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LE NUMÉRO VOUS NOUS AVEZ MANQUÉ

Le Voyage de tous les risques

Des réfugiés fuient le Mexique pour éviter de se faire assassiner – seulement pour se faire piller lors de leur périple vers les États-Unis.

par Jesse Alejandro Cottrell
21 Avril 2016, 5:00am

Photos : José Luis Cuevas

Cet article est extrait de notre numéro « Vous nous avez manqué » – si vous voulez le récupérer, rendez-vous ici.

Quand un gang de son quartier de El Progreso (Honduras) a menacé de le tuer, Ivan Castillo savait qu'il ne devait pas prendre le risque à la légère. Les membres du gang avaient déjà assassiné deux de ses frères. Pire, Castillo leur devait de l'argent. « J'étais désespéré », explique aujourd'hui le jeune homme de 22 ans. Il n'avait pas les moyens de les rembourser et, quand un membre du gang lui a rendu visite à son travail, Castillo a décidé de partir aux États-Unis. Lui et son dernier frère restant ont quitté le Honduras au printemps dernier et fui vers Tapachula, une ville du Sud de l'État du Chiapas, au Mexique. Sa mère et son beau-père les y attendaient.

Quelques semaines plus tard, Castillo et sa famille marchaient le long des voies de chemin de fer vers Chahuites, la prochaine étape de leur long périple vers les États-Unis. Pour éviter de se faire contrôler, arrêter et expulser lors d'un passage à l'un des nombreux checkpoints du Sud du Mexique, ils avaient décidé d'abandonner la sécurité toute relative que leur offrait leur van de location. En chemin, ils sont tombés sur deux types armés. « Fermez-la. Et n'essayez pas de courir », a lancé l'un d'eux. Ils ont alors ordonné à la famille de s'asseoir et de se déshabiller.

Les bandits ont volé leur argent – 270 pesos, soit environ 14 euros – et un téléphone portable. Avant qu'ils puissent se rhabiller, les voleurs ont averti la famille que d'autres sales types traînaient autour des chemins de fer et leur ont conseillé de s'en éloigner.

Ils ont marché pendant près de cinq kilomètres afin de rejoindre la route. Régulièrement, ils grimpaient sur un arbre de sorte à avoir une vue d'ensemble et s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis par des agents de l'immigration ou des voleurs. Ils ont finalement atteint l'autoroute et fait du stop jusqu'à Chahuites.

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Il y a encore deux ans, les migrants d'Amérique centrale rencontraient rarement des criminels durant leur traversée du Mexique – du moins, pas dans le Sud du pays. Les exilés voyageaient à travers les États du Chiapas et de l'Oaxaca en grimpant sur les célèbres « trains de la mort » surnommés la Bestia (la Bête). Ainsi, ils passaient par Chahuites, une ville côtière paisible de près de 11 000 habitants, sans souvent s'arrêter. Si la Bête n'était jamais très sûre, elle permettait aux migrants de ne pas rencontrer de problèmes dans les campagnes du coin. Mais cela se déroulait avant l'instauration du Programa Frontera Sur, le programme des autorités mexicaines à la frontière sud du pays. Soutenu par les États-Unis, il a pour but d'empêcher les migrants d'Amérique centrale de traverser la frontière mexicaine. Désormais, des checkpoints parsèment le Sud du Mexique et peu de migrants prennent encore le risque de grimper sur le train. Pour éviter les agents des services de l'immigration, ils marchent désormais pendant des jours à travers la garrigue, la jungle et les petites villes comme Chahuites – ce qui les rend vulnérables face aux criminels qui se cachent dans les brousses du Sud-Est de l'Oaxaca.

Lors du déploiement du programme, à l'été 2014, le président mexicain Enrique Peña Nieto a annoncé que Frontera Sur garantirait la sécurité des migrants. « Nous sommes en mesure de réserver un traitement digne et humain aux migrants », avait-il déclaré. Au même moment, les opposants au programme tentaient de démontrer le contraire, en évoquant notamment la période à laquelle il a été mis en place. En juin 2014, la crise des enfants migrants était à son apogée et un nombre sans précédent de mineurs d'Amérique centrale non accompagnés arrivaient aux États-Unis de façon clandestine. Les détracteurs accusent aussi un manque de transparence. Le gouvernement de Peña Nieto n'a apporté aucun détail sur la mise en place de Frontera Sur ou sur sa façon de protéger les migrants. De juillet 2014 à juin 2015, le renforcement des mesures anti-migratoires aurait permis une hausse de 71 % des interpellations de migrants d'Amérique centrale.

Depuis 2011, les États-Unis financent l'amélioration des checkpoints et des centres de détention mexicains, en plus d'entraîner les douaniers à patrouiller le long de la frontière avec le Guatemala. Ce financement est devenu plus important en 2014. Sans surprise, le nombre de migrants qui ont réussi à atteindre la frontière américaine a brusquement diminué, avant de se stabiliser. Barack Obama, critiqué durant la crise migratoire des mineurs, a fait l'éloge de Frontera Sur. « J'apprécie les efforts du Mexique pour s'occuper des enfants non accompagnés qu'on a vu arriver en masse durant l'été », a-t-il expliqué après une rencontre avec Peña Nieto l'an dernier. « En partie grâce aux efforts sans relâche du Mexique, notamment à sa frontière, nous avons pu constater que les statistiques revenaient à un niveau beaucoup plus gérable. »

Dans le même temps, le programme a provoqué une forte augmentation d'agressions de migrants, comme celle dont a été victime la famille Castillo. Les kidnappings et les viols sont devenus de plus en plus nombreux, les vols avec agression ont augmenté de 80 % et les migrants se tournent vers des asiles pour retrouver un semblant de sécurité.

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En octobre dernier, lors d'une matinée chaude et ensoleillée, au volant de leurs deux gros pick-up, neuf agents de la police nationale et locale sont allés patrouiller à la sortie de Chahuites, là où les bandits opèrent. Les agents étaient équipés de grosses mitrailleuses.

Antonio Fuentes accompagnait le convoi, assis dans la cabine du véhicule de tête. Âgé de 24 ans et de nationalité hondurienne, il était volontaire au Centre d'assistance humanitaire pour les migrants, un refuge de Chahuites. Ses yeux sortaient de leurs orbites quand il a décrit la première destination du voyage, El Basurero (la Décharge), là où il s'était un jour fait attaquer.

Nous avons roulé jusqu'aux chemins de fer qui traversent Chahuites. Bien que n'importe quel truand ait pu voir les véhicules approcher et ait largement eu le temps de décamper, nous nous sommes arrêtés et la police a lancé des recherches sommaires dans les environs. Un véhicule s'est approché. Les agents l'ont arrêté, mais leur fouille n'a rien révélé. Isais Luis Betanzos, le chef des agents de la police nationale présents sur le convoi, s'est excusé du le manque de mesures. « À chaque fois, quand on arrive dans l'un de ces endroits, on ne trouve rien car les criminels sont des gens du coin. » Ainsi, quand la police arrive, les bandits s'échappent en se cachant dans les fermes voisines.

Betanzos a dirigé son regard vers le sud-est, à la recherche de migrants qu'il pourrait protéger, avant de secouer la tête en décrivant le programme Frontera Sur. « En raison des checkpoints supplémentaires, les migrants cherchent des routes alternatives », a-t-il expliqué.

La dernière étape de la patrouille était un endroit surnommé El Escopetazo (le Fusil à pompe) en raison du type d'armes portées par les criminels des environs. Fuentes avait repéré une étroite planque sous un pont sur lequel passait le chemin de fer. Selon lui, les voleurs s'y cachaient pour attendre des migrants qui passeraient par là, avant de se jeter sur eux et de les frapper.

Sur le chemin du retour pour Chahuites, j'ai demandé à l'officier de la police municipale Jose Hilario Cruz Castillejos pourquoi il était si difficile d'attraper ceux qui brutalisaient les migrants. « Nous avons des suspects, mais pas assez de preuves, a-t-il dit. Et même si vous attrapez un criminel, un autre surgit pour prendre sa place. De plus, nous ne devrions pas avoir à nous occuper de ça. Les agressions sur migrants concernent plutôt le procureur fédéral local. »

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Le procureur fédéralde Chahuites, Marcelino Daniel Matias Benitez, est en charge des enquêtes qui concernent les agressions sur les migrants. Il a admis que, depuis le début du programme, le crime était en hausse. « On fait du mieux qu'on peut avec les ressources que le gouvernement nous apporte », explique Matias Benitez, avant d'ajouter que son service n'avait pas reçu de plainte suite à une agression de migrants depuis un mois. « C'est la preuve qu'il n'y a pas eu d'agression, non ? Nos actions portent leurs fruits. »

À proximité du bureau du procureur se trouve le Centre d'assistance humanitaire pour les migrants, où Antonio Fuentes est volontaire. Le lendemain de notre patrouille avec la police, il m'a expliqué qu'un groupe de migrants s'était fait attaquer à l'un des endroits qu'on avait visités.

« Il y avait trois assaillants, tous armés », explique Alex Ramos*, l'un des migrants agressés. « J'ai cru qu'ils allaient me tuer. »

« Comment est-ce qu'un migrant pourrait faire valoir ses droits ? » s'est-il demandé. « Il ne peut pas. »


Si les migrants peuvent prouver une agression, les autorités mexicaines leur permettent de rester dans le pays grâce à un visa humanitaire. Le refuge peut ensuite les héberger, ce dont n'a pas profité Ramos. L'homme avait trop peur de rester à Chahuites durant l'enquête qui peut prendre plusieurs mois. La ville était inconnue pour lui, et il craignait que les criminels puissent avoir des oreilles jusque dans les bureaux du procureur. Plus tôt durant son voyage, à Chiapas, un agent de l'immigration lui a extorqué 500 pesos (environ 25 euros) en menaçant de le reconduire à la frontière s'il ne payait pas. « Comment est-ce qu'un migrant pourrait faire valoir ses droits ? » s'est-il demandé.

60 % des migrants qui passent les portes du refuge de Chahuites se sont fait agresser. Entre 30 et 50 nouveaux migrants arrivent chaque jour. Le mois de ma visite, le bureau du procureur n'avait reçu qu'une seule plainte suite à une agression : elle venait d'Ivan Castillo et de sa famille – ils logeaient dans le refuge depuis leur plainte.

Le Centre d'assistance humanitaire pour les migrants a été fondé en 2014 avec l'aide d'un prêtre catholique qui dirige un autre refuge dans l'Ixtepec, au Nord du pays. Comme Fuentes, de nombreux volontaires qui y travaillent sont eux-mêmes des migrants qui ont obtenu ou qui sont sur le point d'obtenir des papiers. Le flux constant de migrants met constamment au défi les capacités du refuge à aider les nombreuses personnes présentes. Fuentes m'a expliqué qu'ils avaient été à court de nourriture la semaine précédant ma visite, et qu'il était allé se coucher la faim au ventre. Les migrants dorment sur des matelas sales en mousse posés à même le béton dans une pièce commune protégée d'un toit en tôle. À moins qu'ils cherchent refuge au Mexique, les migrants peuvent rester seulement quelques jours dans l'établissement, le temps de soigner leurs ampoules et de se reposer un peu avant de reprendre la route.

Malgré les critiques de plus en plus acerbes, le programme Frontera Sur ne semble pas près de disparaître. Heureusement, le refuge de Chahuites continuera lui aussi à exister, et ce même s'il n'y a pas assez de nourriture. Quand j'ai demandé à Fuentes ce qu'il ressentait quand il allait se coucher avec la faim au ventre, je pensais qu'il réagirait avec tristesse ou colère. Au lieu de ça, il s'est mis à me sourire. « Ça me rend heureux car, le peu que j'avais, je l'ai donné à quelqu'un d'autre. »