon Condorcet, « l'instruction ce n'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger » (CONDORCET, Jean-Antoine-Nicolas (1989). Premier mémoire sur l'instruction publique : nature et objet de l'instruction publique).

Dans cette logique du pouvoir, ces jeunes sont perçus comme un danger potentiel dans la société – non pas parce qu'ils sont exclus, mais parce qu'ils sont différents.

Par le rejet, ces jeunes développent de formes identitaires multiples et différentes. Ils rejettent l'image d'eux et ne se reconnaissent pas dedans. Ils mènent un combat contre la société pour montrer ce qu'ils sont réellement. Ils sont à la recherche d'une place, d'une reconnaissance, d'un lien social et de nouveaux modes de solidarité. Ils les trouvent dans la religion et dans les lois religieuses quand la République et les lois républicaines ne jouent plus leur rôle principal de rassemblement. Par défaut de place dans la société et de moyens, ils se retrouvent barricadés, obligés de se protéger, de renforcer leur Moi plein de violence, pour échapper à la violence de la République. Ils sont vite recrutés dans des réseaux terroristes où ils espèrent faire justice même en se donnant la mort. Ils sont convaincus qu'ils auraient une meilleure vie ailleurs, mais pas dans ce monde. Pour cela, en harmonie et conviction totale, ils obéissent à leurs maîtres et commanditaires en exécutant et en passant à l'acte, un acte sacré et béni.

Ces jeunes, « voulaient être « quelqu'un » », se faire remarquer, dans une société qui ne les remarque pas et qui les considère comme moins que rien. Leur seule façon de se montrer est de se rendre visible en se donnant la mort et en tuant dans un acte qui se veut héroïque en public leur « alter-égo ».