Mossless en Amérique : Juan Madrid

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Mossless en Amérique : Juan Madrid

Des photographies de villes américaines mortes au nom du capitalisme et des jeunes qui continuent d'y habiter.
13.10.14

Mossless en Amérique est une colonne qui parle de photographie et où seront publiées différentes interviews de photographes. Cette série sera réalisée en partenariat avec les ogres de Mossless magazine, une revue photo dirigée de main de maître par Romke Hoogwaerts et Grace Leigh. Romke a lancé Mossless en 2009. À l'époque, ce n'était qu'un site pour lequel il interviewait un photographe tous les deux jours. Et depuis 2012, le magazine Mossless sort en version papier ; ils ont sorti deux numéros, chacun se rapportant à un type de photographie en particulier. Mossless s'est fait remarquer en 2012 lors de l'exposition du Millennium Magazine au Musée d'art moderne de New York, puis a reçu le soutien de l'organisation Printed Matter. Leur troisième numéro, consacré à la photographie documentaire américaine des années 2000, s'intitule « The United States (2003-2013) » et est sorti en mai dernier.

Originaire des montages pittoresques de Catskill, le photographe Juan Madrid prend des portraits intimes de ce qui semble, à première vue, inaccessible. Il chronique et humanise les villes et villages d'Amérique qui ont un jour connu la gloire - le plus souvent celles qui sont délaissées des médiias traditionnels. On s'est entretenu avec Juan à propos de la montée de la pauvreté, de la violence et des problèmes de développement de ces villes délaissées.

VICE : D'où venez-vous ?
Juan Madrid : De Catskill, au nord de New York. J'ai étudié la photographie à l'Institut de technologie de Rochester (RIT).

Votre série de photos Welcome to Flint est parue dans le dernier numéro de Mossless. Flint, dans le Michigan, n'est pas l'endroit le plus sûr des États-Unis. Qu'est-ce qui vous a conduit là-bas ?
C'était le dernier été avant la fin de mes études. Brett Carlsen, un ami photographe qui était stagiaire au Flint Journal, m'a proposé de lui rendre visite et de collaborer sur un projet portant sur la ville pour une publication. J'ai sauté sur l'occasion pour m'échapper de New York - où j'avais passé toute ma vie - et je me suis efforcé de regarder les photographies d'une autre manière avant de reprendre les cours. La première semaine que j'ai passé à Flint a profondément changé ma façon de comprendre la photographie.

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Vous avez des anecdotes sur Flint ?
J'y ai passé un après-midi inoubliable. J'étais sur la côte, où se trouvait également un type ivre mort. Il était nu et pissait contre des arbres dans un terrain vague. Il était nimbé d'une lumière dorée, c'était magnifique. Je voulais prendre une photo, mais tout s'est passé beaucoup trop vite. J'avais peur qu'il porte un couteau sur lui et je ne voulais pas attirer son attention. Il a eu du mal à remettre ses vêtements, il est même tombé. Après, il s'est dirigé en bas de la rue, et je l'ai suivi à distance pendant un moment, juste pour voir si quelque chose allait se produire. J'ai fini par le perdre.

Je suis retourné dans la rue et je l'ai vu assis par terre. Il est à nouveau tombé, puis il s'est relevé et a repris son chemin avant de s'embrouiller avec un sans-abri. Il a continué de marcher et le sans-abri s'est barré, avant de revenir en courant quelques minutes plus tard avec un bâton. Il voulait se battre parce qu'il était furieux - apparemment, l'autre type avait menacé de tuer son chien. L'homme ivre voulait qu'il se débarrasse de son arme, alors il l'a jetée. Mais il avait lui-même un couteau et l'a sorti à son tour. Il était plus bourré que je ne le pensais, parce qu'il lui donnait des coups de pieds et de poings en pleine tête. Il a continué à lui donner des coups de pied alors qu'il était à terre puis il s'est enfui.

Quelques personnes filmaient la scène sur leurs téléphones. J'ai essayé de trouver le couteau, mais quelqu'un avait déjà mis la main dessus. Une personne avait appelé la police, mais l'homme s'est relevé avec le visage ensanglanté, il était assez hébété. Il a réussi à descendre la rue et a traversé avant que la police n'arrive et le récupère.

Comment rencontrez-vous les sujets de vos photographies ?
Je me promène très souvent. Quand je rencontre certaines personnes, je ressens le besoin de les photographier. Parfois, je vais juste interpeller les gens pour discuter avec eux, ou certains viennent directement me parler. Si je reste longtemps au même endroit, les gens finissent par me reconnaître. J'ai rarement besoin de me présenter.

Il y a une photographie de la série « Sculptures of the Ghost »  qui fait partie de nos préférées. C'est celle qu est légendée ainsi : « Cet hommes'est fait tatouer par son père, un an avant sa mort. Son père avait aussi un tatouage, avec le mot « priest » dans le cou. Il vivait à Los Angeles, mais a déménagé a Rochester en 2004. » Quelle est l'histoire de cette photo ?
Malheureusement, il n'y a pas une histoire incroyable derrière cette photo. Je déambulais dans Rochester quand j'ai croisé ce type, je l'ai arrêté et je lui ai demandé si je pouvais le prendre en photo. On a un peu parlé de ses origines et des différences entre Los Angeles et Rochester. Il m'a expliqué la signification de son tatouage et je crois qu'il m'a dit que son père était indien. Si je me souviens bien, son tatouage a une signification religieuse. J'ai toujours rêvé de le recroiser, mais ça n'est jamais arrivé.

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Flint fut l'une des plus grandes villes de l'industrie automobile du pays. Elle est à présent en plein déclin et est même devenue l'une des villes les plus dangereuses du pays. Comment les habitants vivent-ils cette situation ?
Les gens se débrouillent. C'est comme cela que ça se passe partout, tu fais ce que tu as à faire pour survivre, au moins dans les quartiers les plus pauvres. C'est difficile parce que la plupart des gens ne peuvent pas quitter la ville et ils en ont conscience. C'est le genre de situation qui fait que le crime devient le meilleur moyen de survie. Je crois que le centre-ville s'améliore, mais je me méfie de ce genre de croissance. On s'occupe des symptômes du capitalisme américain, plutôt que de l'infection elle-même, en compartimentant la pauvreté et la violence. Mais les gens aident le centre-ville à se développer et la présence d'universités rend l'endroit plus sûr et plus enclin à la croissance économique. Il y a aussi les organisations communautaires qui font leur possible pour combattre la pauvreté et qui agissent auprès des groupes de jeunes,des refuges pour sans abris, etc.

Qu'en est-il de Rochester, que vous dépeignez dans Sculptures of Ghosts ?
Rochester a subi la même chute que Flint et les autres villes de la Rust Belt. Les grandes entreprises ont perdu leur capacité à faire de grands profits (quoique dans ce cas ce ne soit plus la faute de Kodak qui n'a pas su développer de nouvelle technologies). Elles ont dû réduire en grande quantité leur main-d'oeuvre,les laissant se débrouiller seuls. La population a baissé, le crime a augmenté bien que les statistiques ne disent jamais le fin mot de l'histoire - c'est ce qu'il faut garder  à l'esprit quand les villes sont étiquetées comme « violentes ».

Je pense que ce sont des villes victimes. Elles ont dû subir la chute au nom du capitalisme américain, pour qu'il continue l'exploitation sans relâche de tout ce qui est considéré comme important, tout comme la recherche incessante d'un maximum de rentabilité - un système dans lequel les gens n'ont pas d'autres valeurs autre que la production. Mais une fois que cette production perd de sa valeur, ce sont ces gens et ces villes qui en pâtissent.

Pour découvrir l'intégralité de l'œuvre de Juan Madrid, rendez-vous sur son site, ou achetez son livre Waiting On the Dream ici.

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