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reportage

Shemale-istan

Laila est une travailleuse sociale pakistanaise. Elle a une quarantaine d’années et vit à Lahore, la grande ville de l’est du Pakistan.
06 juin 2013, 9:04am

Laila, transsexuelle pakistanaise militant pour les droits des khwajasaras, pose chez elle, à Lahore, dans l’est du Pakistan.

Laila est une travailleuse sociale pakistanaise. Elle a une quarantaine d’années et vit à Lahore, la grande ville de l’est du Pakistan. Le 11 mai 2013, lors des élections législatives du pays, elle est crispée, mais étrangement souriante. « C’est un grand jour, aujourd’hui. » C’est la première fois qu’elle vote de sa vie. Avant, elle n’en avait pas le droit. Ce n’est que deux ans plus tôt, en 2009, que la République islamique du Pakistan donnait aux quelques milliers de khwajasaras – terme ourdou signifiant travestis, hermaphrodites et eunuques – le droit d’élire ses représentants politiques.

C’est Aslam Khaki, avocat local influent, qui est à l’origine de l’écriture de cette loi, qui donne aujourd’hui, entre autres, le droit de vote aux transsexuels pakistanais. Quelques mois plus tôt, fin 2008, quatre représentants de police pakistanais étaient reconnus coupables d’abus sexuels et de viols sur des personnes transgenres à Taxila, près d’Islamabad. À la suite du procès, largement médiatisé dans la région, Khaki a demandé à la justice pakistanaise de transformer ces parias de la société en citoyennes à part entière. Après une série de jugements favorables aux transsexuelles prononcés par le président de la Cour suprême pakistanaise, Iftikhar Mohammad Chaudhry, celles-ci ont finalement été appelées à se faire enregistrer auprès des autorités afin d’obtenir une pièce d’identité, grâce à laquelle elles pourront postuler pour un emploi, hériter et voter à chacune des élections à venir.

Fortes de cette série d’avancées spectaculaires dans un pays célèbre pour sa législation hautement répressive à l’égard des homosexuels, les khwajasaras ont osé franchir une ligne de plus. Elles sont sept à s’être présentées aux législatives du mois dernier, élections historiques qui ont représenté la première transition d’un gouvernement démocratiquement élu à un autre.

Trois jours avant les élections, à quelques minutes à vol d’oiseau des jardins de Shalimar à Lahore, les supporters de Jamiat Ulema-e-Islam – parti islamiste ayant un temps intégré une coalition dirigée par les laïcs du Parti du peuple pakistanais (PPP) – tiennent ce soir le haut du pavé. Tissus noirs noués au front, drapeaux rayés en main, les membres de cette faction favorable à un Islam dur entonnent des slogans. Bizarrement, Laila, toute de blanc vêtue, semble à l’aise au milieu de ce vacarme électoral. « Quel qu’il soit, le nouveau Premier ministre verra bien que les choses ont changé et que les transgenres ont désormais une voix »,me dit-elle. Militante transsexuelle, elle préside la fondation Sathi, qui sensibilise les transgenres à la prévention contre le VIH. Elle ne sait toujours pas pour qui voter.

Laila montre une photographie d’elle, habillée en fiancée pakistanaise.

Malgré les nouvelles lois, Laila a décidé de ne pas se présenter aux élections de mai dernier. « Je ne suis pas assez éduquée» dit-elle, alors qu’elle me fait visiter son petit appartement en enfilade. « Mais je suis sûre que nous ferions de bons politiciens – les habitants de nos quartiers savent qu’ils peuvent compter sur nous. Nous n’avons pas d’enfants ; si quelqu’un a besoin d’aide, nous sommes toujours là. »  À quinze ans, Laila dormait sur les trottoirs ; ses parents l’ont virée de chez eux parce qu’ils ne voulaient pas d’un fils aux manières efféminées. À vingt, un groupe d’islamistes lui ont tiré dessus. « Alors que j’étais blessée par balle, sous leurs yeux, les passants ne m’ont pas jeté le moindre regard. » Pour survivre, Laila s’est peu à peu rapprochée d’un groupe de khwajasaras dont la chef – décédée depuisi des suites du sida – est devenu ce qu’elle appelle sa deuxième mère. « Les khwajasaras constituent une communauté presque spirituelle. Nous naissons dans des familles qui ne veulent pas de nous et nous finissons un jour par nous retrouver. Comme si la main d’Allah nous dirigeait les unes vers les autres. »

Laila n’est pas étrangère aux jugements de 2009. À l’époque, elle faisait partie du mouvement social qui, aux côtés d’Aslam Khaki, les a soutenus. Alors qu’elle souhaitait hériter des terres appartenant à sa famille (de la même manière que n’importe quel citoyen pakistanais), Laila a décidé de se rendre à Islamabad, pour manifester en compagnie d’une vingtaine de comparses. Les amies, toutes transsexuelles, campaient devant la Cour suprême depuis plusieurs jours lorsqu’est tombée la condamnation des criminels – et que les lois ont été signées. Mais Laila a vite déchanté : pour pouvoir obtenir une carte d’identité, on a demandé aux manifestantes de subir un examen médical, afin de vérifier si elles étaient nées hermaphrodites ou si elles s’étaient faites castrées. « C’était une démarche idiote, une humiliation. Tout le monde savait bien que la plupart d’entre nous étaient nés garçons. »

Avec le recul, Laila souligne que sa vie s’est améliorée depuis 2009. Ces derniers mois, la campagne électorale a été pour elle une source d’inspiration. Laila veut croire aux lendemains qui chantent. Pour elle, comme pour le Pakistan.

Sanam, en plus de se présenter aux élections de son district, est aussi l'heureuse propriétaire d'une équipe de cricket.

Pendant ce temps, à l’autre bout du pays, à Sukkur, dans la région du Sindh sudiste, Sanam Fakir, voile couvrant sa chevelure noire de jais, traits durcis par les heures passées à faire du porte-à-porte, est en train de battre campagne. Elle est la plus outillée des transsexuelles pakistanaises se présentant aux élections.

« J’ai dédié ma vie à la politique », explique cette transsexuelle de trente-deux ans, alors qu’elle s’apprête à rencontrer les habitants de sa circonscription. Travailleuse sociale et activiste pour les droits des khwajasaras, Sanam n’a pas attendu les jugements de la Cour suprême pour mettre les mains dans le cambouis, bien qu’elle ait parfois envisagé de quitter ses habits de femme pour entrer dans la vie politique sans être jugée.

Entre 2006 et 2008, elle soutenait à titre gracieux ses voisines victimes de violences domestiques et recueillait chez elle des réfugiés du Swat, district alors aux mains des talibans. En 2009, Sanam a dirigé plusieurs campagnes de vaccination contre la polio, fourni des vivres aux réfugiés des inondations de 2010, et est devenue la première transsexuelle du pays à rejoindre les rangs de la Commission des droits de l’homme du Pakistan. Dans le même temps, elle fondait sa propre association, la Sanam Fakir Welfare, qui forme les transsexuels aux outils informatiques. « _Je suis un animal politique _» m’a-t-elle dit, tandis qu’elle se remémorait ses actions passées_. _

Porte-parole de sa communauté auprès des autorités du Sindh, elle finance aujourd’hui une équipe de cricket locale.  En parallèle, Sanam a du succès dans les affaires. Son petit business de vente de vêtements marche suffisamment pour faire d’elle une transsexuelle indépendante. Elle compense ce qu’elle considère comme un manque d’éducation par sa connaissance du terrain.

Alors qu’elle regarde au loin, par-delà les fenêtres du petit appartement, elle me dit que sa candidature aux élections est la concrétisation de ses vieux rêves.  Mais Sanam n’est pas aveugle. La plupart des promesses annoncées par le gouvernement pakistanais n’ont toujours pas été tenues. Elle cite l’exemple des emplois dans la fonction publique que l’État devait prétendument délivrer aux transsexuelles, et dont beaucoup n’ont jamais vu la couleur. « Leur méthode, c’est de prétendre que de toute façon, nous ne savons ni lire ni écrire. »

Qasim Iqbal, directeur de Naz Male Health Alliance, une organisation qui lutte contre la transmission du VIH au sein des communautés transsexuelles et homosexuelles du Pakistan, le confirme. « Les transgenres ne pourront pas tirer leurs épingle du jeu tant qu’elles ne seront pas éduquées », explique cet homme, qui n’emploie que des homosexuels et des khwajasaras. Il les décrit comme étant de vraies professionnelles, dures à la tâche.

Malgré les déconvenues, Sanam a le sentiment d’avoir recouvert sa dignité: _« _Avant, quand l’une d’entre nous était assassinée, pour la police c’était la même chose que si l’on avait écrasé un chien_», _dit-elle, tournant les paumes de ses mains vers le ciel en signe de dépit. « En 2011 et 2012, dans le Sindh, quatre khwajasaras ont été tuées. Les assassins ont tous été arrêtés. Si cela s’était passé avant 2009, la police n’aurait pas bougé le petit doigt. »

Au Pakistan, faire de la politique signifie au mieux intimider des gens, au pire les kidnapper ou les assassiner. Toutes les transgenres candidates aux élections ont été menacées par leurs puissants opposants – et les mafias locales à leur botte. Les opposants de Sanam, des « crocodiles de la politique » selon elle, ont tenté de la déstabiliser par médias interposés : « Ils cherchaient à me décrédibiliser en faisant courir des rumeurs à mon sujet dans la presse. Être en concurrence avec une personne issue des classes les plus basses de la société, surtout s’il s’agit d’une transsexuelle, est inédit pour eux. Ils n’ont pas tenu longtemps.»

En discutant avec elle, j’ai compris que Sanam pensait que l’identité transgenre était un atout pour faire de la politique au Pakistan. Les khwajasara, groupe qui mélange aussi bien mondaines que mendiantes, connaissent le nom et la profession de tous les habitants des quartiers où elles vivent – leur principale activité étant de danser lors des mariages et d’offrir leur bénédiction après une naissance.  « Nous savons ce que c’est que d’être ignorées et rejetées ; cela nous arrive dès l’enfance, avec nos propres parents. De fait, nous comprenons les gens », a-t-elle ajouté.

Si elle obtient son premier mandat, Saana l’inaugurera par un geste envers sa communauté. Elle ouvrira une maison de retraite réservée aux khwajasaras, pour leur offrir une fin de vie décente après toute les merdes qu’elles auront dû affronter. « Durant l’Empire moghol, les khwajasaras étaient les seules en qui les empereurs avaient confiance. Ils pensaient qu’elles avaient la force d’un homme et les sentiments d’une femme. Ils les respectaient et leur confiaient des postes importants en politique. » Sanam marque une pause dans son récit, avant de reprendre : « Nous avons gagné le respect que nous méritions. Il y a enfin une place pour nous dans le Pakistan d’aujourd’hui. »

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