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Culture

Les notes inédites de Vladimir Nabokov pour l'adaptation de « Lolita »

Toutes les deux semaines, Nabokov et Kubrick se rencontraient pour discuter des progrès de l'écrivain.
13.8.14

Le Lolita de Vladimir Nabokov a été publié pour la première fois en 1955 par la maison d'édition parisienne Olympia Press, connue pour ses fictions étranges et avant-gardistes. Lolita était les deux à la fois : il s'agissait de l'histoire d'une passion entre un Européen d'âge moyen et une jeune « nymphette ». Le roman était soutenu par l'écriture lumineuse de Nabokov, ses jeux de mots, ses énigmes, ses allusions obscures. Son caractère érotique mis de côté, Lolita n'était pas destiné à devenir un best-seller dans l'Amérique d'Eisenhower. Mais lorsque les éditions Putnam l'ont publié en 1958, le roman s'est révélé être la meilleure vente depuis Autant en emporte le vent. Un mois plus tard, Stanley Kubrick achetait les droits d'adaptation pour 150 000 dollars, se foutant manifestement de la difficulté d'adapter un tel roman. Kubrick rencontra Nabokov l'été suivant, et lui suggéra d'écrire le scénario lui-même. Nabokov prit le temps de réfléchir, et déclina finalement la proposition. Véra, sa femme, écrivit au producteur James Harris que ce qui posait problème était « l'idée [du réalisateur] de faire en sorte que les deux personnages principaux Lolita Haze et son amant quadragénaire Humbert Humbert se marient avec l'accord d'un proche ».

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Quelques mois plus tard, en Europe, Nabokov avait eu « une inspiration nocturne » pour l'adaptation de Lolita – après quoi, comme par magie, un télégramme de Kubrick arriva. « Convaincu que vous avez raison pour mariage. Stop. Livre est un chef-d'œuvre et doit être respecté même si censure désapprouve. Stop. Je pense toujours que le scénario vous revient. Stop. En cas d'accord financier seriez-vous disponible. » L'agent Irving « Swifty » Lazar négocia un contrat qui assurait à Nabokov de toucher 40 000 dollars pour le scénario et 35 000 dollars supplémentaires s'il était le seul scénariste crédité. En mars 1960, le romancier partit pour la Californie et loua une villa à Brentwood Heights. Dans un avant-propos inclus dans la version publiée de son scénario, Nabokov rappelle : « Kubrick et moi-même avons débattu du meilleur moyen d'adapter le roman au cinéma. Il prenait en compte les remarques que je trouvais essentielles, et je prenais en compte certaines des siennes, plus secondaires. » Au même moment, grâce à Lazar et sa femme, les Nabokov venaient de découvrir la vie hollywoodienne. « Je suis dans le cinéma », avait répondu John Wayne un soir où Nabokov lui demandait dans quelle branche il travaillait.

L'écrivain se retrouva vite à passer ses journées sur une tâche qui, à sa grande surprise, lui plaisait. Cinéphile depuis ses années passées entre Berlin et Paris, Nabokov avait saisi les caractéristiques de cette forme d'expression, et s'il se gardait bien de changer les personnages et l'intrigue de sa fiction, chaque scène était repensée pour la caméra. Ainsi à la deuxième page du roman, la mort de la mère d'Humbert tenait à une brève parenthèse – « (un pique-nique, la foudre) ». Dans le scénario, Nabokov imagine l'accident comme suit :

Voix d'Humbert :
… elle a été tuée par un éclair, au cours d'un pique-nique, le jour de mon quatrième anniversaire, quelque part dans les Alpes maritimes.
CUT :
Une vallée – un lourd nuage s'avance au-dessus des montagnes
Des gens tentent précipitamment de trouver un abri, et les premières gouttes de pluie tombent sur la boîte à pique-nique. Tandis qu'une femme en blanc se précipite vers un poste de secours, une puissante décharge de lumière la plaque au sol. Son spectre gracieux s'envole au-dessus de la montagne, tout en envoyant des baisers à son mari et son enfant, lesquels se tiennent en dessous, main dans la main.

Comme on peut le voir, la lucidité et l'intelligence de Nabokov font sans doute de son scénario l'un des plus lisibles, ce qui était peut-être ce à quoi Kubrick et Harris pensaient lorsqu'ils ont déclaré qu'il s'agissait du meilleur scénario jamais écrit. Le génie de son roman réside avant tout dans la narration à la première personne – l'écart grotesque entre ce qu'il confie au lecteur sur un ton lyrique et ce qu'il dit en réalité à sa jeune compagne. Mais dans un scénario, aussi bien écrit soit-il, le plus important reste le dialogue. Il est difficile de rendre compte à l'écran d'une prose particulière.

Toutes les deux semaines, Nabokov et Kubrick se rencontraient pour discuter des progrès de l'écrivain, et Nabokov était rendu perplexe par la réticence croissante de Kubrick : « Je finis par ne plus savoir si Kubrick acceptait tout sans rechigner ou s'il était en train de tout rejeter en bloc. » Il était peut-être intimidé par la richesse de l'imagination de Nabokov ; quoi qu'il en soit, quand il reçut un premier scénario de 400 pages, Kubrick n'hésita pas à souligner qu'un tel film durerait près de sept heures. Nabokov réduisit obligeamment la longueur de son scénario (« Prologue, 10 minutes ; Acte Un, 40 ; Acte Deux, 30 ; Acte Trois, 50 »), et Kubrick lui dit que c'était bon. Au cours de leur dernière rencontre, le 25 septembre 1960, il montra à Nabokov quelques photos de Sue Lyon ; « une sobre nymphette de 14 ans », remarqua Nabokov, presque déçu, ce à quoi Kubrick lui rétorqua qu'on pouvait facilement la faire paraître plus jeune et plus folle – parfaite donc, pour le rôle de Lolita.

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Deux années s'écoulèrent, au cours desquelles Nabokov n'eut que peu de nouvelles de son collaborateur à Hollywood. Il fut finalement invité à l'avant-première new-yorkaise du film, au Loew's State Theater (« des sièges horribles », évoque-t-il dans son journal). Une foule de fans s'agglutinèrent autour de sa limousine « espérant y trouver James Mason, mais n'apercevant en réalité qu'une placide doublure d'Hitchcock ». Il était d'autant plus placide qu'il venait de découvrir que ses craintes s'étaient confirmées : « Lors d'une projection privée, j'avais découvert que Kubrick était un grand réalisateur, que sa Lolita était un film de premier ordre, et que seules quelques rares bribes de mon scénario avaient été utilisées. » Kubrick et Harris avaient choisi de ne pas retenir le prologue (le passage dans les Alpes inclus) et de faire débuter le film directement avec l'arrivée d'Humbert chez les Haze. Surtout, Kubrick avait encouragé ses acteurs à improviser – en particulier Peter Sellers, dont le génie laissa Kubrick « bouche bée », selon James Mason.

Nabokov fit mine de bien prendre cette décision, aidé sans doute par les 35 000 dollars qui lui furent malgré tout accordés, puisqu'il figura au générique en tant que seul scénariste. Il décida cependant de publier son scénario lui-même par la suite – « pas en tant que réfutation mesquine d'un film génial, mais en tant que variante sexy d'un ancien roman ». Difficile de dire s'il fut amusé de figurer parmi les nominés pour l'Oscar du meilleur scénario adapté – seule nomination accordée à Lolita – pour finalement perdre contre Horton Foote et son scénario pour Du silence et des ombres.

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Ci-dessous figurent six pages du scénario de Nabokov pour Lolita, incluant plusieurs annotations rédigées à la main. Les ajouts et ratures ne figurent pas dans la version publiée.