Mossless en Amérique : Yeon J. Yue

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Mossless en Amérique : Yeon J. Yue

La petite vie de famille des soldats américains en images.
23.7.14

Mossless en Amérique est une colonne qui parle de photographie et dans laquelle sont publiées différentes interviews de photographes. Cette série est réalisée en partenariat avec les ogres de Mossless magazine, une revue photo dirigée de main de maître par Romke Hoogwaerts et Grace Leigh. Romke a lancé Mossless en 2009. À l'époque, ce n'était qu'un site pour lequel il interviewait un photographe tous les deux jours. Depuis 2012, le magazinesort en version papier et s’est fait remarquer lors de l'exposition du Millennium Magazine au Musée d'art moderne de New York, avant de recevoir le soutien de l'organisation Printed Matter. Leur troisième numéro, consacré à la photographie documentaire américaine des années 2000, s’intitule « The United States (2003-2013) ». Il est sorti au printemps dernier. Chopez-le.

Yeon J. Yue est un photographe qui habite New York. Il est né en 1979 à Séoul, en Corée du Sud. Il a servi aux côtés des forces aériennes américaines quand il était dans l'aviation coréenne de la base d'Osan, dans la ville de Pyeongtaek en Corée du Sud. Quelques temps après, Yue a voulu immortaliser les vies de famille des soldats américains. Il est parti en Amérique pour étudier au Art Centre College of Design, dans la ville de Pasadena en Californie, puis a été diplômé en photographie à l'université de Columbia. On a discuté de ses derniers projet et de la beauté un peu triste de la vie de famille des soldats américains.

VICE : Vous venez de Séoul. À quel moment êtes-vous parti aux États-Unis ?
Yeon J. Yue : Je suis parti à Los Angeles le lendemain de Noël en 2006. Ça fait déjà presque huit ans maintenant.

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Dans quel pays vous sentez-vous le plus à la maison  ?
Ni la Corée, ni les États-Unis. Je pense que le monde nous fait bouger un peu là où il le veut. On pense souvent qu'on prend nos propres décisions, mais on fait juste ce qu'on peut, et on vit là où la vie nous conduit. Tout est inattendu. Après mon mariage et la naissance de mon fils, ça n'a plus tellement d'importance pour moi de savoir quel pays je considère comme mon petit chez-moi.

À l'âge de 22 ans, vous vous êtes engagé dans l'armée de l'air coréenne pour accomplir votre devoir et vous avez servi aux côtés des forces aériennes américaines pendant deux ans et demi. Comment décririez-vous votre vie à l'époque ?
J'ai fait mon service militaire de mars 2001 à septembre 2003. Peu après le début de mon service, il y a eu le 11-septembre. L'atmosphère dans la base américaine n'était pas vraiment nouvelle pour moi, j'y avais vécu pendant deux ans quand mon père y a fait son service militaire. Mais le 11-septembre et toutes ses conséquences politiques, financières et sociales ont beaucoup choqué le jeune coréen de 20 ans que j'étais. Ça a dû être difficile pour les jeunes américains et américaines vivant à l'étranger.

Mais j'étais un vrai perturbateur. Je n'aimais pas me plier à toutes ces règles strictes et voir les différences des conditions de travail entre les soldats américains et les soldats coréens. J'étais en colère en permanence. Je ne savais même pas pourquoi. Je me suis beaucoup battu, je me suis disputé avec beaucoup de gens, qu'ils soient coréens ou américains. Mais bizarrement, quelques personnes m'aimaient vraiment pour ce que je j'étais, ce que je faisais et pour ma façon de penser. C'était une période très intéressante de ma vie.

Après tout ce temps passé avec l'armée de l'air américaine, vous vous êtes intéressé aux familles des soldats américains. Qu'est-ce qui vous a poussé à travailler sur cette série de photos ?
Je me suis beaucoup intéressé aux photographies vernaculaires et aux photos de famille quand je vivais à Glendale, en Californie, et quand j'étudiais à l'Art Centre College of Design. L'album de famille est une forme très basique de photographie, et j'étais intrigué par ses qualités uniques et ses caractéristiques bien particulières. Il n'y a pas de style, pas de message, pas de direction. Il se contente d'exister. J'ai aimé cette simplicité. J'ai donc commencé à photographier mes voisins. Après deux ans passés sur la côte Ouest, j'ai décidé de poursuivre mes études en faisant un master, et j'ai eu la chance d'être accepté à l'université de Columbia. J'ai toujours voulu prendre des photos à l'autre bout du pays. C'est comme ça que j'ai commencé un grand projet sur les albums de famille.

Quand je pensais aux États-Unis et à ce que ce pays voulait dire pour moi, ça me rappelait mon enfance, quand j'ai déménagé dans la base aérienne d'Osan : d'effrayants chiens policiers gardaient la porte principale. J'ai visité la maison d'un officier où il y avait un bel escalier et un énorme faux lustre au plafond. Je me souviens des enseignes McDonald's et KFC et des soldats ivres le soir. Et puis l'odeur de la lessive Tide qui provenait de la laverie.

Une de nos photos préférées s'intitule Gun In a Vase. On peut y voir un bouquet près d'un lit, où un pistolet est caché dans les fleurs. C'est une image assez frappante. Quelle est l'histoire de cette photo ?
C'est la chambre de mon ami Tony et de sa femme Lisa. J'ai rencontré Tony quand je faisais mon service à Osan, et il a souvent travaillé avec moi à la porte principale. Nous sommes restés amis depuis. On était jeunes tous les deux – il devait avoir 19 ans et moi 22. Puis il a servi en Afghanistan et nous ne nous sommes pas parlé pendant cinq ans. Je ne sais même plus comment on a repris contact, mais je me rappelle du jour où on s'est parlé pour la première fois depuis cinq ans. Il était en voyage de noces à San Diego.

Il m'a invité chez lui à Shevlin, dans le Minnesota, pendant que je faisais un road trip à travers le pays. Je voulais vraiment le voir, et j'ai décidé de dormir dans ma voiture pendant une semaine pour économiser de l'argent et acheter un billet d'avion. Heureusement, c'était pendant l'été. Quand je suis arrivé, j'ai vraiment eu l'impression de vivre une expérience surréaliste. On avait vieilli, on avait la trentaine et l'époque où on avait peur de rien semblait loin derrière nous.

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Le matin suivant, quand Lisa est partie au travail, j'ai vu leur table de chevet. Il y avait un pistolet dans le vase à côté d'une photo de leur lune de miel. Je me suis dit que l'Amérique, c'était bel et bien ça. C'était triste, mais paradoxalement, c'était aussi très beau.

Quels sont vos futurs projets ?
En ce moment, je prends des photos et je filme dans des écoles de théâtre à New York. Je prends aussi des photos avec des appareils numériques de tout sorte pour d'autres types de portraits de famille. Je prépare une série de clichés des familles qui habitent près de chez moi.

Yeon J. Yue a été diplômé de l'université de Columbia en 2011. Son travail a été exposé dans des expositions individuelles à New York et Birmingham en Alabama et dans des expositions collectives à Los Angeles, Sao Paulo et Séoul.

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