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LE NUMÉRO 1994

À part l’apartheid

La première élection présidentielle post-apartheid d’Afrique du Sud va finalement avoir lieu. Pour mettre l’emphase sur l’importance, à leurs yeux...
18 novembre 2009, 11:00pm

Au dernier ralliement du Shell House de Johannesburg, un partisan de l’IFP repose, mort, à côté du QG de l’ANC. Les chaussures de la victime lui ont été retirées, selon la coutume, pour faciliter son chemin jusqu’à l’au-delà.

La première élection présidentielle post-apartheid d’Afrique du Sud va finalement avoir lieu. Pour mettre l’emphase sur l’importance, à leurs yeux, de tout le processus, les citoyens se sont lancés dans une ­guerre civile et se sont mis à se massacrer les uns les autres en son honneur. Les analystes politiques affirment que Nelson Mandela et son parti, l’African National Congress, vont obtenir 70 % des suffrages, laissant la vingtaine d’autres partis se disputer les 30 % restants : pour les blancs violents, le Afrikaner Resistance Movement ; pour les nationalistes zulu frustrés, le Inkatha Freedom Party (IFP) ; pour les désespérés purs et simples, le National Party sortant. Mais assez de ce blabla de faits et de chiffres. Venons-en vite aux tueries !

Récemment, plus précisément le 28 mars 1994, des coups ont été tirés sur un rassemblement de supporters de l’IFP, dans le centre de Johannesburg. L’ainsi nommé massacre du Shell House a fait huit morts et vingt blessés. L’armée a décrété l’état d’urgence dans la région phare de l’IFP, Natal, et y a affrété des soldats pour mettre en échec les loyalistes zulu. Les Zulu sont pas vraiment du genre à déposer les armes, ils se ­battent donc comme si leurs costumes ancestraux en dépendaient. Des groupes continuent à manifester, et toute la zone trempe jusqu’aux chevilles dans le sang de tout le monde.

Dans les townships, les unités de self-defense, formées par les communautés noires à l’époque de l’apartheid afin de remplacer la police dans les zones où celle-ci refusait de patrouiller, sont devenues pour la populace des escadrons de la mort. Ils commettent incendies criminels, braquages, pillages, et à l’occasion infligent le châtiment ultime à ceux qui soutiennent la mauvaise équipe (tout le monde à part eux) : le « collier ». Quand ils rattrapent une victime, ils la couvrent de pierres et écrasent littéralement ses convictions. Des pneus sur sa tête et autour de ses bras le tiennent tranquille, et on arrose le tout d’essence avec parcimonie pour en faire une torche humaine, un peu comme un

boerewors

grillé sur un feu de

veldt

.

Et là, on a ce prix Nobel de la Paix de l’année dernière, Nelson Mandela, qui travaille avec son co-lauréat et actuel président F.W. de Klerk à faire croire que la transition démocratique en Afrique du Sud passe comme une lettre à la poste. Depuis le début des années 1960, quand il a laissé tomber sa pose pacifique à la Gandhi, Mandela a été à la tête de la branche armée de l’ANC, Umkhonto we Sizwe, autrement dit la « Lance de la Nation ». Il est clair que les hommes et femmes blancs des classes dirigeantes d’Afrique du Sud se fichent bien des lances, des vraies, surtout depuis que le mot « lance » est devenu, dans les années 1980, un euphémisme pour désigner un AK-47 ou une grenade. Ce qui n’aide pas à voir les choses en rose, c’est qu’aujourd’hui, les seuls moments où les Sud-Africains n’ont pas peur de se prendre un AK-47 ou une grenade dans la gueule, c’est quand ils sont déjà en train de se faire arroser de gaz lacrymo.

On comprend qu’une grande partie de la population blanche ait décidé de s’exiler au Zimbabwe, l’ancienne colonie britannique, qui présente plutôt pas mal depuis que le nouveau président Robert Mugabe s’est emparé du pouvoir. Ce pays a bien vécu sa transition d’un pouvoir blanc à un pouvoir noir, mais rien n’indique que le puissant Mandela parviendra à mettre de l’ordre dans le chaos total que la transition démocratique a créé en Afrique du Sud. Aujourd’hui, à moins d’un mois du ­passage aux urnes pour l’élection présidentielle, il est plus probable que Mandela sera balancé dans l’immense fosse qu’ils creuseront pour planquer le reste des corps.

L’ANC a eu des échanges réguliers de coups de feu avec les loyalistes zulu, qui voudraient abolir la Constitution actuelle dans son intégralité. Ici, un chef zulu vise des partisans de l’ANC qui manifestent autour de Durban.

Les partisans de l’ANC et du Parti communiste s’enfuient alors que la police leur balance des bombes lacrymogènes et tire sur des gens en deuil à Soweto. Les soldats gouvernementaux sont de plus en plus surpassés en nombre lors des fréquentes flambées de violence, et, avec l’élection présidentielle qui s’annonce, on peut craindre que quel que soit le parti qui prendra le pouvoir, il ait à faire face à de sérieuses responsabilités.