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Life

Pourquoi je voudrais redevenir escort-girl

C'était entre le moment de sauter sur un lit nue et celui de changer les draps que je me sentais enfin moi.

par Mélodie Nelson
01 Octobre 2019, 8:40am

Escort

Quand j'ai commencé à être escorte, je travaillais de 21 heures à 6 heures du matin. Chez moi, je mangeais deux cheeseburgers avant d'aller dormir quelques heures, pour ensuite me rendre à l'université en début d'après-midi. Les cheeseburgers avalés comme du foutre ne me manquent pas du tout. Ce qui me manque, c'est le reste : une certaine forme de liberté, l’argent et, surtout, rencontrer des hommes d’affaires qui s’inventent des réunions pour se réfugier entre mes jambes.

Depuis 10 ans, je ne suis plus escorte. Je suis

avec le même mec

, un ancien client devenu mon fiancé et le papa de mes deux enfants. Je suis mère au foyer et, quand les enfants dorment, j'écris, je m'épile les sourcils dans un bain moussant avant de préparer le dîner, ou plutôt pour regarder mon mec préparer le dîner.


J'ai quitté l'industrie du sexe pour mon chéri, à sa demande, mais est-ce que je pourrais y revenir, pour lui ? Me faire bronzer au parc pendant que j'apprends aux enfants à réciter l'alphabet et jouer à cache-cache tout en lisant des infos people sur mon téléphone, c'est sympa, mais j'aimerais aider notre famille autrement qu'en répétant dix fois par jour : « Les enfants, ne dites pas de gros mots. » Toute la charge financière de notre couple repose sur mon mec. Je sais qu'il trouve ça dur et je n'aime pas comparer nos quotidiens. Lui est fatigué du bureau, moi fatiguée d'avoir construit et détruit des châteaux de sable. Je voudrais payer certaines de nos dépenses.

L'argent, c'est pour ça qu'on commence souvent à être escorte, ou secrétaire de direction ou avocate, mais il n'y a pas que ça qui me manque. L'homme qui venait me voir pour dormir dans mes bras avant de reprendre l'avion me manque. Le New-Yorkais qui me parlait de Mylène Farmer et de la prison dans laquelle il travaillait aussi. Avoir envie d'être nue dans un lit, la tête entre les jambes d'un homme que je ne connaîtrais peut-être qu'une heure, me manque. Ce ne sont pas uniquement des liasses de billets qu’on désire en étant escorte. Les échanges profonds et authentiques avec des inconnus ont laissé des souvenirs qui sont encore aujourd’hui bien présents dans mon esprit. La couleur de peau d'un homme de soixante ans, les souvenirs de l'enfance algérienne d'un autre, les craintes, les films préférés, le laisser-aller que certains réussissent à avoir, quand le préservatif est enlevé et qu'il reste une vingtaine de minutes à passer avec une femme, assise sur une couette, prête à partager des morceaux d'ananas ou l'interprétation d'un roman suédois.


Passer le temps à ne rien dire, aussi, à être avec quelqu'un d'autre, sans rien sur soi, à être avec quelqu'un d'autre dans une chambre qui sent la sueur et le cul. Le temps passé à ne rien dire entre une escorte et son client, ça peut être pénible, mais moi, ça m'a toujours semblé être un temps de liberté. Une liberté à laquelle je n'accédais pas autrement. Ce n'était pas dans une salle de classe que je me sentais libre, ni en buvant une Smirnoff Ice. C'était quand j'avais un autre nom que le mien et les cheveux mouillés. C'était entre le moment de sauter sur un lit et celui de changer les draps que je me sentais enfin moi.

Des copines sont encore escortes ou danseuses et elles me régalent d'histoires de clients qui leur parlent de la forme de leurs grandes lèvres ou de l'art contemporain en Corée du Sud. Je m'en contente, pour le moment. Je ne regrette pas d'avoir quitté l'industrie du sexe et d'avoir porté en moi deux enfants qui me font sourire plus que tous les clients du monde entier, mais je ne vois plus ce qui serait mauvais ou gênant à aimer mon chéri, à hurler Bye bye mon cowboy avec ma fille et mon garçon, et à nous payer des vacances et des Cheetos grâce à ma chatte.

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