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L'Australie est un cas d'école pour les mass shootings

Dans la semaine qui a suivi le massacre perpétré par James Holmes dans un cinéma d'Aurora, Colorado, les journalistes, hommes politiques et leaders d'opinion de tous bords ont solennellement décidé que le moment était plutôt mal choisi pour émettre l...
13 août 2012, 2:30pm

Dans la semaine qui a suivi le massacre perpétré par James Holmes dans un cinéma d'Aurora, Colorado, les journalistes, hommes politiques et leaders d'opinion de tous bords ont solennellement décidé que le moment était plutôt mal choisi pour émettre l'idée d'un contrôle sur les ventes d'armes à feu.
Même s'il est normal de ne pas vouloir instrumentaliser les victimes d'un drame de cette ampleur pour les entraîner dans un débat chiant, je ne peux m’empêcher de penser que l'inaction, dans une telle situation, constitue la réponse la plus offensante qui soit.
Quand le même type de massacre s'est produit en Australie, le gouvernement de l'époque en a conclu qu'une réglementation ferme de la circulation et de la vente d'armes à feu était l'unique recours pour construire une nation sûre et prospère – ce qui théoriquement le but ultime de n'importe quel gouvernement. Dans le sillage du massacre, l'Australie est passée d'une nation laxiste vis-à-vis des armes à feu à l'un des pays les plus fermes en la matière.
Cette décision brusque est intervenue après un événement tristement célèbre, le massacre de Port Arthur. Le 28 avril 1996, Martin Bryant a ouvert le feu dans un café de Port Arthur, en Tasmanie. Dans sa folie meurtrière qui a duré plus de 18 heures, le jeune homme de 28 ans a tué 35 personnes et blessé beaucoup d'autres à l'aide d'une arme automatique.
Après le massacre, les autorités australiennes et le gouvernement fédéral avaient alors décidé d'opérer un changement radical dans leurs lois sur les armes à feu en interdisant la vente de fusils semi-automatiques. La loi a également introduit un délai de 28 jours entre la réception d'un permis « d'obtention » et l'acquisition de l'arme à proprement parler. Le gouvernement a également lancé un vaste programme de rachat des 600 000 armes désormais illégales et a rendu obligatoire la déclaration de chaque arme auprès des autorités.
Selon la NRA, les lois sur les armes à feu ne font que rendre la population plus faible, plus exposée à un risque d'attaques et toute décision tendant vers une déclaration systématique de chaque arme au niveau national serait, selon eux, un pas de plus vers une transformation du pays en dictature totalitaire.
D'où ma question : comment se porte le Reich des antipodes ? Comment Mad Max a-t-il réussi à rester un chef d’œuvre dans un pays où les armes ont disparu ?

Martin Bryant, l'auteur du massacre de Port Arthur et l'homme qui a forcé le gouvernement australien à revoir sa copie en matière d'armes à feu.

Le crime – en particulier, les meurtres commis avec des armes à feu – n'a fait que décliner depuis lors en Australie. Selon le centre d'études australien du crime, les homicides commis à l'aide d'une arme à feu ont diminué de 60% sur la période s'étalant de 1996 à 2010. Les vols à main armée ont quant à eux baissé de 35%. Aussi, les suicides par armes à feu ont enregistré une impressionnante baisse de 74%.
Le professeur John J. Donahue – qui enseigne le droit à Stanford, a passé sa carrière à étudier les problèmes liés aux armes à feu et a récemment couvert les lois anti armes à feu en Australie pour CNN – a déclaré, « ce qu'on peut dire sans ambages, c'est que les revendications faites par la NRA à propos de la vieille marotte « Si vous retirez le droit à la population de s'armer, le crime va proliférer » ont été complètement démenties par le cas de l'Australie. Le taux de meurtres par habitant équivaut au quart de celui enregistré aux États-Unis et a continué sa baisse significative depuis 1997, date à laquelle le gouvernement a entamé sa campagne de rachat des armes. » Dans une récente interview, Donahue m'a confié que « s'il s'avérait que déposséder les gens de leurs armes laisserait les citoyens sans défense contre les criminels, on ne verrait pas les taux de meurtres et de vols à main armée baisser à ce point. »
Ces mesures ont a l'époque reçu le soutien de 85% de la population, mais elles sont aujourd'hui sujettes à des critiques. Par exemple, 70 000 personnes ont manifesté à Melbourne pour exprimer leur mécontentement dans les plus grandes manifestations qu'a connu l'Australie depuis la guerre du Vietnam. Beaucoup ont considéré que l'interdiction allait trop loin, y compris Gary Howard, un responsable de la branche marketing de l'association de chasse et tir australienne, Field and Game. En 2006, Howard avait déclaré à The Age – un quotidien de Melbourne – que « les propriétaires d'armes à feu étaient heureux d'avoir vu les armes automatiques (comme celles utilisées par Bryant) retirées du marché. Mais quand ils s'en sont pris aux modèles standards, les 22 long rifle et fusils à pompe, c'est là que ça a commencé à déranger l'opinion publique. »
D'autres faux-pas du genre ont été commis en chemin. Notamment le premier ministre de l'époque s'adressant à une foule de 3000 propriétaires d'armes, chasseurs et fermiers, en laissant deviner un gilet pare balles sous sa chemise, sous-entendant que même les propriétaires d'armes qui soutenaient la loi étaient une menace pour lui.
Depuis, l’efficacité des lois a été contesté, ces critiques – également émises par des membres de la NRA – ayant démontré que le taux de meurtres à main armée baissait déjà avant la promulgation des lois.
Cependant Adrew Leigh, membre du parlement australien, et Christine Neill ont voulu vérifier la véracité de ces critiques dans une étude publiée dans la revue américaine de droit et de l'économie, parue en 2007. Selon leur estimation, la campagne a sauvé entre 128 et 282 vies par an depuis 1997. Voire même plus, comme Leigh l'a écrit sur son blog ; « Entre 1000 et 2500 Australiens aujourd'hui en vie ne le seraient pas si cette campagne n'avait pas été mise en place. » Neill a déclaré au Sydney Morning Herald que même s'il était surprenant qu'un retrait de seulement 20% des armes de la circulation ait pu entraîner une baisse de 74% des suicides par armes à feu, aucun de ses collègues chercheurs n'avait pu contredire ses conclusions.
Alors bien sûr, l'Australie n'est pas le même pays que les États-Unis. Donahue a mis en évidence que l'Australie ne possédait pas d'industrie d'armement sur son territoire et qu'il n'existait aucun lobby qui avait le parti de droite – pour ne pas dire l'intégralité de l’échiquier politique – dans sa poche.

James Holmes faisant face à 142 chefs d'accusation. Il risque la peine capitale.

Avec les lois contre les armes à feu en Australie, les États-Unis sont maintenant le dernier pays industrialisé où l'on peut légalement se procurer un arsenal militaire en toute liberté. Fait révélateur, le premier ministre australien a dit, lorsqu'il était en campagne pour ces récentes lois, qu'il était « inconcevable que l'Australie emprunte la même voie que les États-Unis. »
L’Australie n'est pas la seule à avoir réussi ce tour de force, la Nouvelle-Zélande ayant aussi pris le problème en mains après qu'un tueur ait assassiné 13 personnes en 1990 ; depuis 20 ans, il n'y a plus eu l'ombre d'un massacre sur son territoire. Pendant ce temps là aux États-Unis, James Holmes fait face à 24 chefs d'accusation pour homicide et 116 pour tentative de meurtre.
Si d'aventure les États-Unis réussissent à résoudre leur incurable problème, la solution ne sera sûrement pas celle adoptée par l'Australie et la Nouvelle-Zélande. L'objectif final est-il le même ? Qu'est-ce que les États-Unis ont gagné en ignorant les nations qui ont réussi ? Qu'ont-ils gagné en évitant volontairement de bouger leur gros cul ?