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Ma vie d’agent de sécurité dans un supermarché

Vols à l'étalage, SDF morts, bagarres systématiques : ce que l'on comprend de la misère en France lorsqu'on attend à la sortie avec son chien.

par Pierre, selon les propos rapportés de Flamen Keuj
11 Février 2016, 6:00am

Photo via Flickr

Je connais bien les voleurs. Parmi les gens qui volent au supermarché, et contrairement à ce que l'on pourrait croire, on compte beaucoup d'adultes. Des gens pas vraiment dans le besoin. Bien plus que de jeunes. Chez les jeunes, c'est le coup classique de la bouteille de whisky avant de partir en soirée. Si je sais tout ça, c'est parce que c'est moi et mon berger malinois qui les accueillons à la sortie. J'ai 25 ans, et je suis agent de sécurité depuis cinq ans.

À la base, je suis passionné par les chiens. Vu que ça ne marchait pas trop à l'école, j'ai rapidement cherché à faire un truc en rapport avec cette passion. Du coup j'ai passé un BEPA élevage canin.

J'ai enchaîné ensuite sur un contrat de qualification professionnelle pour devenir agent de sécurité. 105 heures de formation à la fin de laquelle on te donne une carte professionnelle, renouvelable tous les 5 ans auprès de la préfecture. Ils vérifient en fait si t'es resté clean pendant toute cette période – car il faut un casier vierge pour exercer. Ce nouveau système qui prouve ton aptitude professionnelle, est une obligation légale pour l'employeur depuis 2008. En gros, le videur à l'ancienne a été remplacé par un véritable « agent », qui a des notions en Droit. Il sait par exemple qu'il n'est pas assermenté pour fouiller. Ou que la légitime défense doit être proportionnelle au degré d'attaque. Ça a permis de faire le tri parmi les gros bras qui étaient juste là pour se taper et ça a ouvert la profession aux femmes, de plus en plus nombreuses dans le métier.

Une fois ta carte pro délivrée, tu as légalement le droit de bosser. Généralement, les agents se spécialisent : incendies, télésurveillance, rondes, préventions des vols. Moi évidemment, je me suis spécialisé en tant que maître-chien. Ils ne sont pas majoritaires dans le milieu de la sécurité, alors que la demande est forte. Il y a plusieurs raisons à cela ; la principale reste le coût de la formation, qui s'évalue autour des 2 000 euros, et qui n'est pas pris en charge par Pôle emploi.

J'ai rapidement été embauché par une agence de sécurité en Bretagne. Pendant trois ans, j'ai alterné entre des missions ponctuelles nocturnes sur de l'événementiel et une mission longue dans un centre commercial à la gare de Lorient. J'ai eu le droit au commun des agents de sécu : du mec qui chie entre deux rayons au médecin propre sur lui grillé en train de voler des magrets de canard pendant les fêtes. J'ai mis quatre mois pour le serrer, lui. J'apercevais souvent quelque chose de louche aux caméras quand il passait dans les rayons, mais il ne sonnait jamais au portique. J'ai fini par comprendre qu'il cachait le produit sous son chapeau.

Ce qui choque un peu au départ, c'est tous les gens qui volent de la nourriture. Quand tu vois quelqu'un de correct, qui a juste faim, tu laisses courir. C'est humain.

Ce qui choque un peu au départ, c'est tous les gens qui volent de la nourriture. Là c'est plus délicat à traiter. Quand tu vois quelqu'un de correct, qui a juste faim, tu laisses courir. C'est humain. En général le patron du magasin fait passer ça dans ses pertes ou sur son assurance. Faut savoir faire la part des choses dans ce métier. Avec un individu qu'on sent faible, on lui fait un peu peur et il se laisse fouiller alors qu'on n'a pas le droit. Il existe un protocole après un vol à l'étalage – mais c'est à toi de l'appliquer ou pas.

J'ai eu quelques situations un peu chaudes à gérer. Déjà, le fait de découvrir un SDF mort de froid aux abords de la gare, ce n'est jamais évident. Même quand c'est la troisième fois. Ensuite, avec l'hôpital psychiatrique d'à côté, il y avait certains patients qui sortaient à 15 heures pour picoler : un pack par personne généralement. Mélangé avec leur traitement, ils finissaient dans un sale état. Les bastons à cause de l'alcool, je ne les compte même plus tellement c'est banal.

Photo via Flickr.

Une fois, j'ai eu le droit à une petite vengeance en ville alors que j'étais accompagné de ma copine. La veille, j'avais viré deux mecs à côté de la gare. Le lendemain soir, on les croise par hasard en sortant d'un restaurant. Ils me tombent dessus à trois, direct. Je n'ai pas porté plainte mais c'est clair qu'il ne fallait pas que je les revoie sur mon lieu de travail. L'un des principes dans ce métier, c'est de ne jamais habiter autour de ton lieu de travail – mais à l'époque je n'avais pas le permis, donc pas trop le choix non plus.

Le plus tendu, ça concerne évidemment les armes. J'ai dû une fois esquiver un coup de couteau. Une autre, j'ai dû faire face à un mec qui a sorti un calibre en insultant un groupe avec lequel je discutais. Il s'est ensuite barré, sans avoir tirer, heureusement, avant d'être serré par les policiers. Eux ont dû tirer pour le neutraliser, en revanche.

On dit souvent qu'il n'y a pas plus voleur qu'un agent de sécu. C'est en partie vrai. Disons que c'est un poste exposé et les tentations sont grandes, donc il y a en effet beaucoup de magouilles. Un agent de sécurité a accès à tout le magasin et connaît l'emplacement de toutes les caméras. Sur les transferts de caisses au coffre tu peux avoir jusqu'à 80 000 euros en main – ça donne des idées aux smicards que nous sommes.

Il y a aussi les petits arrangements avec les flics, bien contents de pouvoir compter sur nous parfois. Il m'est arrivé de photographier des gens à l'entrée du supermarché après une demande des policiers alors que c'est strictement interdit – au niveau du droit à l'image, etc. Dans ce cas, ils te couvrent. Ça peut leur servir, pour les besoins d'une enquête. Il arrive aussi qu'il y ait un renvoi d'ascenseur. Une fois, j'ai dû riposter à un mec qui m'avait mis une droite gratuitement. Dans la bagarre, je me suis pété un doigt et j'ai récolté 6 jours d'ITT. Le flic s'est arrangé avec le médecin pour pousser à 8 jours, le seuil à partir duquel l'agresseur peut être poursuivi en correctionnelle. Moins de 8 jours, c'est une simple contravention. Plus de 8 jours, selon le Code Pénal c'est un délit.

En toute honnêteté, je préfère bosser en patrouille avec un chien. Comparé à un collègue humain, il ne te trahira jamais.

Aussi, tu touches deux salaires : un pour le maître et un pour le chien. Après, c'est dérisoire : ça te permet de lui payer les vaccins et un sac de croquettes à la fin du mois. Le chien possède également un numéro, qui prouve qu'il est bien inscrit et bien lof. Tu peux travailler avec un chien non-lof, mais tu gagnes un peu moins. Et il est soumis à une batterie de tests : mordant, obéissance, stabilité émotionnelle. Tout ça pour vérifier s'il est apte à travailler en cynophilie. Il ne faut pas qu'il soit trop agressif ; les règles ont changé. Un agent ne peut plus lâcher son chien non muselé. Il y a eu trop d'accidents avec les morsures. Aujourd'hui, tu as des tests avec une muselière de frappe et des petites rondelles d'acier au bout. Le chien vient taper l'agresseur pour le faire tomber mais ne peut plus le mordre.

Photo via Flickr.

En toute honnêteté, je préfère bosser en patrouille avec un chien. Comparé à un collègue humain, il ne te trahira jamais. La complicité avec l'animal est presque fusionnelle. J'ai eu l'occasion de dresser pas mal de chiens pour des particuliers ou des professionnels, et rien ne vaut le malinois.

C'est le chien le plus à l'écoute, qui n'aura qu'un maître, et qui est pot de colle dans le bon sens du terme. Très sportif et travailleur, teigneux mais une fois éduqué c'est nickel. C'est un peu comme l'apprentissage d'un enfant en fait : c'est un investissement quotidien. Avant la référence, c'était le berger allemand, mais ils ont des problèmes d'arrière-train en vieillissant. Le malinois a aussi une bonne capacité d'analyse. Il s'adapte à toutes les situations et tous les terrains : avalanche, explosifs, drogues. Physiquement, il est plus vif et moins lourd que le rottweiler. J'en suis à mon deuxième malinois et pour rien au monde je ne changerais. il approche aujourd'hui les 40 kg – il a 18 mois. J'ai toujours utilisé le mien comme dissuasion, je n'ai jamais eu à le lâcher.

Quand j'ai vu la mort du chien du RAID en novembre dernier à Saint-Denis, ça m'a touché indirectement. Je me suis mis à la place du gars qui perd son chien. Après c'est différent dans le cas du RAID ; il s'agit de chiens qui restent au chenil et qui sont sortis uniquement pour le boulot. Je ne me vois pas fonctionner selon ce principe. J'ai un rapport assez exclusif avec mon chien et je n'envisage pas le prêter à quelqu'un d'autre. Je ne l'ai jamais laissé se faire caresser au-delà de mon cercle d'amis. C'est d'ailleurs ça qui est chiant au taf. Plein de gens veulent le caresser comme s'il s'agissait d'un labrador de tonton alors que c'est un chien de travail. S'il devient copain avec tout le monde il va perdre ses réflexes.

Aujourd'hui, je me pose la question d'arrêter. Risquer de se prendre un coup de couteau pour un SMIC ? Autant que j'aille tenir une caisse en grande surface, je serai moins emmerdé.

C'est dommage car c'est un secteur qui recrute et ça va aller en s'accentuant avec les événements récents. Le gros problème, c'est que les mecs en face de nous sont mieux équipés. On fait juste de la dissuasion sans pouvoir fouiller, ni palper. Par certains côtés, c'est un boulot de flic à bas prix. On manque de moyens pour exercer correctement. Ton équipement est entièrement à ta charge en plus. Puis il y a aussi la concurrence des mecs incompétents embauchés très ponctuellement pour du gardiennage pour le compte de telle ou telle association. Il m'est arrivé de proposer mes services à des assos. Le président me répondait franchement qu'il préférait voir leur matos volé ou détérioré – car remboursé par l'assurance –, plutôt qu'embaucher un agent qualifié.

Pourtant, avec tout ce qui se passe en ce moment, je serais le premier à aller au carton s'il le faut. Mais en étant mieux équipé et mieux payé. Dans ce cas, on te dit de bouger à Paris. Mais pour moi c'est impossible : je suis né près de la mer. À Paris, je suis perdu.

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