« Le capitalisme est un mauvais système, mais les autres sont pires » – avec un trader de la France d’avant
Photo de couverture tirée de la série "Scalp" - © Studio Canal Vidéo
La France d'avant

« Le capitalisme est un mauvais système, mais les autres sont pires » – avec un trader de la France d’avant

Patrice Poncet, aujourd’hui professeur de finance à l’ESSEC, revient sur ses quelques mois passés à la Bourse de Paris, et sur sa vision de la financiarisation de l’économie et des catastrophes que celle-ci peut impliquer.
30 mars 2017, 5:00am

Dans le cadre de notre nouvelle colonne, intitulée « La France d'avant » , on a choisi d'interviewer longuement des anonymes au sujet des évolutions qu'a connues leur profession au cours des 50 dernières années, évolutions qui en disent parfois long sur les chamboulements récents de notre cher pays.


20 000 milliards de dollars. C'est, d'après le documentaire Inside Job, le coût total de la tristement célèbre tempête financière de 2007 causée par la crise des subprimes – du nom des prêts immobiliers à risque nés au début des années 2000 et accordés aux ménages américains ne remplissant pas les conditions de solvabilité nécessaires pour contracter un crédit classique. Ce krach n'a évidemment pas épargné la France, qui a fait face à un ralentissement considérable de son activité et à une augmentation notable du taux de chômage. Dix ans plus tard, Le Monde indique que l'Hexagone a perdu 45% de sa part de marché « dans le grand jeu capitaliste » – les entreprises françaises ne représentant plus que 2,8 % du poids total des entreprises cotées en Bourse dans le monde, ce qui contraste avec les 5 % du printemps 2007. Bien sûr, la crise n'est pas l'unique responsable de cette évolution de l'économie mondiale, mais les atermoiements européens ayant suivi l'effondrement boursier de 2007-2008 n'ont pas manqué de fragiliser la position du continent sur l'échiquier planétaire.

Vingt ans plus tôt, tout semblait pourtant sourire aux thuriféraires de la dérégulation financière, dont le fer de lance était Milton Friedman – véritable prophète pour Ronald Reagan et Margaret Thatcher, deux ultralibéraux convaincus. Tous trois défendaient la dérégulation des marchés et dénonçaient les politiques de relance par l'endettement public – qui ne faisaient, selon eux, qu'engendrer de l'inflation supplémentaire.

En 1976, année d'obtention du « prix Nobel d'économie » par Milton Friedman, Patrice Poncet soutenait de son côté une thèse sur l'économie monétaire, à l'âge de 27 ans. Aujourd'hui professeur de finance à l'ESSEC et à l'université Paris 1 Sorbonne, cet ancien étudiant de la prestigieuse université Northwestern de Chicago n'est pas du genre à vous laisser comparer ne serait-ce qu'un instant son ancienne carrière de trader à la représentation de ce métier dans Le Loup de Wall Street. Ou à poser la question d'une éventuelle hypertrophie de la finance – en 2007, selon un expert, les transactions dans l'économie réelle « pesaient » 64 fois moins que l'ensemble des transactions mondiales. Patrice Poncet, qui admet volontiers les limites du modèle capitaliste, s'élève tout de même contre ce qu'il juge être des caricatures. J'ai eu l'occasion d'évoquer avec lui le début de sa carrière, les évolutions de la finance depuis 2007 et les enjeux de l'économie dans le futur.

Photo fournie généreusement par Patrice Poncet

VICE : Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la finance ?
Patrice Poncet : J'avais la vingtaine, on était au début des années 1970. Après avoir été diplômé de l'ESSEC Business School et obtenu une maîtrise de droit, j'ai décidé de partir aux États-Unis pour poursuivre un doctorat en finance dans la région de Chicago, à l'université Northwestern. Quand j'ai soutenu ma thèse en 1976, je faisais partie des premiers doctorants en finance. À Northwestern, on devait être quatre ou cinq.

Pourquoi étiez-vous si peu ?
À l'époque, on connaissait plutôt bien la finance d'entreprise, mais la finance de marché, qui a trait au fonctionnement des marchés financiers, en était vraiment à ses débuts. La théorie était en train de se constituer grâce à l'essor du courant monétariste, représenté notamment par Milton Friedman. On s'apercevait que les politiques keynésiennes ne fonctionnaient plus.

On commençait aussi à s'intéresser de près à une idée nouvelle, liée au fait que les marchés financiers seraient essentiellement efficients, qu'il serait impossible de « battre le marché ». Peu à peu, les techniques sont devenues plus efficaces, parce que moins littéraires et plus matheuses. On a pu avoir accès à plus de données et on s'est mis à mieux les formaliser. On a conçu des algorithmes pour modéliser le fonctionnement des marchés financiers.

Le problème, c'est que les ordinateurs n'étaient pas aussi puissants qu'aujourd'hui. Comment faisiez-vous ?
Effectivement, pendant ma thèse, vous imaginez bien que je n'avais pas d'ordinateur portable ! Je devais partager l'unique ordinateur central de mon université avec le reste des étudiants. Pour modéliser, on avait des cartes en carton, on faisait des trous dedans, puis on allait jusqu'à l'ordinateur et on faisait la queue avec les copains. En attendant son tour, on trouvait comment s'occuper. Le résultat mettait une demi-journée, c'était totalement inefficace ! (rires) Les capacités de calcul étaient faibles à cette époque, mais elles commençaient quand même à monter en gamme.

Les découvertes que vous évoquiez plus haut, liées à la possible efficience du marché, ont-elles donné naissance à une dynamique nouvelle ?
Oui, dans le milieu, on était tous très, très enthousiastes. On sentait que c'était le début d'un monde ! Ces découvertes ont préfiguré l'âge d'or de la finance des années 1980 et 1990. Elles ont permis une prise de conscience de la part des acteurs de l'économie et de la finance : pour que les marchés soient plus efficaces, il fallait limiter la régulation. Trop de règles étaient sans fondement. Il y avait un besoin de libéralisation très important.

Et puis en parallèle, une autre révolution était en cours, du côté de la finance d'entreprise. Les entreprises découvraient l'hypothèse de l'efficience des marchés : si les marchés financiers sont quasi-parfaits alors peu importe si les entreprises se financent en s'endettant ou avec des capitaux propres – seule la qualité de leurs investissements compte.

Personnellement, je trouvais que la finance était le nerf de la guerre, qu'elle permettait de financer l'économie et d'augmenter le bien-être des gens.

« Il y a eu, sous François Mitterrand, une forte envie de s'inspirer des nouvelles théories monétaristes et financières pour créer des marchés efficients et concurrencer les États-Unis. »

Au milieu des années 1970, vous étiez encore du côté des universitaires. Y avait-il des traders comme on en voit aujourd'hui ?
Sur les marchés financiers, il n'y avait pas de traders dans le sens actuel du terme. Vous aviez des commis de bourse qui négociaient les actions et obligations à la criée. Ils connaissaient très peu les maths, étaient partis de zéro et s'étaient fait une place à force d'être malins. J'ai connu beaucoup de commis au Palais Brongniart, où a résidé la Bourse de Paris jusqu'en 1998. Nombreux étaient ceux qui n'avaient pas leur bac mais qui savaient négocier. Après tout, quand on est trader, patates, chaussettes ou ordinateurs, c'est la même chose.

Je suppose qu'il n'y avait pas encore d'ordinateurs pour effectuer les transactions boursières.
Non, les transactions s'opéraient par téléphone ou fax, sinon en physique. Au Palais Brongniart, à 9 heures, une cloche sonnait le début de la journée. À partir de là, quel souk, quel brouhaha ! Les commis de change utilisaient du papier et un crayon. Tout était extrêmement artisanal. Alors que maintenant, tous les marchés sont électroniques. Comme chaque transaction se joue désormais à la milliseconde, les brokers se mettent le plus près possible de l'ordinateur central de la bourse pour que leur ordre aille plus vite. Mais, déjà à l'époque, on sentait que l'informatisation allait arriver et tout changer.

Justement, est-ce uniquement l'informatisation qui a fait évoluer la finance jusqu'à son fonctionnement actuel ?
Je pense qu'il s'agit plutôt d'un concours de circonstances. Les progrès de la théorie financière ont pu être mis en pratique grâce aux avancées en informatique et en science des probabilités, mais aussi grâce au volontarisme des pouvoirs publics français.

Il y a eu, sous François Mitterrand, une forte envie de s'inspirer des nouvelles théories monétaristes et financières pour créer des marchés efficients et concurrencer les États-Unis. En 1986, Pierre Bérégovoy, alors ministre de l'Économie, des Finances et du Budget, a entrepris la création du Marché à Terme d'Instruments Financiers (MATIF) – où s'échangeaient des contrats à terme sur bons du Trésor et obligations à long terme –, à laquelle j'ai participé. Et l'année suivante a été lancé le Marché des Options Négociables de Paris (MONEP), qui a facilité le passage d'une économie d'endettement bancaire à une économie de marché financier.

Cette réforme de l'économie française impulsée par les pouvoirs publics a-t-elle eu un effet direct sur votre carrière ?
Oui, comme j'avais participé à la création du MATIF, j'ai été contacté par un chasseur de têtes en prévision du lancement du MONEP pour monter le service des options de l'agent de change Delahaye-Ripault – qui est ensuite devenu une filiale de la Société Générale. J'ai passé six mois au Palais Brongniart à créer les modèles, former les équipes et effectuer des transactions ­ – entre février et septembre 1987. Ce qui fait sans doute de moi l'un des rares professeurs de finance à avoir aussi été un temps trader.

Pourquoi ne l'êtes-vous pas resté ?
Je suis beaucoup trop émotif, je m'énerve vite ! Pour être trader, il faut un sang-froid sans faille, ne jamais paniquer, savoir se couper la main pour ne pas perdre le bras, etc. Les traders sont capables de vivre avec un stress permanent sans perdre le sommeil. Moi, si je risquais de perdre beaucoup d'argent le lendemain matin, je dormais très mal. Mes copains traders vivaient avec un stress que je n'étais pas capable de gérer. Ils avaient les nerfs solides, et beaucoup de recul.

Malgré ce stress, ressentiez-vous de l'euphorie à l'idée de gagner l'argent ?
Oh, il y avait des montées d'adrénaline incroyables ! Quand on réussit un bon coup, on se sent le roi du monde ! On se dit qu'on a été plus intelligent et plus rapide – ou plus chanceux – que le concurrent. On a l'impression de flotter sur un petit nuage. De temps en temps l'euphorie dure un peu, mais elle retombe en général assez vite. Le quotidien reprend le dessus.

Est-ce que vous vous souvenez de la fois où vous avez gagné le plus d'argent ?
Bien sûr, mais comme j'étais très stressé, je n'ai jamais pris de grosses positions et n'ai jamais dépassé les milliers d'euros de gain par transaction.

Et parmi vos collègues traders ?
En fait, ça ne se disait pas trop. Quand ils gagnaient une grosse somme, ils le faisaient parfois savoir. Souvent, après un bon deal, on allait déjeuner tous ensemble et on se payait une bouteille de vin à 250 francs, mais on n'annonçait jamais précisément combien on avait gagné. Déjà parce que chaque trader a ses stratégies de profit, et ensuite parce qu'il est lié à son client par le secret professionnel. Mais on savait tout de même quand quelqu'un avait perdu beaucoup d'argent.

Cela dit, je me souviens précisément d'un trader qui bossait pour la Société Générale à la fin des années 1980. Je revois encore sa tête. Il ne payait pas de mine, il avait tout juste son bac. Ce type était si bon qu'il gagnait deux à trois millions de francs par an. Cela va peut-être vous choquer, mais regardez combien gagnent certains footballeurs aujourd'hui !

**De quand datez-vous la fin cet « âge d'or » des années 1980-1990 ? ** De 2007, au tout début de la crise des subprimes.

À l'époque, beaucoup d'économistes et de responsables politiques affirmaient que la crise des subprimes serait sans conséquence pour l'économie mondiale. Étiez-vous du même avis ?
Non, il était clair que la crise allait avoir des répercussions mondiales. Comme le nuage de Tchernobyl, il était grotesque de dire qu'elle allait s'arrêter aux frontières de la France. Je ne sais pas qui sont ces gens, mais ils sont très incompétents.

Et qu'est-ce qui a changé pour vous depuis 2007 ?
J'ai vécu la crise en tant qu'universitaire donc rien n'a changé pour moi, mais dans les banques, il y a eu un écrémage au niveau humain. Des équipes ont été réduites, parfois même éliminées – surtout celles qui échangeaient des produits complexes.

Au-delà de ça, je pense que le secteur de la finance en a conclu deux choses. D'une part, il a appris qu'il fallait, malgré le caractère indispensable des modèles, ne pas leur faire une confiance aveugle. D'autre part, il a compris qu'il était néfaste d'utiliser des outils qu'on ne maîtrisait pas. Un ami polytechnicien, connu dans le secteur de la finance, m'a dit un jour : « Si au bout de cinq minutes, je n'ai pas compris le produit, je dis à mes équipes d'abandonner. » Depuis la crise, les produits financiers ont été simplifiés.

Les profils des traders ont-ils également évolué ?
Les profils sont toujours les mêmes depuis les prémisses de l'informatisation du secteur : il s'agit d'ingénieurs ou de diplômés de grandes écoles de commerce ou de la fac, avec une vocation technique. En revanche, dans les formations prodiguées, l'accent est davantage mis sur la régulation et l'éthique. J'ai moi-même animé des séminaires pour des traders sur les conséquences macroéconomiques de leurs décisions. Ils ne connaissaient pas grand-chose à ces enjeux.

« À croire que l'être humain accepte d'être contraint politiquement s'il est libre d'entreprendre économiquement. »

De nombreux courants de pensée remettant en cause l'efficience absolue des marchés et des acteurs économiques – dont l'économie comportementale – ont gagné en résonance depuis la fin du XXe siècle. Pourquoi ne sont-ils pas davantage promus ?
L'économie et la finance comportementales sont insuffisamment étudiées parce qu'elles restent contestées. Selon moi, pris un à un, beaucoup de biais comportementaux sont très convaincants, mais il est pour le moment très difficile, même pour un « prix Nobel », de construire une théorie cohérente qui engloberait tous les éléments de ce champ d'études.

La crise a invalidé une grande partie des théories monétaristes qui ont façonné l'économie depuis les années 1970, mais les nouveaux courants de pensée sont encore trop contestés par certains pour être mis en application. Sommes-nous dans l'impasse ?
Non, l'incertitude a toujours été là. C'est un problème de perception. Le monde est objectivement plus globalisé, plus compliqué, plus fragile qu'au début de ma carrière, mais les économies vont mieux et le monde est plus riche qu'il y a 40 ans. Certes, l'écart entre riches et pauvres s'est creusé, mais les études montrent que le nombre de pauvres en valeur absolue a baissé.

Néanmoins, nombreux sont les experts appelant à la fin de la financiarisation de l'économie ou prévoyant une nouvelle crise encore plus violente que celle des subprimes . Qu'en pensez-vous ?
Je vais jouer les cyniques, pour une fois : il est toujours plus rentable d'annoncer des catastrophes que des bonnes nouvelles. D'autant que les régulateurs ont pris des mesures drastiques pour faire baisser la probabilité d'une nouvelle crise. Cela dit, on ne pourra jamais arriver au risque zéro. Le marché a ses failles, mais elles constituent l'exception plutôt que la règle. Alors certes, les économies ont souffert depuis 2007, mais c'est sans commune mesure par rapport à la Grande Dépression de 1929, qui a engendré des millions de chômeurs.

Le parallèle entre ces deux crises est intéressant, justement. On dit souvent que la crise de 1929 a préparé le terrain pour la montée des extrêmes dans les années 1930 – montée des extrêmes qui n'est pas sans lien avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, certaines études semblent indiquer que la crise des subprimes a créé un terrain propice à l'élection de Donald Trump . N'êtes-vous pas alarmé par l'influence directe des soubresauts de la finance sur la situation politique et sociale ?
Les banquiers ne sont pas les seuls responsables, vous savez. Aux États-Unis, au début des années 2000, une loi a imposé aux banques de prêter à la partie de la population la plus pauvre, à travers des crédits appelés plus tard « ninja » (« no income, no job and no assets »). La crise des subprimes est en partie due à la politique menée par le gouvernement américain. Plus globalement, je pense que le capitalisme est un mauvais système économique mais que les autres sont pires – à l'image de ce qu'est la démocratie dans le champ des systèmes politiques.

Comment voyez-vous la finance évoluer ?
La globalisation me semble inéluctable : les marchés s'intègrent et les cultures s'interpénètrent. Le système politique chinois, par exemple, est très dur, mais sur le plan économique, il n'y a pas de pays plus libéral. Le nombre de milliardaires au mètre carré fait pâlir d'envie les Américains. À croire que l'être humain accepte d'être contraint politiquement s'il est libre d'entreprendre économiquement. Le repli sur soi façon Trump n'est pour moi qu'un épiphénomène qui ne perturbera que localement et temporairement le grand mouvement vers la libéralisation.

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