L’encyclopédie vivante du Red Star Football Club

Gilles Saillant est le plus grand amoureux du mythique club « communiste » de Saint-Ouen.


Montée en D3 du Red Star après un match gagné 3-0 face à Arras, le 10 mai 1981. Sauf mention, toutes les photos sont de Gilles Saillant

Gilles Saillant est un grand érudit du football parisien. L'homme est capable de se rappeler du nombre exact de sélections de Steve Marlet en Équipe de France. Pourquoi Marlet ? L'ancien buteur auxerrois se trouve être le directeur sportif du Red Star, le club de cœur de ce sexagénaire aux cheveux poivre et sel. Depuis cinquante ans, celui qu'on surnomme la « mémoire vivante » du Red Star a récolté près de 250 kilos d'archives sur le club.

Posé au calme à l'Olympic, bistrot préféré des supporters du Red Star, Saillant salue les bons résultats sportifs de son équipe, toujours en tête du championnat de National. Sauf accident, le club fondé en 1897 devrait jouer en Ligue 2 la saison prochaine. En cas de montée, le Red Star risque toutefois de quitter son antre, le stade Bauer. Avec une capacité de 3 000 places assises, des vestiaires exigus et un éclairage trop faible, le terrain municipal n'est pas aux normes de la division supérieure. À l'heure actuelle, la mairie de Saint-Ouen n'a pas encore pris de décision officielle concernant une possible rénovation. Côté club, les dirigeants planchent sur un projet à long terme d'enceinte ultra-moderne aux Docks, nouvel éco-quartier à l'autre bout de la ville. De quoi faire frémir les supporters de ce club de Seine-Saint-Denis, attachés à Bauer et soucieux de ne pas y voir plus clair. Depuis quelques mois, ils luttent à grand renfort de tracts contre une éventuelle délocalisation.

Pour démêler la polémique actuelle et revenir sur l'histoire de ce club centenaire, on a discuté avec le plus grand spécialiste encore en activité.


Gilles Saillant ; Photo : Zen Lefort/VICE.com

VICE : Pourquoi conserver tout ce qui se dit sur le club ?
Gilles Saillant : Un jour, un copain de classe supporter du Stade Rennais m'a fait lire un article sur le Red Star. Depuis, je collectionne tous les articles sur le club. J'ai 50 classeurs et 16 000 pages à ce sujet, soit près de 250 kilos d'archives personnelles. Quand, après les matchs, la majorité des supporters de foot vont boire au café et attendent la prochaine rencontre, moi, je continue à vivre le jeu par la presse. Grâce à Gallica [la bibliothèque numérique de la BNF], j'ai retrouvé un tas d'articles sur le passé du club, toutes ces années que je n'ai pas connues. J'ai réussi à me constituer une liste de plus de mille joueurs : dates de naissance, clubs par lesquels ils sont passés, etc...

Vous avez vous aussi écrit sur le Red Star, non ?
Pendant une dizaine d'années, j'ai fait le « Tintin reporter » au Red Star pour Le Réveil de Saint-Ouen, un journal local qui n'existe plus depuis les années 1990. En 1978, quelqu'un du journal m'a demandé si je voulais faire des photos pour le canard. J'ai accepté. Le Red Star jouait alors en division d'honneur, avec des nouveaux joueurs récupérés un peu partout. Des annonces étaient même publiées dans les journaux pour trouver des joueurs. J'assistais à tous les matchs – ce n'était pas bien compliqué puisqu'ils se passaient tous en banlieue parisienne. Ensuite, on a grimpé en D4 – ce qu'on appelle aujourd'hui la CFA 2 – puis en D3 – l'actuel National. À partir de là, il a fallu accompagner les joueurs en déplacement. Je passais mes dimanches à prendre des photos de matchs. Comme l'hebdo avait besoin des images le lendemain, je passais ma nuit de dimanche à lundi à développer les clichés. Parallèlement, j'écrivais un compte-rendu de la rencontre.


Un article de Gilles Saillant paru dans Le Reveil de Saint-Ouen ; saison 1985-1986

Gardez-vous de bons souvenirs de cette époque ?
On n'a pas connu énormément de grandes soirées. Notre période glorieuse, c'était plus l'avant-guerre. J'ai quand même pu fêter la montée en D4 en 1980, celle en D3 en 1981 et celle en D2 une année plus tard. Je garde un souvenir particulier de notre passage en troisième division. La montée s'est faite à Arras le 10 mai 1981, le jour de l'élection de Mitterrand. De retour à Paris, des joueurs ont raconté qu'ils étaient allés fêter leur succès sur les Champs-Elysées avec les Français.

Le club à la réputation d'être ancré à gauche. Comment l'expliquez-vous ?
On a longtemps pensé que le nom du club était un hommage au communisme. Jules Rimet, le fondateur du club – qui a plus tard créé la Coupe du Monde – n'avait pourtant rien d'un gauchiste. Et puis, alors que le club date de 1897, le parti communiste français a lui été fondé en 1920. Après, comme Saint-Ouen a été communiste durant près de 70 ans et que la mairie a racheté le stade, il y a forcément eu un rapprochement. Dans les années 1960, le club était dirigé par Jean-Baptiste Doumeng, surnommé le « milliardaire rouge » parce qu'il faisait beaucoup de commerce avec les pays de l'Est. Étrangement, il a fait fusionner le club avec Toulouse. Doumeng a proposé de filer tous ses joueurs au Red Star, qui avait fini dernier de D2. Suite à la fusion, on a retrouvé la première division en 1967-1968 et le club a pris le « FC » de Toulouse. Toulouse a ensuite tout perdu : on a récupéré leurs meilleurs joueurs – dont José Farias, l'Argentin qui a inventé la roulette – et on a pris leur place en D1.


Soir de défaite à Nice ; saison 1982-1983

Lorsqu'on pense au football français du début des années 1980, on songe à un mode de vie à la bonne franquette, comme dans « Coup de tête » de Jean-Jacques Annaud. L'ambiance était conviviale lors de vos déplacements avec l'équipe ?
À l'époque, il y avait encore l'esprit amateur. Je me souviens d'un déplacement à Nice, en 1982. Même si on avait perdu au stade du Ray, l'ambiance était déconneuse. On est sortis au resto au bord de la plage. Ça fumait, ça buvait des bières. Nos chambres étaient réservées dans un hôtel de Nice. Au dernier moment, le président a décidé de venir, il a pris la mienne et je me suis retrouvé à dormir avec l'entraîneur Georges Eo, un ancien grand joueur que j'admirais. Dans l'avion du retour, il y avait Jeane Manson, une starlette de l'époque. Les joueurs se foutaient d'elle ; ils l'appelaient Dalida. Au moins, ils n'avaient pas de casques sur les oreilles comme les footballeurs d'aujourd'hui.

Vous avez aussi connu l'époque où Roger Lemerre entraînait l'équipe.
À l'époque, je pouvais entrer dans les vestiaires – avant le match, pendant la mi-temps et à la fin. Un jour, Lemerre m'a demandé de ne plus venir. Là, je me suis retiré, j'ai pris mes distance, j'ai boudé... Il est revenu me voir en me disant : « Gilles, qu'est-ce qui ne va pas ? » Je lui ai expliqué que je me sentais mis à l'écart. Il m'a pris dans ses bras, on a discuté et on est repartis bons copains. Finalement, ça s'est arrangé.


Roger Lemerre et son équipe ; saison 1985-1986

Pourquoi avoir quitté votre boulot de reporter pour le Red Star ?
J'avais un travail à côté. Je profitais juste de mes week-ends pour jouer au reporter. Ma seule rétribution, c'était les pellicules photo qu'on me donnait. C'était un travail professionnel fait bénévolement. En 1991, comme je ne m'entendais plus avec un directeur administratif du club, j'ai arrêté pour retrouver les tribunes. On ne vit pas le match de la même façon. Sur le terrain, en tant que reporter, je ne pouvais pas sauter de joie aux buts, je vivais ça intérieurement. C'est une expérience que les supporters ne peuvent pas vivre. Moi, j'ai connu les deux.

Comment a débuté votre histoire avec le Red Star ?
Je suis né à Saint-Ouen, où j'ai vécu les treize premières années de ma vie dans un immeuble en face du stade, rue Madeleine. Je suis allé pour la première fois à Bauer à 16 ans. C'était un dimanche après-midi, le 6 octobre 1968. Red Star-Bastia, un match de D1. Ça s'est terminé sur le score d'un partout. Le Red Star jouait en blanc ; il y avait 10 000 spectateurs. À l'époque, on pouvait voir de belles rencontres : contre Marseille, Saint-Étienne ou Nantes. À chaque grand match, le stade était plein, avec près de 18 000 spectateurs. Les tribunes étaient remplies de provinciaux montés à Paris, venus voir jouer leur équipe de coeur. Par rapport à ses adversaires, le Red Star n'était pas tellement soutenu, le club jouait presque à l'extérieur... C'est drôle, le stade n'a quasiment pas changé depuis que j'y vais. Aujourd'hui, il y a juste une grande tribune à la place de la butte en terre.


Red Star - Mulhouse en 1983, sous les yeux de Georges Marchais venu voir son gendre, le gardien audonien Pérez

Le club a toujours joué dans son enceinte emblématique, le stade Bauer ?
En 1897, à sa création, le club jouait sur le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel. Après, ils sont partis à Meudon, avant de revenir au coeur de Paris et d'atterrir à Saint-Ouen en 1909. À la fin des années 1990, le Red Star est allé au stade Marville – un ancien champ de course pour les chiens à la mode au XIXème siècle –, à la Courneuve. Pendant ces années d'exil, loin de Bauer, le club n'a cessé de dégringoler en championnat. Le Red Star a quand même réussi à se qualifier pour les demi-finales de la Coupe de la Ligue en 2000. On a perdu à Marville, aux tirs aux buts, face à l'équipe de Gueugnon. C'est le dernier fait d'arme vraiment glorieux du club.

Aujourd'hui, ça doit faire chaud au cœur de voir son équipe en tête du championnat.
J'avais annoncé qu'ils finiraient premier. Ils me donnent raison. On s'est fait balader par Colmar, dominer par Consolat, malmener par Boulogne... Mais on finit toujours par gagner. Je suis très content. Tout nous réussit ; on a la chance du champion. Si ça se concrétise, ce sera la deuxième montée en deuxième division depuis 1989. Cela dit, je suis inquiet car je ne vois pas les travaux du stade s'engager rapidement. J'ai peur qu'on ne joue pas à Saint-Ouen l'année prochaine parce que le stade n'est toujours pas aux normes. Selon les derniers échos, le Red Star pourrait jouer à Amiens ou Beauvais la saison prochaine... Ce serait la mort du club au bout d'une saison. Il ne faut pas se cacher : si on monte, c'est pour jouer le maintien, alors sans public, ça ne sert à rien. Si les travaux ont lieu à Bauer, on ne pourra pas y jouer avant octobre ou novembre. Dans tous les cas, il nous faut un terrain de repli en région parisienne. Vous voyez 3 000 spectateurs au stade de France ? C'est ubuesque.

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