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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Le guide VICE du chômage

Tous les éléments nécessaires pour bien vivre votre période d’accalmie professionnelle

par VICE Girls
08 Mars 2014, 9:30am

C’est maintenant établi, il n’y a pas eu d’inversion de la courbe du chômage en 2013 – ou à peu près. Selon un article du Monde daté du 27 janvier 2014, environ 1 actif sur 6 est inscrit à Pôle Emploi – soit plus de trois millions de Français. En un sens, le chômage s’est tellement généralisé que sa nature a mué : de situation temporaire d’inactivité professionnelle qui se caractérise par un état dépressif léger et s’indemnise au maximum à hauteur de 80 % de vos anciens revenus sur une durée limitée, le chômage est devenu un état.

Si le gouvernement parle d’évidente décélération de la hausse du taux de chômage dont on n’a pas encore vu la couleur (même si on peut supposer d'avance qu'elle aura cette teinte bistre qui caractérise la suie détrempée), les offres diffusées par le site Pôle Emploi n'ont jamais été aussi peu nombreuses et les jeunes fraîchement diplômés déséspèrent de trouver un travail pour lequel ils seront probablement surqualifiés. À l'heure où le community manager de Pôle Emploi se réjouit de constater que son site est toujours le préféré des français dans sa catégorie, il est temps d'établir un guide de survie dans cette jungle administrative et cet enfer social que constitue le chômage de longue durée.

Comme ce graphique le laisse présager, l’état-chômage connaît des fluctuations au cours de la période d’indemnisation, qui peuvent se découper en 4 phases principales.

LES TROIS PREMIERS MOIS : LA PHASE ASCENDANTE

Toute rupture de CDD s'accompagne d'une liesse temporaire provoquée par un solde de tout compte copieux et la douce promesse de ne plus avoir à supporter un travail qu'on déteste. À ce stade, vous vivrez probablement une phase de déni qui vous poussera à expliquer à vos proches que vous êtes « en reconversion professionnelle ».

Quand vous aurez achevé de dépenser vos indemnités de congés payés et votre prime de précarité, vous vous résoudrez à pousser la porte de l'agence Pôle Emploi la plus proche de chez vous.

Rien de grave jusqu'ici : vous marquez simplement votre appartenance à une société qui va mal, qui se trouvera fréquemment confortée par les chiffres alarmants du JT. Au moment de l’inscription, on vous assignera un conseiller qui ne captera rien à votre activité et vous proposera toutes sortes d'offres inadaptées. C'est OK, puisqu’à ce stade, tout le monde pense pouvoir trouver facilement un nouveau travail par ses propres moyens.

À ce stade d’ailleurs, le chômage ressemble plus à des vacances en ville : vous vous sentez seul un moment, puis vous acceptez de prendre ce café de midi ou cet apéro de 17 heures avec vos amis artistes, rentiers ou étudiants longue durée. Vous ne voyez pas encore les spectres des chômeurs qui hantent les transports en commun et les grands boulevards aux alentours de 15 heures, quand il fait beau, parce que vous passez ce temps, pour l’instant, devant le dernier True Detective en remettant au lendemain la refonte de votre CV.


Photo via

Après des semaines – voire des mois – interminables, l’inscription est enfin faite, ouvrant ainsi l’accès à un nouveau monde rempli de réductions, de musées et de transports gratuits. Tous les mois, vous vous actualisez sur le site pour justifier une recherche active d'emploi. Comme de nombreux chômeurs, vous guettez l’heure d’ouverture de l’actualisation pour toucher vos allocations le plus tôt possible et éviter les pics d’affluence qui font ralentir le site, et fatalement, le moment béni où vos maigres indemnités tomberont sur votre compte. Vous répondez NON tout le long, et OUI tout au bout, à la question : « Êtes-vous toujours en recherche active d’emploi ? » Vous refermez votre ordinateur à minuit avec le sentiment du devoir accompli.

Jusqu'ici tout va bien, vous n'êtes au chômage que depuis deux mois et vous avez tout le temps du monde pour faire tout ce que votre ancien 35 heures vous empêchait d'accomplir – à savoir remplir des formalités administratives et aller à vos rendez-vous médicaux. Vos proches ne se font pas trop de souci et sont même ravis de voir votre tête, aussi livide soit-elle, plus souvent. En soirée, les plus optimistes qui ont traversé la même période vous font espérer un éventuel rebond. Qui sait, peut-être qu'une nouvelle vie est possible et que les témoignages déprimants de la station de métro Réaumur-Sébastopol ne sont pas si mensongers.


Photo : Martin Parr (via)

4ÈME MOIS : LA STAGNATION

Ça fait désormais plus de trois mois que vous êtes au chômage. Le temps commence à se faire long, et aucun employeur ne semble vouloir répondre à vos candidatures enthousiastes. Ce qui s’explique peut-être par le fait que vous n’avez pas commencé à envoyer de candidatures, puisque votre CV est encore en phase de refonte et que vous venez de passer trois mois de vacances en ville.

Comme les indemnités suffisent à peine à vous permettre d’occuper le temps entre deux candidatures à des offres d’emploi envoyées comme des bouteilles à la mer, chaque dépense inutile commencera à faire croître en vous un terrible sentiment d’autodétestation. Après un deuxième rendez-vous avec un conseiller Pôle Emploi dont il n'a absolument rien abouti, vous êtes de retour chez vous à 16 heures, soit l'heure à laquelle tous vos enfoirés de potes sont confortablement assis dans leurs bureaux.

Vous envoyez des candidatures au rythme d’une par jour, et développez une forme de TOC qui consiste à vérifier que votre portable n’est pas en mode silencieux à intervalles réguliers.

Au bout du quatrième mois, vous constatez que vous n’êtes pas allé à la piscine une seule fois. Le seul sport que vous avez pratiqué a consisté à secrètement travailler votre souplesse sur votre canapé-lit en matant pour la troisième fois la deuxième saison de Seinfeld, dans l’espoir de ressembler à cette rate :

DU 5ÈME AU 12ÈME MOIS : LA CHUTE

Vous avez envisagé une ultime refonte de votre CV et écrit de nouvelles lettres de motivation teintées de désespoir, mais rien n’y fait. Pour vous changer les idées, vous vous direz probablement que c'est le moment idéal pour vous adonner aux activités que vous vous êtes toujours juré de faire – cours de zumba aquatique, banjo, et à peu près tout ce qui pourrait aller dans la catégorie « talents cachés » au bas de votre CV.

Progressivement, vous vous mettez à postuler aux offres où vous ne remplissez plus que 20 % des critères, dans le secret espoir que ça colle quand même. Votre avenir vous paraît sombre, d’autant que vous avez éclusé tous les tests d’orientation professionnelle gratuits sur Internet.

Vos proches surgissent de temps à autre dans l’océan de mornitude que constituent désormais vos journées, le plus souvent pour vous appeler aux alentours de 11 heures du matin en vous demandant « s’ils ne vous dérangent pas ». Cette bienveillance achève de vous faire détester la totalité des êtres salariés qui gravitent autour de vous. Lorsque vous vous promenez dans la rue, vous vous surprenez à vous demander ce que vous foutez là. Jamais vous n’aurez autant envié ces marketeux cravatés qui engloutissent des sandwichs triangle devant l’écran blafard de leur ordinateur en guise de déjeuner, au moment même où vous vous demandez s’il est vraiment nécessaire de prendre une douche aujourd’hui.

Vous avez abandonné l’idée de faire des activités artistiques, parce que chaque activité  autre que la recherche d’emploi vous plonge dans un état de culpabilité profond. Vous essaierez sans doute de regarder Autant en emporte le vent, avant d’arriver à la conclusion que même un changement de statut professionnel ne vous donnera pas le courage de supporter 3 h 44 d’intrigues amoureuses sur fond de guerre de Sécession.


Photo : Paul Graham (via)

12ÈME MOIS – fin de période de chômage : L'ASYMPTOTE

À ce stade, vous ne voyez plus vos amis. Les autres chômeurs vous dégoûtent, vous renvoient votre image en miroir avec des petits détails habilement dissimulés mais qui n’échappent pas à votre œil tristement expert. Désormais, vous envoyez votre CV sans répondre à la moindre compétence requise, et sans prendre la peine de rédiger une lettre de motivation. Les bons jours. Les mauvais, vous songez à devenir bénévole pour « aider les pauvres » avant de tomber dans un état catatonique avancé quand vous réalisez que ces places-là sont chères aussi.

Vous pouvez, à ce stade, vous inscrire en intérim. Sachez néanmoins qu’il s’agit des limbes du travail, et qu’un intérimaire n’est ni plus ni moins qu’un chômeur qui travaille en entreprise. Votre famille et vos nouveaux collègues temporaires ne s’y trompent pas, qui continuent à vous considérer comme un chômeur. Vous pouvez également revoir vos ambitions salariales à la baisse ou vous pointer à tous les ateliers inutiles de Pôle Emploi (« Utiliser Internet », « Bâtir son projet professionnel », « Rédiger une lettre de candidature ») dans l’espoir de vous dégager une nouvelle piste.

Dans les cas les plus extrêmes, vous vous adonnerez au réseautage et céderez à la pression sociale en vous inscrivant sur cet horrible site qu’est LinkedIn. C’est contraire à vos convictions profondes, mais vous serez sans doute prêt à tout pour retrouver le monde du travail et ne plus recevoir la newsletter de Pôle Emploi ou une énième offre d’abonnement pour le magazine en ligne Rebondir.

Lorsque vous retrouverez un emploi, juste avant de franchir la dernière limite – le RSA  –, sachez que vous serez immédiatement très heureux. Heureux de reprendre goût à la vie et de vous laver à nouveau au quotidien. C’est le cycle des cycles qui veut ça. Jusqu’à ce que vous en ayez marre et que vous quittiez votre open-space un soir pour ne plus jamais revenir.

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