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40 ans toujours dealer

Dennis bosse dans le trafic de cocaïne depuis quatre décennies – et il a passé plus de temps en prison que moi dans les transports en commun.
31.3.15
Toutes les photos sont de Thijs Roes

Depuis plusieurs mois à Amsterdam, de larges panneaux d'affichage invitent les passants à « ignorer les dealers de rue ». Il y a peu, un dealer a vendu de l'héroïne blanche en la faisant passer pour de la cocaïne, ce qui a provoqué la mort de trois touristes par overdose. Cette semaine, alors que je marchais tranquillement dans la rue, Dennis m'a interpellé en me proposant de la « Coca, coca » à quelques mètres de l'un de ces fameux panneaux.

Au lieu de l'ignorer, j'ai préféré lui parler de l'actualité du marché de la drogue et de sa vie personnelle, pour le moins mouvementée. Dennis a passé plus de temps en prison que j'en ai passé dans les transports en commun. En outre, il a vu le business de la drogue changer radicalement au fil de ces quarante dernières années.

VICE : Que pensez-vous de votre collègue qui a vendu de l'héroïne à la place de la cocaïne ?
Dennis : Ce n'est pas humain de faire un coup pareil. Ce truc peut vraiment tuer des gens, et je ne comprends pas pourquoi il a fait ça. Mais ça n'a pas vraiment influencé sur mon travail ou quoi que ce soit. La plupart du temps, les touristes ignorent ces panneaux, alors cela ne m'affecte pas. Certains dealers vendent également leur cocaïne avec des kits de test, mais je ne le fais pas personnellement.

Comment êtes-vous devenu dealer de coke ?
Quand j'avais 17 ans, j'étais vraiment très bon au foot. Je me débrouillais franchement bien, jusqu'à ce que ma copine tombe enceinte. Après ça, ma situation a très vite empiré. Je ne pouvais pas assumer cette responsabilité et je n'arrivais pas à accepter le fait que j'allais devenir père. Entre temps, je me suis mis à prendre de plus en plus de cocaïne et j'ai commencé à en vendre dans la rue.

Comment fonctionne l'aspect commercial ?
Je connais des personnes qui ont des kilos de came à refourguer pour un bon prix. J'en ai vendu dans Zeedijk, au cœur de Chinatown, près du Quartier Rouge. Je me faisais pas mal de blé – un gramme de coke valait environ 300 florins à l'époque [environ 136 euros]. C'était de l'argent facile, les gens venaient acheter à n'importe quelle heure. À la fin des années 1980, Amsterdam était vraiment la capitale de la drogue.

Ce n'est plus le cas ?
Amsterdam n'est plus ce qu'elle était. Maintenant, dans la rue, c'est devenu terrible. Les gens vendent toutes sortes de merdes – comme de la lidocaïne, par exemple. Si tu te fous ça dans les narines, ça va juste t'engourdir un peu, comme la cocaïne. Les touristes anglais bourrés prétendent toujours qu'ils ressentent un truc, mais en réalité, ça ne fait pas beaucoup d'effet.

Vous vous êtes déjà fait arrêter ?
Plus tu vends, plus tu fais de profit et plus tu te sens invincible. Mais un jour, un flic en civil est venu me tapoter l'épaule – le lendemain, j'étais en prison. Ce n'était pas aussi horrible que je le craignais. Sur le coup, je me suis dit « Ah, c'est donc ça ? On dirait un hôtel ! » De nombreux dealers croupissaient dans des cellules – il devait y en avoir encore plus qu'à l'extérieur. Mais quand je suis sorti, je me suis juré de ne plus jamais me faire arrêter.

Vous avez changé de tactique ?
Au départ, j'avais simplement les drogues sur moi et je les vendais moi-même. Ensuite, j'ai fait travailler des gens pour moi : une personne avait la drogue sur lui, une autre allait chercher un client, puis je récupérais l'argent. S'ils me coinçaient, les flics ne pouvaient pratiquement rien faire parce que je n'avais rien sur moi. Mais je prenais toujours soin de mes clients, pas comme ces mecs qui manipulent leurs consommateurs. Je leur payais parfois une chambre d'hôtel s'ils n'avaient nulle part où aller, ou je leur donnais un sandwich si ils étaient dans la merde. Je prêtais de l'argent assez facilement, aussi.

Et alors, ça marchait bien ?
Dans les bons jours, je pouvais me faire entre 1500 et 2000 florins [entre 680 et 900 euros]. Mais à l'époque, je ne pouvais pas vraiment en profiter. Je me faisais arrêter régulièrement, mais je n'ai jamais pris plus de quatre mois de prison. Au bout d'un moment, la Hollande s'est retrouvée submergée par la cocaïne, ce qui a fait chuter les prix. D'un coup, la coke est tombée à 25 florins le gramme [11 euros]. Mais les affaires continuaient de tourner – jusqu'à l'introduction de l'euro.

L'euro ?
Oui ! Plus personne n'avait de liquide après l'introduction de l'euro. La police est devenue plus stricte, il y avait des caméras partout. L'euro a littéralement tué le business.

Vous consommiez toujours à l'époque ?
Je suis sortie avec une fille que j'avais rencontrée dans la rue pendant enviro neuf ans. Je lui ai dit : « Écoute, je vais prendre soin de toi, mais je sors à peine de prison et je prends de la cocaïne. Je ne veux vraiment pas d'enfant. » Un jour, je suis rentré à la maison et elle m'a avoué qu'elle était enceinte. Là, j'ai carrément flippé. Je lui ai précisé que je ne voulais toujours pas d'enfant, et elle m'a quitté.

Vous vous sentiez coupable par rapport à ça ?
Absolument. J'étais embarrassé par ma situation. Je ne voulais pas que mes enfants grandissent avec un père cocaïnomane. Quand elle m'a quitté, je me suis effondré. Je fumais de la coke tous les jours. Je me levais et je fumais comme un pompier. Je ne voulais voir personne, j'ai arrêté de payer mes factures, j'étais criblé de dettes. Je lutte toujours avec ça actuellement.

Vous en prenez toujours autant ?
Non, j'ai arrêté il y a deux ans. Ma mère est tombée malade et elle avait besoin d'aide. La moitié de son corps était paralysée : elle ne pouvait pas s'asseoir, ni se lever toute seule ou aller à la salle de bain. Je me suis rendu utile en prenant soin d'elle. Je prends soin d'elle tous les jours maintenant. De temps en temps, je lui cuisine un bon plat du Suriname, elle préfère ça à la nourriture traditionnelle hollandaise. Avant qu'elle ne tombe malade, nous sommes allés au Suriname et je n'ai rien pris la bas, même si il y avait plein de drogues.

Quels sont les plus gros changements que vous avez pu observer dans le business de la drogue ?
Les gens coupent de plus en plus leur produit. La qualité est de pire en pire. Avant, les dealers du Suriname avaient la meilleure coke, mais ce temps est révolu. Les Marocains ont pris le contrôle du marché maintenant – c'est là que je me procure tout. Parfois, il m'arrive de vendre de la farine ou de la levure chimique.

De la farine ? Vous m'avez proposé de la « coca, coca ». Vous comptiez me vendre de la fausse came ?
Non, non. Je n'en vends qu'à des Anglais bourrés. Je pourrais t'en proposer de nouveau. Tu m'a l'air d'être un gars sympa, mais on ne peut jamais savoir qui porte un couteau ou un flingue. D'habitude, j'ai de la coke et de la farine sur moi, et je décide une fois sur place celle dont le client écopera.

Je vois ça comme de la prévention. Beaucoup de touristes viennent ici pour les drogues, et non pas pour apprécier la beauté de notre pays. Je les empêche de ne prendre que de la drogue pendant leurs vacances en leur vendant de la fausse came. Et personne ne peut mourir en sniffant un peu de farine, je pense donc que c'est une bonne solution.

Vous n'avez jamais songé à trouver un travail ?
J'aimerais bien, mais les service sociaux pensent que j'ai reçu des bénéfices frauduleux parce que je vendais de la fausse drogue, alors que je touchais simplement mes allocations. Je dois rembourser près de 40 000 euros. Et je dois toujours régler mes factures, l'assurance médicale, et rembourser mes dettes de l'époque où j'étais encore toxicomane. En ce moment, je vis des allocations, et j'ai à peu près 60 euros par semaine pour m'acheter de la bouffe ou une paire de chaussures. J'ai arrêté de me droguer il y a deux ans, mais ces dettes ne vont pas s'effacer toutes seules.

Comment vont vos enfants ?
Très bien. J'en ai quatre, de trois femmes différentes. Ma plus jeune fille a fêté son anniversaire cette semaine, c'était cool. Seul mon fils le plus âgé connaît mon passé. Il se débrouille très bien dans ses études. Je me sens mal de ne pas avoir été là pour lui dans le passé, mais je suis très fier de lui maintenant.

Vous avez déjà pensé à lancer un système de livraison au lieu de vendre dans la rue ?
J'ai peur de recommencer à en prendre si je garde de la drogue sur moi trop longtemps. Je ne veux rien faire de gros désormais. Ce ne sont que des petites portions. Je vends un gramme ou deux pendant le weekend, juste pour avoir un petit billet en plus à dépenser pendant la semaine.