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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Carolyn Cassady restera la grande dame de la beat generation

En mémoire de mon amie décédée le mois dernier.

par Phil Hebblethwaite
18 Octobre 2013, 1:05pm


Carolyn Cassady, morte le 20 septembre à l'âge de 90 ans.

De tout ce qui a été dit et écrit sur le film adapté du fameux roman de Kerouac Sur La Route, rien n’a été plus parfait que l’interview donnée par Carolyn Cassady au Telegraph sur Garrett Hedlund, qui interprétait le personnage (Dean Moriarty) inspiré de son défunt mari, Neal. « C’était la personne la plus ennuyeuse que j’aie jamais rencontrée » a-t-elle raconté au journaliste Peter Stanford.  « Il ne m’a pas posé une seule question sur Neal, mais il a préféré me raconter comment ses dindes dans le Minnesota remuaient leurs têtes au rythme des morceaux de Johnny Cash. Puis il est venu ici, alors que son chauffeur l’attendait dehors. Il s’est assis sur la chaise où vous êtes assis en ce moment même, et il m’a lu son journal intime pendant des heures ».

Avant sa mort, Carolyn prenait un malin plaisir à jeter des piques à l’industrie du Beat, toujours avec beaucoup d’éloquence. Mais environ tous les cinq ans, à l’occasion de la sortie d’un film ou d’un livre épistolaire, elle devenait une personne hyper cool à interviewer. En bonne anglophile, elle a déménagé au Royaume-Uni en 1983, alors qu’elle était la veuve de l’homme qui avait inspiré Sur La Route et les premiers poèmes d’Allen Ginsberg. Plus tard, avec la bénédiction de Neal, elle est devenue l’amante de Kerouac – et son histoire constituait un excellent sujet d’article.

Carolyn en a profité pour essayer de faire passer sa version plus réaliste de l’histoire. Ce n’était pas toujours ce que les journalistes et les éditeurs voulaient entendre. La dernière fois que je me suis assis sur la même chaise que Garett Hedbund— dans son mobile home impeccablement tenu près de Bracknell dans le Berkshire, pas loin de l’hôpital où elle est décédée— c’était en 2004 lors d’une mission pour le magazine Dazed & Confused. Ils m’ont demandé de dresser un portrait de Carolyn.  Ça ne s’est pas très bien passé. J’étais content de mon article, mais les rédacteurs en chef ont ajouté des informations incorrectes, ce qui était très décevant – autant pour Carolyn que pour moi.  

J’avais des antécédents. Étant un jeune fanatique de la Beat Gereration, j’avais visité l’appartement de Carolyn dans le Belsize Park à Londres, avant qu’elle ne s’installe dans un comté voisin. J’y allais avec des potes et de l’alcool, et je l’ai même rencontrée à plusieurs reprises au Chelsea Arts Club,  où elle a avait une adhésion illimitée – ce qui la faisait se sentir coupable puisqu’elle s’y rendait très rarement. Au milieu des années 1990, alors que j’avais entre 17 et 21 ans, j’ai dû la croiser une dizaine de fois. Puis mes visites se sont espacées. Quand j’avais 18 ans, j’ai voyagé à travers les États Unis dans un van Chevrolet que j’avais payé 500 dollars pour aller d’une côte à l’autre. Carolyn m’avait filé le numéro de téléphone de Ginsberg. Je suis allé dans sa maison du Bershire deux fois, la deuxième pour l’interview Dazed. En fait, je n’avais pas eu de contact avec elle depuis 2004.  

J’avais peur d’appeler Carolyn pour lui dire que l’article avait subi des modifications gênantes. Ce n’était pas ma faute, mais j’avais l’impression de la trahir. Cette femme m'avait aidé à obtenir une place pour étudier un an à l'Université de Californie, Berkeley dans le cadre d’un programme d'échange étudiant, en m'écrivant une excellente lettre de recommandation. Mon père pense toujours que c'est la seule raison pour laquelle j’ai été pris.  Pour l’article de Dazed, elle m'a aussi confié sa collection inestimable de diapositives en noir et blanc de Jack et de Neal qu'elle avait pris dans les années 1950. À ce jour, ce sont les images les plus emblématiques de ces deux héros. Celle qui se trouve ci-dessous a servi de couverture de Sur La Route pendant des années. 


Le mari de Carolyn, Neal Cassady (à gauche) qui pose avec son amant, Jack Kerouac.

Ces images étaient sa principale source de revenus, et elle a demandé aux mecs de Dazed de lui filé du blé pour celles qu’ils avaient utilisées dans leur article. Carolyn n'était pas très riche – dans mon interview, elle a déploré le fait que Johnny Depp ait acheté un imperméable de Kerouac pour la somme astronomique de 7500 euros. Après le décès de Neal en 1968 (Jack est mort un an plus tard), elle s’était débarrassée des vêtements et des objets qui n’avaient pas de valeur particulière pour elle. Elle n’aurait jamais pu imaginer qu'une superstar hollywoodienne puisse débourser plus de 37 000 euros pour se procurer des objets appartenant à Kerouac. Les objets de Neal auraient eux aussi très bien pu se vendre.

Carolyn a également écrit un livre– Off The Road— mais il ne s’est jamais vraiment vendu, notamment parce qu'il dressait un portrait des Beats très éloigné de la légende créée par les romans et les poèmes. Elle a écrit que Neal était un homme chaleureux, attentif et responsable qui travaillait beaucoup, bien qu’il lui ait fait de la peine dans sa quête de sensations fortes. Le plus souvent, il demandait l’autorisation de Carolyn avant de prendre de la drogue, mais ce n’était malheureusement pas toujours le cas.

« Neal avait deux personnalités » m’a raconté Carolyn en 2004.  « Il se caractérisait par sa compassion et son pacifisme, mais il y avait incontestablement deux personnes en lui. L'autre Neal avait une nature un peu sauvage, dirigée par son désir sexuel ».

Elle a dit qu’elle connaissait très peu cette facette de son mari, et cette naïveté lui conférait un certain charme. (C’est d’ailleurs grâce à l’ouverture d’esprit de Neal qu’elle avait pu avoir une liaison avec Kerouac. En plus de ça, Carolyn couchait très peu avec lui parce qu’il était trop agressif dans ses rapports, et elle témoignait peu de son affection pour Jack quand ils se trouvaient tous ensemble).  Mon interview pour Dazed a été publiée avec un recueil de lettres de Neal qui avaient largement inspiré les proses spontanées de Kerouac. Carolyn en a lu quelques unes pour la première fois et m’a dit qu’elle découvrait encore des choses sur Neal. Elle a notamment appris que la plupart des bagnoles qu’il disait avoir empruntées n’avaient jamais été rendues à leurs propriétaires. « J’ai toujours pensé qu’il ne volerait jamais qui que ce soit ». m’a-t-elle dit. « Dans ces lettres, il explique comment il volait ces voitures pour les revendre ensuite. » 


Un portait de Neal Cassady pris par la police de Denver.

Elle m’a aussi dit qu’elle avait récemment compris pourquoi Neal— qui a grandi dans un quartier malfamé de Denver, élevé par un père alcoolique— avait été attiré par elle. « Ça m’a pris 60 ans pour comprendre qu’une de ses principales ambitions était de devenir quelqu’un de respectable. La première fois qu’il m’a rencontrée, il a vu que j’étais une fille éduquée de bonne famille, et ça lui a plu.  Je l’ai suivi et voilà ce que ça a donné ».

Neal était plus que conscient du mythe qu’il y avait autour de lui.  Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un Nid de Coucou,  a dit que « Neal Cassady menait la vie d’un personnage de roman - mais en mieux, parce qu’il vivait pleinement ces moments plutôt que de les écrire ». Cette idée l’a chagriné. Vers la fin de sa vie, il s’appelait lui-même "Keroassady"— un homme à moitié fictionnel. Pendant la célèbre lecture au Six Gallery de San Francisco en 1955, il aurait demandé au petit ami d'Allen Ginsberg, Peter Orlovsky, de venir le voir. Quand Peter lui a demandé pourquoi, il a répondu: « Je ne connais personne ici ». Pourtant, Ginsberg présentait Howl pour la première fois – avant que le poème ne se fasse interdire, notamment pour ses propos de type « N.C, le héros secret de ces poèmes, queutard et Adonis de Denver ».

Quand Neal a lu Vol au-dessus d'un Nid de Coucou pour la première fois, il s’est un peu reconnu dans le personnage de Randle Patrick McMurphy, qui avait été largement inspiré du Dean Moriarty de Sur La Route. Kesey vivait près des Cassadys à Palo Alto, en Californie, au sud de San Francisco. Il était parti dans l'Oregon pour aider son frère à monter une crémerie, et quand il est revenu chez lui, il a vu Neal sur sa pelouse sautillant comme un gamin excité. Kesey s'est présenté. «Oui, oui, oui, oui, oui » a fébrilement baragouiné Neal, «Bonjour, Chef ».

Kesey et Cassady ont fini par devenir bons potes. Quand les Merry Pranksters— ce groupe d’intellectuels marginaux et missionnaires de l'acide qui s’étaient agglutinés autour de Kesey— ont fait le tour de l’Amérique en 1964, Neal a été recruté pour conduire leur bus aux couleurs psychédéliques. Le héros de la Beat Generation était maintenant au cœur du mouvement hippie— connectant à lui seul deux générations révolutionnaires. Mais en 1964, il était déjà en train de devenir une figure tragique, presque parodique de lui-même. Il jouait de sa propre légende, couchaient avec des filles hippies et parlait sans jamais s’arrêter, sous l’influence d’amphétamines.

« Au début, je lui disais de ne pas ramener ce Kesey » m’a dit Carolyn. « Mais il venait, faisait la cuisine et était vraiment  très sympa avec moi. Il était vraiment gentil. À chaque fois qu’il devait écrire quelque chose sur Neal, il me demandait d’être présente. Je suis allée dans les loges des Grateful Dead quand ils étaient en tournée. Ce n’est pas vraiment mon genre de musique, mais j’y suis allée pour leur personnalité. J’aimais tous les gens là-bas ; mais je n’aimais pas leur mode de vie. Et j’étais contre les drogues. Je pense qu’elles ont détruit Kesey. Depuis qu’il s’était mis à prendre des drogues, toutes les choses qu’ils écrivaient étaient d’une nullité sans nom ».

Finalement, les relations de Carolyn et Kesey se sont dégradées. C’était assez caractéristique de la part de Carolyn, qui a eu des relations instables avec presque tous les Beats ayant survécu aux années 1960. 

La fascination suscitée par les Beats est très facile à comprendre. Au centre de ces romans et ces poèmes,  on retrouve des idéaux d’espace et de vitesse – ce qui a toujours séduit les jeunes à travers le monde. Le réalisateur de Sur La Route— le brésilien Walter Salles, aussi connu pour Carnets de Voyage— a lu le bouquin de Kerouac pour la première fois en 1956, alors qu’il était étudiant. A cette période, le Brésil était sous une dictature militaire. « On vivait dans un pays où la liberté était un rêve impossible à réaliser », a-t-il dit après la parution du film, « Et il y avait ces personnages qui essayaient de tout vivre en vrai plutôt que par procuration, en essayant de trouver la dernière  frontière américaine, ainsi que celle qui existait à l’intérieur d’eux-mêmes. Tout ça m’a beaucoup influencé ».   

Le livre m’a influencé aussi. Il m’a même incité à travailler à la fin de mes études avec deux de mes potes, pour épargner quelques milliers d’euros et vivre ma propre aventure. Mon père m’avait dit qu’il n’accepterait jamais que nous achetions une voiture pour traverser le pays. Finalement, on a acheté un van et on a conduit 16 000 Km de Boston à San Francisco, en l’espace de quatre mois. On dormait  à l’arrière du van, même quand on était garés en centre-ville, et on s’est retrouvé à cours d’argent bien avant de mettre le pied en Californie. C’est presque invraisemblable quand on y pense aujourd’hui (on était trois mecs de 18 balais qui ne connaissaient rien de la vie), mais on a fini par y arriver, en chantant pour gagner de l’argent. Mes deux potes, qui s’appellent tous les deux Andy, sont des guitaristes très talentueux. De mon côté, j’ai appris l’harmonica. On se faisait souvent réveiller par la police, mais on n’a jamais eu de gros problème. Après un séjour à San Francisco et une traversée dangereuse des Rocheuses sous une tempête de neige, on s’est bien sûr rendu au City Lights Bookstore— la maison spirituelle des Beats. 


La lettre de référence que Carolyn a écrit à l’Université de Californie pour l’auteur de l’article.

Carolyn Cassady - 5 Belsize Avenue London NW3 4BL-UK

30 Janvier 1966

MADAME, MONSIEUR :

            Je suis écrivain, artiste, diplômée d’un master et j’ai vécu en Californie pendant trente-cinq ans. Je voudrais vous recommander Philip Hebblethwaite pour son admission à l’Université de Californie.

            Je connais Philip depuis quatre ans, et nous avons eu beaucoup de débats animés sur la littérature, l’écriture, l’art et la vie en général. Je le considère comme mon petit fils. Il m’aide à rester moderne, et j’espère qu’il pourra bénéficier de ma propre expérience.

            Il est brillant, vif, curieux et animé d’un grand désir d’apprendre. Je suis sûre qu’il serait un atout pour n’importe quelle université.

            Cordialement,

            Carolyn Cassady 

J’ai envoyé une lettre à Carolyn de là-bas, et je lui ai dit plus tard que je n’avais pas eu l’occasion de rencontrer Ginsberg à New York, malgré ses aimables démarches. On a bien essayé de l’appeler, mais un mec de notre âge a répondu au téléphone (Ginsberg hébergeait souvent des jeunes étudiants dans son appart du Lower East Side), ce qui nous a un peu fait flipper. Comme me l’a dit un des deux Andy :  « Tout ça me paraissait un peu farfelu, c’était inutile d’aller plus loin ».

« Le long de la route, on peut voir les restes calcinés des gens qui ont voulu faire comme Cassady », a déclaré le leader hippie Wavy Gravy au biographe de Neal Cassady, William Plummer. « Je ne parle pas de dix ou vingt personnes.  Je parle des centaines de gens qui ont lu Sur La Route et qui ont voulu devenir Neal Cassady ».

Je n’ai jamais voulu me faire brûler, mais je suis quand même reparti aux Etat Unis l’année suivante grâce à mon prêt étudiant. Au moment où Carolyn m’aidait à rentrer à Berkeley, mes intérêts littéraires et musicaux ont évolué. Je me suis décoloré les cheveux et je me suis mis à fréquenter des raves. Je garde quand même deux souvenirs sacrés de ces années. Quand j'ai apporté ces diapos à un atelier photographique de Clerkenwell afin d’obtenir des tirages pour un article Dazed, j’ai pris (avec la permission de Carolyn) deux copies pour moi, que je chéris encore aujourd’hui — une image d’elle prise dans les années 1950, et celle de Neal et Jack qui se trouve ci-dessus.  Quand j’ai vu Carolyn pour la dernière fois, elle m’a fait écouter quelque chose qui m’a vraiment donné l’impression d’être privilégié : un enregistrement inédit d’elle, de Jack et de Neal en train de lire et de déconner ensemble. Dedans, Neal commence par réciter un passage d’un de ses écrivains favoris, Proust, avant que Jack ne l’interrompe maladroitement pour lire un extrait de son livre, Dr Sax. C'est ainsi que Carolyn se souvient de son mari et de son meilleur ami— son amant—  et je comprends tout à fait pourquoi elle n’a jamais voulu voir l’adaptation cinématographique de Sur La Route.

Carolyn Cassady est née à Lansing, Michigan, U.S.A le 28 avril 1923.  Elle est morte à Bracknell, Berkshire, England le 20 septembre 2013.

Cet article est adapté de celui publié précédemment dans le Stool Pigeon.  

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