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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Gaming

L'histoire du bouddhiste qui a fini Sim City

Ce gamer a passé quatre ans de sa vie à bâtir une cité totalitaire fictive de six millions d'habitants.

par Mike Sterry
18 Mai 2014, 8:00am

Bien que je sois Anglais, j'ai vécu en Caroline du Nord pendant une partie de mon adolescence. J'étudiais dans une école du centre-ville qui ressemblait à celle de The Wire. Je n'ai que deux souvenirs de cette époque. Le premier, c'est l'arrestation d'un de mes camarades de classe au beau milieu d'un cours d'éducation civique – je ne l'ai jamais revu. Le second, ce sont les cours de technologie. Pendant une heure, on s'asseyait derrière un ordinateur et on jouait à Sim City. C'était sans doute le seul moment où les élèves arrêtaient de se battre.

C'était la première fois que je jouais à ce jeu. Peu après, j'ai eu mon premier ordinateur et j'ai pu me mettre à Sim City 2000. Il m'a fallu une semaine pour réaliser que je préférais tuer des nazis sur Spear of Destiny que construire des égouts virtuels.

Ce n'est pas le cas de Vincent Ocasla. Ce type a passé quatre ans à se noyer dans des équations et des graphiques sans fin afin de bâtir la ville de Magnasanti, cité totalitaire qui a atteint les six millions d'habitants, ce qui lui a fait dire qu'il était venu à bout d'un jeu pourtant sans fin. Regardez cette vidéo et prenez peur :

Un mois après être tombé sur ce film, j'ai retrouvé la trace de Vincent sur Facebook. Il a 22 ans et étudie l'architecture aux Philippines. Je me suis senti rassuré lorsque je me suis rendu compte qu'il n'était qu'un type normal, et non un énième savant fou.

VICE : Je pense que la plupart des gens qui regardent ta vidéo sont d'abord impressionnés, puis prennent peu à peu peur.
Vincent : Je suis d'accord. C'était le but de cette vidéo, destinée à ceux qui jouent et qui aiment ce jeu.

Je ne sous-entends pas que tu n'as pas pris de plaisir à bâtir Magnasanti, mais ton approche de Sim City laisse penser que c'est pour toi plus qu'un simple jeu.
À mes yeux, Sim City 3000 est en effet plus qu'un jeu. C'est devenu un moyen d'expression artistique. Alors que la plupart des jeux vidéos se concentrent sur la destruction et le meurtre d'autres joueurs, Sim City permet à l'imagination de s'exprimer. Beaucoup de gens disent « C'est juste un jeu ! », mais ils se trompent.

Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio semble avoir été une source d'inspiration.
Oui, énormément. Je l'ai vu pour la première fois en 2006. Le film représente le monde d'une manière totalement unique. Ça m'a captivé. Des moments comme celui-là me forcent à évoluer intellectuellement, et c'est ce que j'ai fait en créant ces villes dans Sim City 3000. J'aurais pu faire quelque chose de similaire – décrire la brutalité et l'asservissement de notre société – avec une série de peintures ou de modèles architecturaux. Mais ça n'aurait pas été la même chose que de bâtir cette ville dans le jeu, parce que je voulais exagérer les ambitions délirantes de dictateurs égocentriques, d'élites dirigeantes et d'architectes inconscients.

J'ai noté un de tes statuts Facebook : « L'esclave économique ne réalise pas qu'il est prisonnier et qu'il tourne en rond avec des millions d'autres individus ». Penses-tu que cela résume la vie des citoyens de Magnasanti ?
Exactement. Techniquement, personne n'entre ou ne sort de la ville. La population n'augmente plus. Les citoyens ne parcourent pas de longue distance, car leur lieu de travail est accessible à pied. En fait, ils n'ont même pas besoin de quitter leur quartier. Où qu'ils aillent, ils vont toujours plus ou moins au même endroit.

C'est terrible.
Il y a de nombreux autres problèmes dans cette ville, mais ils se retrouvent masqués par l'illusion de stabilité et de grandeur. À titre d'exemples, citons le mode de vie ultra réglementé, la pollution atmosphérique, le taux de chômage élevé et l'absence de casernes de pompiers, d'écoles ou d'hôpitaux. C'est le prix que ces citoyens ont à payer pour pouvoir vivre dans cette ville immense. Le plus ironique, c'est qu'ils semblent tolérer cette situation. Ils ne se rebellent pas et ne créent pas de désordre social. En raison de la forte présence policière, personne n'ose remettre en cause le système. Ils ont tous été réduits au silence, souffrent de conditions de vie catastrophiques et sont devenus esclaves d'un système assez puissant pour se maintenir pendant des milliers d'années. Ils sont tous prisonniers du temps et de l'espace.

Pourquoi a-t-il fallu un an et demi pour finaliser l'aspect théorique de Magnasanti ?
Durant la phase de préparation de la ville, j'étais occupé à bâtir d'autres cités. J'ai ainsi pu apprendre plusieurs choses pour la construction de Magnasanti. De nouvelles manières de faire n'existaient pas avant que je les teste dans le jeu, et j'ai dû prendre des notes à chaque nouvelle expérimentation. J'ai également dû trouver des solutions à chaque problème qui apparaissait. Construire des villes et réussir à avancer dans le jeu prend du temps. J'avais aussi d'autres choses à faire ; j'ai construit ces villes pendant mon temps libre. Le développement a été progressif. Je ne travaillais pas dessus 24 heures sur 24.

Tu as affirmé que le design de Magnasanti s'inspirait du bhavacakra, la roue de la vie et de la mort dans le bouddhisme. Es-tu pratiquant ?
Je suis un ancien bouddhiste. La roue de l'existence karmique est présente dans de nombreuses religions, philosophies et cultures qui se basent sur une vision circulaire du temps. Je suis fasciné par la géométrie sacrée. L'aspect de la ville est une version modifiée de la roue qui insiste sur l'esclavage massif et éternel des citoyens. Personnellement, je me considère avant tout comme un libre penseur.

Outre Sim City, à quels jeux joues-tu ? Je n'ose pas imaginer ce que tu ferais subir à des Sims.
Lorsque j'étais encore à l'école, je jouais à Populous, Age of Empires et quelques autres MMORPG. J'ai joué aux Sims et j'ai beaucoup aimé, même si j'ai tendance à les faire mourir de manière affreuse au bout de quelques minutes. Aujourd'hui, je ne joue plus à ce genre de jeux. Je n'en vois plus l'intérêt.

Pourquoi est-ce qu'aucun citoyen de Magnasanti n'a atteint les 50 ans ?
La santé des personnages n'était pas l'objectif principal. J'aurais pu mettre en place des mesures sanitaires qui auraient augmenté l'espérance de vie, mais j'ai décidé de ne pas le faire pour des raisons pratiques. Cela prouve que lorsque l'on se focalise sur un seul objectif, on néglige tous les autres. Dans le monde réel, si faire du profit devient l'objectif absolu, on ne prend plus en considération les conséquences environnementales et sociales d'un tel projet.

Quelque chose à ajouter ?
Si quelqu'un se pose la question, sachez que je ne suis ni autiste ni savant. Je n'ai pas de TOC et je ne souffre d'aucune maladie mentale.

Merci Vincent.